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Critique de film
Le film

Le Bourreau du Nevada

(The Hangman)

Partenariat

 

L'histoire

Le Marshall Mackenzie Bovard (Robert Taylor), surnommé "The Hangman" pour sa ténacité à mener sa tâche jusqu’à son terme (qui est souvent la potence), a pour dernière mission avant de prendre sa retraite d’arrêter quatre hors-la-loi ayant cambriolé une diligence en causant la mort d’un homme. Les deux premiers bandits ont déjà été pendus et Bovard vient d’appréhender le troisième ;  il ne lui reste plus qu’à capturer le quatrième homme du gang, un certain John Butterfield, ex-membre de la cavalerie américaine qui avait pourtant une très bonne réputation au sein de sa compagnie. Le Marshall apprend le nom de la ville où ce dernier se serait réfugié sous une fausse identité. Ne connaissant pas son visage, il demande alors, contre une coquette somme, à ce qu’un des soldats ayant bourlingué avec le bandit se rende dans cette petite ville afin de l’identifier. Mais aucun des camarades de Butterfield ne souhaite le dénoncer ; seule Selia (Tina Louise), son ex-compagne, réticente au départ, finit par accepter, n’ayant plus grand-chose pour vivre. Les 500 dollars promis lui seront bien utiles. Le Marshall et la jeune femme se donnent donc rendez-vous dans la petite ville dans laquelle la rumeur dit que le hors-la-loi a trouvé refuge. Mais une fois sur place, Selia a des problèmes de conscience. Au vu de l’attitude des citoyens - y compris du shérif (Fess Parker) - qui, en apprenant que Butterfield pourrait être John Bishop (Jack Lord) semblent tous vouloir le protéger, elle fait finalement tout pour ne pas commettre la délation demandée et pour laquelle elle a été payée. Puisque tout le monde ne semble pas croire à la culpabilité de Bishop, les convictions de Bovard commencent elles aussi à vaciller, d’autant que l’homme qu’il cherche à arrêter parait être grandement apprécié de l’ensemble des habitants pour son altruisme et sa gentillesse...

Analyse et critique

Sorti en 1954, L’Homme des plaines (The Boy from Oklahoma) bénéficiait d’une histoire a priori cocasse, celle d’un homme qui avait préféré étudier le droit par correspondance plutôt que le maniement des armes et se retrouvait néanmoins nommé shérif d’une petite bourgade du Nouveau Mexique alors qu’il n’avait rien demandé. Seulement, le résultat - assez terne - n’était guère enthousiasmant et n'a pas laissé d’impérissables souvenirs. Il apportait surtout de l’eau au moulin de ceux qui décrétaient que Michael Curtiz avait perdu son savoir-faire dès les années 50, notamment lorsqu’il tournait pour la Paramount. S’il est évident que ce qu’a réalisé le cinéaste d’origine hongroise durant cette décennie ne saurait rivaliser avec sa production des deux précédentes, il n'y a aucune honte à avoir cependant : des films tels que la célèbre et sympathique comédie musicale Noël blanc (White Christmas), L’Égyptien, l’un des péplums hollywoodiens les plus intelligents qui ait été réalisé, ou encore Le Fier rebelle (Proud Rebel), sont là pour nous le prouver, même si la critique française fut également impitoyable à leur encontre, leur reprochant les bons sentiments mis en avant ici et là, en confondant souvent charme et guimauve - ces trois films sont à mon avis au contraire dépourvus de mièvrerie. En effet, il n'existe aucune règle qui avance que parce que l’on se trouve devant une histoire toute simple avec de beaux sentiments et de nobles personnages l'on devrait lui accoler automatiquement ce qualificatif péjoratif. Le Bourreau du Nevada en est à nouveau un bel exemple.

