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Critique de film
Le film

Le Bon, la brute et le truand

(Il buono, il brutto, il cattivo)

Partenariat

L'histoire

En pleine guerre de Sécession, les tribulations de trois aventuriers sans scrupules, un tueur, un chasseur de primes et un pilleur de banque qui se lancent à la recherche d’un trésor enfoui par un soldat sudiste. Rien ne les arrêtera pas même les combats qui font rage autour d’eux. Après maintes péripéties, ils se retrouveront pour un grandiose duel à trois dans le cimetière où se trouve caché le butin.

Analyse et critique

"Quand je cherche quelqu’un, je le trouve, c’est pour ça qu’on me paie", "La ville la plus proche est à 110 km, en économisant ton souffle tu y arriveras", "Quand on tire, on tire, on ne raconte pas sa vie", "Je vais pouvoir dormir tranquille parce que je sais maintenant que mon pire ennemi veille sur moi", "Le monde se divise en deux catégories, ceux qui ont un pistolet chargé et ceux qui creusent : toi tu creuses"… Nous pourrions ainsi continuer longtemps cette litanie de répliques mythiques qu’une grande majorité de fans aurait sûrement été capable de restituer à ce western célébrissime de Sergio Léone tellement elles ont fait mouche par leur efficacité et leur simplicité. Tout ou presque ayant déjà été dit sur ce film culte, nous nous arrêterons plus longuement tout au long de ce texte sur des éléments moins connus, tout le côté anecdotique concernant la genèse et le tournage de ce monument.

En 1964, Sergio Léone, sous pseudonyme américain (Bob Robertson), créé le western spaghetti avec une sorte de brouillon de l’ensemble de son œuvre : Pour une poignée de dollars. Lointainement inspiré du Yojimbo de Kurosawa, il contient déjà une grande partie de la thématique léonienne (vengeance, soif de richesse, etc.) et ce personnage de ‘l’homme sans nom’ interprété par Clint Eastwood. Avec un budget ridicule, ce film rentabilise au centuple la mise initiale par un succès mondial inattendu. Léone peut alors tourner son second film Et pour quelques dollars de plus, beaucoup plus maîtrisé mais encore plus violent, nihiliste et cynique, qui lui vaudra des critiques très agressives un peu partout alors que le public est une nouvelle fois totalement conquis. Grâce au succès de ces deux films, la United Artist lui alloue l’année suivante un budget considérable (1 million de dollars) et lui laisse carte blanche pour tourner Le Bon, la brute et le truand comme bon lui semble.

En entamant le tournage en Espagne dans le désert d’Almeria, Sergio Léone précise que ce sera son dernier western. Il trouve le point de départ de son film dans la phrase que Chaplin fait dire à son personnage de criminel dans Monsieur Verdoux : "Messieurs, en matière de crimes, je ne suis qu’un dilettante à côté des présidents, des gouvernements et des hommes qui déclarent les guerres…" Il souhaite décrire l’imbécillité humaine dans un film picaresque où il montrerait la réalité et l’absurdité de la guerre. Désirant insérer pas mal d’humour dans son film, il s’adjoint le concours des deux scénaristes réputés que sont Age et Scarpelli. Mais, malgré leurs noms au générique, Léone ne gardera rien de leur travail : « Notre collaboration fut un désastre, il n’y avait que de la rigolade » dira Léone qui devra tout reprendre et s’isoler pour réécrire tout seul les dialogues.

