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Critique de film
Le film

Le Brigand bien aimé

(Jesse James)

L'histoire

Après la Guerre de Sécession, alors que la voie ferrée se déploie à travers les Etats-Unis, des agents de la compagnie de chemin de fer Midland tentent d’exproprier les fermiers pour des sommes dérisoires afin de faire passer le train à l’emplacement de leurs terres. Exerçant sur eux un vil chantage et les empêchant d’aller demander conseil à des hommes de loi, ils ne leur font pas de cadeaux ; ils vont jusqu’à tuer par inadvertance la mère des frères James, Frank (Henry Fonda) et Jesse (Tyrone Power), après que ces derniers ont catégoriquement refusé de céder à la pression. Se transformant en sorte de Robins des Bois de l’Ouest, ils ne vont désormais n’avoir de cesse que de venger ces morts et expulsions inutiles en pillant les trains et les banques. Alors que la mise à prix de la tête de Jesse James n’arrête pas de grimper, le gouvernement va même jusqu’à proposer l’amnistie aux membres de son gang qui accepteraient de le dénoncer. Zee (Nancy Kelly), l’épouse de Jesse, n’en peut plus de cette vie passée à se cacher et à fuir ; elle part s’installer dans le Missouri avec son nouveau-né…

Analyse et critique

Si 1939 fut une année faste pour le cinéma hollywoodien, elle a été primordiale pour le western. En effet, c’est à partir de cette date que le western va acquérir ses lettres de noblesse et enfin être considéré comme un genre majeur capable d’accoucher d’œuvres importantes, et plus seulement comme un cinéma de pur « Entertainment » ; l’intelligentsia et les journalistes allaient désormais devoir le prendre en compte et au sérieux. Et même si Stagecoach de John Ford a contribué à cette légitimité, c’est Jesse James qui l’a devancé : sorti sur les écrans dès janvier, il fut le premier western en Technicolor et obtint un succès considérable aussi bien public que critique. C’est aussi à partir de ce film que l’Ouest s’est paré d’une certaine joliesse, d’un certain glamour. D’un coup, les « héros » étaient plus beaux, plus charismatiques, mieux habillés, mieux coiffés, mieux rasés, les femmes étaient douces et charmantes, les villes moins sales, les établissements plus rutilants, les rues moins boueuses, les paysages bien mieux mis en valeur… Bref, un Ouest idéalisé et flamboyant, en outre paré des fulgurances du Technicolor, et qui faisait rêver les chères petites têtes blondes que nous étions. Dès cette période, les écrans verront débouler toujours autant de bandes d’à peine une heure, mais les films de série A et B (dont un bon nombre d’excellente qualité voire plus) vont se multiplier et les côtoyer. 1939 marque donc les débuts de l’âge d’or du western américain. Il s’étalera 20 ans durant, avec une richesse et un éclectisme tels dans les thématiques et les styles que de nombreuses productions contrediront les clichés constamment mis en avant lorsqu’il s’agissait de dénigrer un genre trop souvent regardé comme mineur, simpliste et répétitif !

Après le Billy le Kid magnifié par King Vidor, c’est au tour des frères James d’être mis sur un piédestal par Hollywood. Henry King, chantre de l’Amérique rurale, n’a cependant pas voulu les montrer « bigger than life » mais au contraire leur donner une dimension universelle en les rendant humains et familiers, très représentatifs de cette Amérique des petites gens que le cinéaste appréciait tant. Ici il s’agit des paysans sudistes spoliés après la Guerre de Sécession, victimes du progrès et de l’affairisme galopant représentés par des agents de la compagnie de chemin de fer Midland qui veulent exproprier les fermiers pour des sommes dérisoires afin de faire passer le train à l’emplacement de leurs terres. Exerçant sur eux un vil chantage et les empêchant d’aller demander conseil à des hommes de loi, ils ne leurs font pas de cadeaux et vont jusqu’à tuer par inadvertance la maman des frères James, après que ces derniers ont catégoriquement refusé de céder à leur pression. Se transformant en sorte de Robins des Bois de l’Ouest, ils ne vont désormais n’avoir de cesse que de venger ces morts et expulsions inutiles en pillant les trains et les banques. Alors que la mise à prix de la tête de Jesse James n’arrête pas de grimper, le gouvernement va même jusqu’à proposer l’amnistie aux membres de son gang qui accepteraient de le dénoncer.

Enfant, le futur scénariste Nunnally Johnson s’était passionné pour Jesse James et ses exploits qu’il voyait se répéter dans des pièces de théâtre. La mort du bandit abattu par Bob Ford lui tirant dans le dos l’avait fortement et durablement marqué. Depuis plusieurs années, il cherchait à persuader Darryl F. Zanuck de l’utilité de faire un film sur l’histoire des frères James. Si les financiers de la Fox n’y croyaient guère, Zanuck fit, lui, une entière confiance au scénariste et le laissa travailler sur son projet. Plusieurs scripts furent écrits avant que Nunnally Johnson ne signe une version définitive dans le courant de l’année 1938. Darryl Zanuck choisit Tyrone Power, Henry King choisit Henry Fonda ; la sortie du film assura la notoriété des deux acteurs. Ces derniers nous délivrent tous les deux une belle interprétation, même s’il leur manque une étincelle pour nous rendre leurs personnages plus proches ; il en va de même pour la charmante Nancy Kelly et les autres comédiens, tous très bons mais privés de ce petit quelque chose qui aurait fait que l’empathie soit renforcée. La faute incombe surtout à Nunnally Johnson qui a écrit de beaux personnages, mais tous un peu lisses malgré la volonté d’aller plus loin que d’habitude dans la psychologie. Car si on a beaucoup parlé de western psychologique à propos du Brigand bien aimé, à posteriori l’appellation se révèle un peu exagérée : les faits et l’histoire prennent quand même vite le pas sur la psychologie, l’ambivalence de Jesse James étant rapidement évacuée après une très belle séquence de confrontation entre les deux frères. Son côté mythique et légendaire vient rapidement prendre le dessus, et le spectateur garde de lui au final, plus que l’image d’un homme tourmenté, celle d’un homme généreux, noble et fier, qui personnifie, à travers ses hold-up des trains et des banques, le triomphe des asservis sur le modernisme et la finance. Un discours certes un peu passéiste mais tellement sincère, et délivré à travers une histoire d’une belle sensibilité à laquelle le cinéaste semble croire tellement fort, qu’il n’est pas utile d’en tenir compte !