On ne trouve rien de spécialement remarquable dans ce nouveau western mais plutôt un charme indéfinissable qui nous cueille dès le départ et qui ne nous lâche plus jusqu’au très beau happy-end, au cours duquel le regard de chien battu de Fess Parker (d’ailleurs très attachant, bien meilleur qu’en Davy Crockett) nous fait penser a postériori à celui de Robert Forster lors du sublime final de Jackie Brown de Quentin Tarantino. Pour son 167ème film (juste après le célébrissime King Creole), Michael Curtiz nous offrait donc, à défaut d’un chef-d’œuvre, une jolie histoire correctement mise en scène, bien écrite et parfaitement bien interprétée. Sans rebondissements spectaculaires ni forts enjeux dramatiques, voici un western très classique, tendre et émouvant qui fait primer les sentiments et les rapports humains sur la violence et l’action. Si Curtiz ne fait pas particulièrement d’étincelles (sans cependant que sa mise en scène ne soit mauvaise, loin de là), le scénario de Dudley Nichols (sur lequel W.R. Burnett aurait collaboré sans être crédité) se montre finalement très original contrairement à ce que le postulat de départ laissait à penser, tout comme le titre trompeur du film qui ne reflète pas vraiment le personnage qui porte ce surnom. Si on le nomme "The Hangman" pour son efficacité à arrêter les hors-la-loi et les ramener jusqu’en prison, l’homme de loi se défend de cette appellation en disant : « I don't hang them, the judge does that. » Ce n’est donc ni un mauvais bougre ni un homme impitoyable ; fatigué de faire ce métier qu’on lui a plus ou moins imposé, il a décidé de prendre sa retraite une fois cette dernière mission accomplie, ayant dans l’idée de se rendre ensuite en Californie prendre un repos bien mérité. En cette fin de décennie, les cow-boys vieillissants sont légion, annonçant le western crépusculaire. Quoi qu’il en soit, épuisé ou pas, déclinant ou pas, un Marshall à la poursuite de bandits, rien de plus banal a priori !

Mais là où le script devient plus intriguant et plus novateur, c’est que l’on se rend vite compte que le bandit qu’il poursuit sans en connaitre le visage semble être apprécié par tous ceux qu’il rencontre (les simples soldats et officiers avec qui il a "travaillé", ou même les habitants de la ville dans laquelle il vient de se réfugier) au point que personne n’apporte une quelconque aide à l’homme de loi fédéral, pas plus le shérif local qu'un autre. Au contraire même, on se plie en quatre pour cacher le soi-disant hors-la-loi, on fait tout pour le disculper, prendre sa défense et le protéger de l’arrestation. Bovard a beau affirmer au début de sa traque que « everyone has a price », personne n’acceptera une telle somme si la contrepartie est de devenir un délateur, un traître ; pas plus le vieux soldat du début que l’ex-maîtresse malgré le fait qu’elle ait été tentée de le faire pour se sortir de la situation où elle se trouvait (être obligée de faire la blanchisseuse pour la cavalerie). Même le témoin qu’il trouve en dernier recours - alors qu’il pensait ne plus pouvoir arriver à mener à bien sa mission - va le lâcher en cours de route, profitant même de la situation pour aider à fuir celui à qui il aurait dû tendre un piège : « Why does everyone in town try to help him ? » s'étonnera le Marshall. Les citoyens qui n'ont rien à reprocher à cet homme arrivé il y a deux ans dans leur petite ville, n’ayant au contraire cessé de le louer pour ses bienfaits, ne peuvent pas croire à sa culpabilité ou estiment que son passé ne les concerne pas : une belle leçon de loyauté et de compassion. Devant tant d’abnégation et de bienfaisance que, devenu cynique et revenu de tout, Bovard n’aurait jamais cru qu'on puisse réellement en trouver à son époque et dans ce pays, le tenace homme de loi va se mettre à lâcher du lest jusqu’à totalement lâcher prise : l’avant-dernière séquence (la prise de conscience par Bovard que la bonté existe et l'abandon de son devoir au profit de son libre arbitre) est à ce titre un très beau moment, finissant de faire de ce western un joli film pétri d’humanité.

A l’occasion de The Hangman, Robert Taylor, pour la première fois depuis 1935 et Magnificent Obsession de John M. Stahl (soit 24 ans plus tard), fait faux bond à son studio de prédilection, la toute-puissante MGM. Est-ce pour cette raison, ayant peut-être eu des remords, qu’il dira toujours par la suite assez injustement que le film de Michael Curtiz a été l'un des films les plus ratés de sa filmographie ? Il se révèle néanmoins une fois de plus parfait dans ce rôle peu gratifiant de prime abord, cynique et pas spécialement courtois, pour tout dire souvent déplaisant ; aucun regret à ce que ce ne soit pas James Cagney qui ait été retenu alors que ce dernier avait été le premier choix des producteurs. Non que Cagney soit un mauvais acteur, loin s’en faut ; mais ce personnage de vieil homme de loi physiquement séduisant lui aurait moins bien convenu à mon avis. Nous n’aurions pas eu le plaisir de nous délecter de ce running gag de la vielle femme (très amusante Mabel Albertson) lui tournant autour, et l’attrait qu’il suscite chez la sculpturale Tina Louise aurait surement été moins convaincant. Il est fort probable que le scénario aurait été modifié en fonction des comédiens choisis, cependant le fait de trouver Robert Taylor dans la peau de ce personnage cynique ayant perdu tout idéal (« I'm not a sentimentalist. I've seen too much of life ») mais qui va s’humaniser au fur et à mesure de l’avancée de l’intrigue s'avère bougrement plaisant. Le film de Michael Curtiz ajoute en tout cas une réussite de plus à la très belle filmographie westernienne du séduisant acteur durant cette décennie ; jugez-en par vous-même : Devil's Doorway (La Porte du diable) d’Anthony Mann, Westward the Women (Convoi de femmes) de William Wellman, The Last Hunt (La Dernière chasse) de Richard Brooks ou The Law and Jake Wade (Le Trésor du pendu) de John Sturges.