Il prend alors comme base de départ le western traditionnel américain qu’il vénère et en particulier John Ford. Il s’acharne ensuite à en démolir les codes, à instaurer un véritable jeu de massacre en essayant tout de même de préserver la réalité documentaire et historique : "J’étais excité par la possibilité de montrer une guerre tout en jouant contre les stéréotypes du western". Il n’hésite pas à insérer dans ce remarquable divertissement sa vision politique qui ne sera plus jamais absente dans aucuns de ses films suivants. Il compatit envers ces prisonniers maltraités, ces blessés de la guerre, ces hommes qui servent de chair à canons. Au milieu de ce maelström de bouffonnerie et de cynisme ambiant, l’humanité de Léone refait surface à de nombreuses reprises notamment dans la scène ou les prisonniers, la larme à l’œil, jouent de la musique pour couvrir les séances de torture, celle au cours de laquelle Blondin vient donner la dernière cigarette à un mourant… Il a même le culot de nous proposer à mi-parcours une scène totalement inattendue qui jure avec le ton du film, cette scène très émouvante au cours de laquelle Tuco retrouve son frère, devenu prêtre, qui lui apprend la mort de ses parents. Il n’en oublie pas pour autant son humour qui imprègne tout le film, ce qui lui évite de sombrer dans la gratuité et la méchanceté facile et déplaisante. Le meilleur exemple est cette idée de scénario qui montre nos deux aventuriers devenir en quelque sorte des héros pour les soldats alors que ce n’était pas leur intention première : ils décident et réussissent à faire sauter le pont qui met fin au combat et à la boucherie mais seulement pour que les soldats puissent aller s’égorger ailleurs afin qu’eux même puissent enfin accéder à l’autre rive où se trouve le but de leur recherche !!! Ces ruptures de tons et de rythmes tout au long du film sont des éléments parmi d’autres qui font la richesse du film.

Dés la première image, ce qui frappe immédiatement, ce sont les trognes choisies pour tous les seconds rôles : le casting est assez étonnant et les trois personnages principaux n’ont rien à leur envier. Pour Tuco, Léone choisit Eli Wallach avec qui il s’entendra à merveille au point de lui écrire de nouvelle scène en cours de tournage. C’est d’ailleurs l’acteur qui trouvera l’idée du signe de croix à l’envers. Son interprétation est tout à fait prodigieuse et il élève ici le cabotinage au niveau d’un d’art. Il faut l’avoir vu et entendu jurer, vouloir tuer son acolyte et l’instant d’après se faire tout gentil et attendrissant lorsqu’il apprend que celui-ci connaît un secret qui l’intéresse. "Ceux qui me font une entourloupette et qui me laissent la vie sauve, c’est qu’ils n’ont rien compris à Senor Tuco" dira lui-même ce vantard, roublard et menteur, première incarnation du personnage picaresque cher à Léone qui aura son pendant dans le personnage interprété par Rod Steiger dans Il était une fois la révolution. Le rôle de Blondin est dévolu à Clint Eastwood, ordure comme les autres mais auquel Léone ajoute une touche d’humanité et d’humour afin que la sympathie lui soit acquise par le public. Tuco le décrit ainsi : "Une moitié de cigare planté dans la bouche d’un sale fils de chienne. Il a les cheveux blonds et parle peu." Quant à Sentenza, Léone avait pensé à Charles Bronson dans un premier temps. Lee Van Cleef venant de jouer pour lui un personnage quelque peu ‘romantique’ dans l’opus précédent, l’idée de lui faire interpréter un caractère opposé lui plaisait beaucoup. Il en fera un personnage de salaud intégral, sorte d’incarnation méphistophélique tout de noir vêtu, d’une froideur sans égale. Ce western est donc aussi une sorte de concerto pour ces trois fabuleux acteurs, Morricone leur ayant chacun attribué un instrument et un thème musical.

En effet, il serait injuste de parler d’un film de Léone sans dédier quelques lignes à son compositeur de génie attitré. Ennio Morricone composera même pour le coup la musique avant le film et ce sera le réalisateur qui aura à se caler sur la partition tour à tour épique, burlesque, grotesque, émouvante, utilisant toutes les possibilités de l’instrumentation de la guitare sèche à l’harmonica en passant par les voix et le sifflement humain. On pourrait même considérer cette magnifique partition comme étant le 4ème personnage principal du western. Elle atteindra son apogée émotionnelle dans ce qui pourrait être un film dans le film, cette sublime et longue scène finale dans le cimetière, une expérience sensorielle sans commune mesure.