Rêvons néanmoins de ce qu’aurait pu faire Lamar Trotti, scénariste habituel de Henry King, avec une telle histoire ; sa chronique aurait sans doute été plus élégiaque et émouvante, moins précipitée, car Nunnally Johnson, lui, ne s’attarde pas assez sur l’environnement et le quotidien de ses « héros » même si la peinture qui en est faite ici s’avère chaleureuse et vivante. Tout va donc vite, c’est constamment plaisant et parfois même palpitant et intense sans que jamais le film nous bouleverse, faute peut-être aussi à l’irruption d’un humour répétitif parfois pesant (le running gag de l’édito du journaliste impétueux) et à la présence de « bad guys » peu convaincants (Edward Meek a beau être un acteur sympathique, on a du mal à croire en sa vilénie). Le film de Henry King, aussi intéressant et réussi soit-il, manque donc un peu d’âme pour nous le rendre mémorable. En revanche, un protagoniste de cette histoire qui n’en est pas dépourvu, peut-être le plus intéressant même si on l’évoque rarement, c’est celui d’une grande noblesse du shérif interprété par un Randolph Scott digne d’éloges. Amoureux de Zee, la fiancée de Jesse James, il fera en sorte en rencontrant le hors-la-loi de faire semblant de ne pas le reconnaître et lui octroie une chance de s’échapper alors qu’il aurait pu en profiter pour éliminer son rival en amour. Par la suite, il l’aidera à chaque fois qu’il le pourra, allant jusqu’à prendre soin de Zee sans arrière-pensées, à partir du moment où - entre-temps devenue Mme James - elle aura décidé d’abandonner cette vie aventureuse après avoir accouché d’un petit garçon.

Dans son ensemble le spectacle s’avère plus qu’honorable, servi dans son écrin fait d’un somptueux Technicolor. Sur un ton calme et serein, Henry King nous livre la chronique sobre d'une page d'histoire de l'Amérique, toutefois romancée et très éloignée de la réalité que ce soit par invention ou par omission, Henry King et son scénariste ayant par exemple passé sous silence le fait que Jesse ait fait partie de la bande de Quantrill durant la Guerre de Sécession (à savoir un groupe de francs-tireurs extrêmement violents et meurtriers). On remarquera une mise en scène pleine de retenue mais qui sait se faire virtuose quant il le faut ; il suffit pour s’en rendre compte d’admirer quelques fabuleux travellings et de se régaler devant des scènes d’action superbement montées et réalisées, comme celle de l'attaque du train voyant Tyrone Power avancer sur les wagons - la caméra nous dévoilant en dessous les passagers éclairées derrière les fenêtres (plans plastiquement magnifiques), les deux poursuites à cheval d’un dynamisme et d’une efficacité remarquables, ou encore le clou du film que représente l’attaque ratée de la banque de Northfield avec l’arrivée en ville des bandits vêtus de cache-poussières blancs ou cette image des chevaux passant à travers la vitre pour échapper aux poursuivants. Le respect et la grande tendresse du cinéaste pour ses personnages, son talent de conteur et son brio lors des séquences mouvementées font de ce Jesse James un des premiers westerns classiques importants de l’histoire du cinéma, plastiquement superbe, à défaut d’être aussi intense et lyrique qu’espéré.

Le film se termine sur la scène tragique des obsèques de Jesse. Elle vient quelque peu atténuer l’apologie qui était faite jusque là du hors-la-loi, par un discours du journaliste qui rappelle les circonstances atténuantes qui l’ont fait prendre ce mauvais chemin tout en mettant en avant que tout cela ne pouvait excuser le fait qu’il soit devenu un dangereux assassin. Mais un criminel néanmoins bien plus noble que l’homme qui lui a tiré dans le dos et qui ne mérite pas le moindre respect, à tel point que l’on refuse de citer son nom sur la tombe du brigand bien-aimé. Il faut signaler qu’une suite sera tournée deux ans plus tard par Fritz Lang, Le Retour de Frank James, avec de nouveau Henry Fonda, que Nicholas Ray tournera une autre version de la vie de Jesse James en 1956 (The True Story of Jesse James avec Robert Wagner), et que dernièrement Brad Pitt a lui-même tenu le rôle du brigand bien-aimé dans un film d’Andrew Dominik (L'Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford). Quant à Samuel Fuller, pour son premier film, il prendra pour héros le fameux assassin de Jesse James, Bob Ford, dans J’ai tué Jesse James.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 25 mars 2010