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Critique de film
Le film

Le Bonheur

L'histoire

Menuisier de profession, François (Jean-Claude Drouot) vit à Fontenay-aux-Roses avec sa femme Thérèse (Claire Drouot) et ses enfants. Il est heureux, aime la nature et les plaisirs simples. Il est encore plus heureux lorsqu’il rencontre la charmante Emilie (Marie-France Boyer), jeune employée des postes avec qui il a une aventure. 

Analyse et critique

A l’ombre des arbres en fleurs se couchent les couples alanguis par la chaleur de l’été. Les couleurs sont vives, la nature est épanouie, l’insouciance se lit sur les visages. C’est cette image du bonheur que peint Agnès Varda, en référence au Déjeuner sur l’herbe de Jean Renoir. Agnès Varda en cite même un extrait significatif : Paul Meurisse est allongé au pied d’un olivier en compagnie de Catherine Rouvel à qui il explique la théorie de l’évolution des espèces avant de lâcher, d’un air grave, cette phrase qui résume à elle seule tout le propos du film : « Le bonheur, c’est peut-être la soumission à l’ordre naturel. » Tout comme Renoir, Agnès Varda fait, elle aussi, de la nature le cadre propice à l’épanouissement du bonheur.

Le film s’ouvre ainsi sur la peinture ensoleillée d’un dimanche à la campagne. Les couleurs éclatantes des fleurs que l’on rassemble en bouquet, les pêcheurs qui titillent le poisson sur les bords de Seine, le large sourire des bambins et les couples qui s’enlacent sont les composantes de cette carte postale du bonheur qu’Agnès Varda se plait à fabriquer. C’est un bonheur simple, lumineux, vivifié par une palette de couleurs impressionnistes, qui rappellent celles des Renoir père et fils.

Le postulat d’Agnès Varda est le suivant : « L’ apparence du bonheur, c’est aussi le bonheur » (Cahiers du Cinéma, n°165, p. 48). Elle part d’impressions, filme les sourires des gens, heureux ou non, qui posent devant un appareil photographique pour immortaliser un instant de bonheur, factice ou non, ou de ceux des portraits de stars que l’on accroche au mur comme des icones. Elle part des clichés qui caractérisent la France rayonnante des Trente Glorieuses, pour mieux les subvertir ensuite.

Le héros, François, menuisier à Fontenay-aux-Roses, est un homme solide et sans histoires qui aime sa famille plus que tout. S’il trompe sa femme, ce n’est certainement pas pour combler un vide. Bien au contraire, il vit un bonheur rare et simple avec son épouse Thérèse et ses enfants. Mais pour François, le bonheur s’additionne : c’est pourquoi il n’hésite pas à conquérir le cœur de la jolie postière Emilie qui ressemble comme deux gouttes d’eau à Thérèse. Au cours d’un pique-nique en forêt, François avoue son infidélité à sa femme et fait de cet aveu une véritable déclaration d’amour :  « Toi et moi et les petits, on est comme un champ planté de pommiers, un champ carré, bien net. Et puis j’aperçois un pommier qui a poussé en dehors du champ, en dehors du carré, et qui fleurit en même temps que nous. Ce sont des fleurs en plus, des pommes en plus. Ça s’ajoute, tu comprends. » Il fait de l’addition le moteur de son bonheur personnel, là où le destin lui imposera au contraire une loi soustractive cruelle : suite à ces aveux, le couple fait l’amour, puis Thérèse disparaît ; François la retrouve plus tard, noyée, dans une scène poignante qui s’impose comme l’apogée du film. Le spectateur se doute qu’elle s’est suicidée, sans en être sûr pour autant. Le film bascule alors brutalement de l’insouciance au deuil, de l’été à l’automne, sans que cela affecte durablement François.