Aux côtés de Robert Taylor, apportant au film une sympathique pointe d’érotisme, évolue la superbe Tina Louise, aussi belle que talentueuse, son jeu étant très naturel et toujours juste. Elle interprète une femme qui a déjà bien vécu, qui a connu de nombreux tourments mais qui garde néanmoins la tête haute, ne geignant jamais sur son sort, toujours prête à aider son ex-amant malgré le fait qu’elle ait appris qu’il se soit marié, et ne concevant aucune jalousie à l’encontre de son épouse enceinte. Une femme très moderne qui sied à ravir à l’actrice au splendide physique dont le metteur en scène ne se prive pas de profiter, nous la montrant se baigner nue dans une baignoire puis dans une rivière, enfiler ses bas, se mettre en petite tenue, se faire menotter aux barreaux du lit, traverser une rue superbement vêtue et faire se retourner tout le monde sur son passage, y compris un chien ! Une séquence expressément humoristique et qui, tournée à la Warner, aurait probablement sombré dans la vulgarité et la lourdeur ; au contraire ici, le tout reste assez léger, rien n’est appuyé. Mais que l'on ne s’y trompe pas, le film n’a rien d’une comédie. Excepté au travers des punchlines assez acerbes du Marshall et des réparties parfois vachardes de Selia, le scénario de Dudley Nichols demeure très sérieux malgré son absence de violence. Nichols est un scénariste qui a peu travaillé pendant cette décennie mais, comme Robert Taylor, il aura eu une belle brochette de films à son actif durant cette période : Rawhide (L’Attaque de la malle-poste) de Henry Hathaway, The Big Sky (La Captive aux yeux clairs) de Howard Hawks, The Tin Star (Du sang dans le désert) d’Anthony Mann. Pour en revenir aux comédiens, Fess Parker s’avère étonnement irrésistible dans la peau de ce shérif doux et nonchalant, tombant amoureux de Selia sans que son amour soit réciproque ; tout comme Jack Lord qui, après avoir été le psychopathe dans L’Homme de l’Ouest d'Anthony Mann, se montre tout aussi convaincant dans le rôle de l’homme recherché qui se révèle être un ange de bonté et de probité, père et époux idéal, même s’il avoue avoir été tenté de suivre la mauvaise voie à un moment de sa vie où il ne savait plus comment survivre. Alors qu’il était méconnaissable dans le sombre western de Mann, on devine en revanche parfaitement ici son futur personnage de Steve McGarrett dans la célèbre série Hawaii police d’Etat : mêmes mimiques, même gestuelle ; voilà qui est assez jubilatoire pour les fans de la série TV...

Le reste des seconds rôles, tous aussi bien croqués, est constitué de visages très connus tels Mickey Shaughnessy, Gene Evans, James Westerfield ou Lorne Greene : c'est un véritable plaisir de retrouver autant d’habitués du genre au sein de ce western foncièrement pacifique et optimiste sur la condition humaine, abordant entre autres les thèmes des dilemmes entre devoir et compassion, entre loyauté et délation. Le savoir-faire du cinéaste étant intact (le film est loin d’être aussi mollasson qu’on a bien voulu le dire, le manque d'action n'influant pas sur un montage et une construction assez rapide), le casting étant de première qualité, l’histoire étant susceptible de toucher beaucoup de monde, ce film aux personnages bien caractérisés baignant dans une ambiance sacrément séduisante se révèle un divertissement de qualité à défaut d'être un western mémorable. A noter que ce film pourrait plaire à ceux qui ne sont pas spécialement des aficionados du genre. A découvrir donc !

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Par Erick Maurel - le 25 avril 2015