Ce ‘triel’ comme l’appelle lui-même Sergio Léone fait partie des scènes d’anthologie du 7ème art et est de nos jours étudié dans de nombreuses écoles de cinéma tant elle touche à la perfection par son utilisation dans un même temps de tous les éléments de la mise en scène. Ce point d’orgue du film est précédé d’un morceau tout aussi génial, le travelling virevoltant autour de l’immense cimetière, se stoppant brusquement sur l’image de la pierre tombale et du visage bêtement stupéfait de Eli Wallach. Il est intéressant de savoir que le cimetière n’existait pas et qu’il a été exclusivement bâti pour le film. 250 soldats ont construit en deux jours ces dix milles tombes. Il devait donner l’impression d’une arène dans laquelle pourrait se dérouler le ‘tournoi’ ayant pour spectateurs ces milliers de morts !!! Comme on peut le constater, Coppola et Kubrick n’ont pas le monopole de la mégalomanie mais il serait tout à fait déplacé de la critiquer tellement le résultat de ces lubies est éblouissant. Léone s’applique dans cette scène à étirer le temps, à jouer sur la musique et à découper sa séquence afin qu’elle soit imparable. Les trois premiers gros plans des acteurs prendront à eux seuls une journée de tournage. La précision du cadrage, la perfection du montage, le lyrisme de la musique font de cette séquence une chorégraphie baroque autant qu’un formidable suspense. Des scènes aussi fortes émotionnellement et esthétiquement, il y en aura encore quelques-unes dans chacun des trois derniers films de Léone, heureusement pour nous.

Stylisation extrême des cadrages, des paysages, des attitudes, des caractères, lenteur exagérée et violence concentrée, cynisme et roublardise de personnages seulement mus par l’appât du gain, tels sont les éléments instaurés par Léone et sa trilogie et que les autres westerns spaghettis s’approprieront sans qu’aucun n’arrive ne serait-ce qu’à la cheville de ceux du maître. Le Bon, la brute et le truand fait aujourd’hui le délice des spectateurs du monde entier par ses innombrables et inusables diffusions télévisuelles. Le terme ‘jouissif’ appliqué au cinéma aurait très bien pu être inventé pour ce western tellement il prend ici tout son sens : Léone et les spectateurs s’amusent et se délectent de ce divertissement extrêmement ludique, le plus léger à défaut d’être le plus beau (Il était une fois en Amérique) des films de l’italien.

On ne compte plus aujourd’hui les grands cinéastes qui ont une dette envers Léone, les derniers en date étant à coup sur, les frères Coen et Quentin Tarantino dans leur manière de prendre à contre pied les stéréotypes d’un genre que leur ont légués leurs prédécesseurs tout en leur vouant une grande admiration. Alors qu’il est devenu un film culte depuis plusieurs années, gageons que d’ici quelques décennies, il sera enfin considéré pour ce qu’il mérite d’être par les historiens et critiques de cinéma les plus sérieux, c’est à dire pour un chef d’œuvre total, maîtrisé de bout en bout. Il n’est pas donc pas incompatible de ne pas apprécier le western spaghetti et de s’extasier devant ceux de Léone de même qu’il est possible d’être amoureux du western américain classique et d’adorer dans le même temps le quinté de western léonien.

Blondin peut maintenant partir rassuré vers de nouvelles aventures qui pourraient être celles de Pour une poignée de dollars. En effet, lors de la scène du sudiste agonisant, Clint Eastwood récupère un poncho qui sera celui qu’il aura dans les deux autres films. La boucle est bouclée et ce final nous fait découvrir que ce western pourrait être en fait la préquelle de la trilogie. Léone nous aura manipulé jusqu’à la fin et nous lui en sommes reconnaissant !

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 20 décembre 2002