Alors que dans le film de Renoir le héros fait le choix entre sa fiancée officielle et son amante, François, lui, ne choisit pas, il additionne, mais échoue dans sa quête d’un bonheur superlatif. Pourtant, Agnès Varda ne se contente pas d’une morale ambiguë et poursuit jusqu’au bout son idée mathématique d’addition, de soustraction et d’égalité. Puisque Thérèse est morte, son double Emilie peut désormais la remplacer. Elle devient la femme de François et la mère de ses enfants. « Le bonheur, c’est la soumission à l’ordre naturel », disait Paul Meurisse. Dans le film de Varda, le schéma familial traditionnel s’inscrit bien dans un ordre naturel et persiste au gré des saisons qui se succèdent. En ce sens, Le Bonheur n’en demeure pas moins un film moraliste, bien qu’il ne soit pas pour autant moralisateur. Agnès Varda ne s’intéresse pas du tout à la psychologie des personnages, au sentiment de culpabilité que devrait ressentir normalement François suite à ses infidélités aux conséquences potentiellement tragiques. Agnès Varda en reste toujours à son postulat de départ. D’ailleurs, ce manque de parti pris moralisateur a valu au film bien des réactions passionnées à sa sortie en salles. A l’époque, le public a peut-être aussi été troublé par l’originalité du casting. Agnès Varda a choisi Jean-Claude Drouot pour le rôle de François. Cet acteur de théâtre, héros du feuilleton télévisée Thierry La Fronde, partage l’affiche avec sa femme Claire Drouot et ses enfants Olivier et Sandrine. Ainsi, aussi retors que cela puisse paraître, Jean-Claude Drouot trompe fictivement sa femme Claire avec la jeune employée des postes, interprétée par la charmante Marie-France Boyer !

La structure du troisième long métrage d’Agnès Varda est donc très théorique, d’où d’inévitables faiblesses que l’on retrouve à la fois dans la rigidité des personnages et la schématisation du scénario, écrit en trois jours seulement selon les dires de la cinéaste. Les dialogues peu naturels, et parfois volontairement mièvres, donnent quelque fois l’impression d’être récités ou d’être articulés de manière artificielle au thème central du film. Mais dans l’ensemble, la qualité d’écriture d’Agnès Varda l’emporte et son humour fait souvent mouche, à l’image du fantaisiste jeu de mot sur P.T.T. (« Postière Très Tentante »). Même si Agnès Varda s’attache à filmer les détails du quotidien et accentue certains effets de réel, Le Bonheur n’est pas réaliste et encore moins naturaliste. Tout y coule de source selon une mécanique bien huilée. Le suicide ou l’accident de Thérèse paraît peu vraisemblable et s’inscrit davantage comme un thème-signature de son auteur, qui une fois de plus mêle étroitement l’amour et la mort. Le Bonheur est un film abstrait, jusqu’à son titre. Et cette abstraction se manifeste avec le plus d’acuité dans l’appartement blanc et vide d’Emilie, qui devient le réceptacle - voire  le tombeau - de la conception du bonheur de François.

Pour autant, Agnès Varda frappe juste dans tous ses choix esthétiques, à commencer par la musique de Mozart. Le thème du film épouse le rythme de cette célèbre fugue. La fugue vient du latin fugare et désigne la fuite d’une voix musicale à l’autre ; une ligne mélodique (dite antécédent) est alors imitée par une seconde (dite conséquent). Dans le film, Thérèse et Emilie, deux femmes très ressemblantes, sont respectivement l’antécédent et le conséquent de la fugue jouée par François qui fuit d’une femme à l’autre avec une insouciante allégresse.

Ce choix musical est d’autant plus percutant qu’il est associé à une idée picturale saisissante : comme un peintre, Agnès Varda manipule les couleurs primaires et les couleurs complémentaires pour créer des tableaux-séquences aux tons d’une cohérence et d’une vivacité étonnantes. Le bleu, le rouge et le jaune ne cessent de circuler d’un plan à l’autre et ajoutent au film une dimension chromatique tout à fait singulière. Mais la facture impressionniste du film ne s’arrête pas au choix des couleurs : Varda joue également sur les distances, le lointain et la rapproché, le net et le flou, ce qui donne lieu a des scènes étourdissantes de virtuosité à l’image du premier tête-à-tête entre Emilie et François à la terrasse du café.  La cinéaste possède également le regard d’un peintre dans la manière sensible qu’elle a de filmer les corps nus des amants. Elle parvient à donner à ces chairs une tonalité à la fois abstraite et émouvante dans des plans rapprochés qui sondent l’intimité de ce bonheur fait d’amour et de passion.

Bel objet d’art, Le Bonheur est un film important dans la carrière d’Agnès Varda, qui remporta l’Ours d’Argent au Festival de Berlin en 1965. Mais, tout comme Cléo de 5 à 7, ce n’est pour elle qu’un film de transition de plus. En effet, au début des années soixante, Agnès Varda est obsédée par un projet qui lui tient à cœur : La Mélangite. Dans divers entretiens, elle s’épanche longuement sur ce projet de long métrage qu’elle ne tourna finalement jamais, faute de financement. Cela dit, elle ne se laisse pas gagner par ses frustrations lorsqu’elle réalise Le Bonheur, son premier long métrage entièrement en couleurs, qui témoigne une fois de plus de la maîtrise et du talent de cette ciné-peintre hors normes.

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Par François Giraud - le 24 septembre 2013