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Critique de film
Le film

Le Baron de l'Arizona

(The Baron of Arizona)

Partenariat

L'histoire

Le 14 février 1912, l’Arizona devient le 48ème état des USA. Durant une soirée donnée chez le gouverneur, John Griff (Reed Hadley), employé au ministère de l’Intérieur et auteur d’un ouvrage sur les escroqueries, raconte aux autres convives l’histoire du fameux James Addison Reavis (Vincent Price), un employé du cadastre de Santa Fé s’étant fait baptiser The Baron of Arizona. 40 ans plus tôt, Reavis a pour idée insensée de devenir propriétaire de l’Arizona. Il persuade un Mexicain vivant à Phoenix, Pepito (Vladimir Sokoloff),  que la fillette qu’il a adoptée n’est autre que Sofia de Peralta, la descendante d’un personnage qu’il a créé de toutes pièces et auquel le roi d’Espagne aurait donné en 1748 des territoires considérables. Reavis la prend sous sa coupe, la fait élever par une gouvernante afin d’en faire une baronne. En attendant, le temps qu’elle devienne femme, il a fort à faire : graver sur une pierre le témoignage de legs du roi au "premier baron de l’Arizona", se rendre en Espagne pour falsifier le registre des donations officielles de Ferdinand VI, ce dernier se trouvant protégé à l’intérieur de la bibliothèque d’un monastère ; faire de même avec le second exemplaire en possession d’un secrétaire du roi actuel. Après maintes difficultés, les contrefaçons menées à bien au bout de trois ans, Reavis peut enfin épouser sa protégée (Ellen Drew). De retour en Arizona, il fait valoir ses droits, ce qui n’est pas du goût ni de Washington qui envoie John Griff (le narrateur) enquêter ni des habitants qui se voient obligés de racheter leurs biens. La révolte gronde...

Analyse et critique

Presque un an jour pour jour après la sortie aux USA de son premier film, J’ai tué Jesse James (I Shot Jesse James), Samuel Fuller voit son deuxième essai débouler sur les écrans. Toujours tourné à l’aide d’un très faible budget et sur une durée d’à peine 15 jours, The Baron of Arizona se déroule à nouveau pour une bonne partie dans l’Ouest américain du XIXème siècle. Même si peu d’éléments du film sont constitutifs du western, The Baron of Arizona y a sa place puisque narrant un fait historique concernant l’un des Etats les plus représentatifs du Far West. C’est l’histoire à priori improbable d’une des plus grandes escroqueries de l’époque, celle d’un homme seul ayant tenté de s’approprier non moins que tout le territoire de l’Arizona ; ou comment la réalité peut être parfois plus romanesque et plus étonnante que la fiction !

Toujours pour le producteur Robert Lippert, Samuel Fuller réalise son deuxième film qu’il scénarise lui-même. Après avoir abordé la légende de Jesse James d’un point de vue assez original, il met en scène un autre personnage ayant vraiment existé mais qui n’a pas eu autant de notoriété malgré sa personnalité hors du commun et son parcours étonnant, James Addison Reavis, qui aura donc tenté non moins que de voler avec ingéniosité aux USA le territoire de l’Arizona et qui y sera presque parvenu ! Obscur vétéran confédéré de la guerre de Sécession, il se trouvait dans le Sud-Ouest quand le gouvernement américain décida par le traité de Guadalupe Hidalgo d’octroyer en priorité les terres de l’Arizona aux descendants des conquistadors qui en feraient la demande. Apprenant cette nouvelle, Reavis mit en place une audacieuse combine qui l’amena à se faire épouser de la fausse descendante d’un grand d’Espagne, pouvant ainsi faire jouer ses droits sur la plupart des terres de l’Etat. Forgeant de faux documents qu’il inséra dans les différentes archives administratives, infiltrant un monastère trois ans durant pour arriver à mettre la main sur un registre important à falsifier, inventant l’histoire d’une famille entière, il réussit pendant quelques temps à se faire passer pour le propriétaire de l’Etat. Il refusa la somme de 25 millions de dollars que le gouvernement voulut lui donner pour racheter le territoire, et se vit contrer par les pionniers qui refusaient de lui louer leurs propres lopins de terre pour des sommes astronomiques. Celaa ne l’empêcha pas de se faire recevoir par les grands de ce monde, dont la Reine Victoria, et de se faire épauler par le père du futur William Randolph Hearst. Il finit néanmoins par se faire démasquer.

On devine aisément à la lecture de l’histoire et de la rapide biographie du personnage de Reavis que la discussion à savoir s’il s’agit ou non d’un western pourra être relancée à son propos. Effectivement, les amateurs pourraient être désappointés de ne rien retrouver de ce qu’ils aiment dans le genre ; ici point d’action ni de violence, quasiment pas de coups de feu ni de chevauchées, pas même la moindre bagarre et très peu d’extérieurs. Mais au contraire beaucoup de dialogues et au moins une bonne demi-heure qui se déroule sur les territoires espagnol et français, la France étant le pays dans lequel Reavis épousa "sa création". Ceux qui connaissent et apprécient le cinéma de Samuel Fuller ne trouveront pas non plus dans ce film les fulgurances nerveuses et les flamboyances baroques plus tardives du cinéaste (enfin pas si tardives que cela puisque déjà en 1953, Le Port de la drogue, immense chef-d'oeuvre, en est un parfait exemple). Comme son précédent opus, The Baron of Arizona est un film assez sec, la mise en scène ne faisant pas encore d’éclat, se révélant alors très discrète sans pour autant être fade. Comme I Shot Jesse James, The Baron of Arizona s’appuie avant tout sur le talent de conteur du cinéaste. Son expérience du journalisme se fait ressentir par l’efficacité de sa narration ; pratiquant l’ellipse comme il respire, Fuller nous délivre une intrigue parfaitement bien menée, son scénario s’avérant très efficace par le fait d’aller à l’essentiel, sa fluidité nous faisant oublier la faiblesse du budget.

Ce n’est d’ailleurs pas le seul élément qui nous fasse totalement oublier qu’il s’agit d’une production "Poverty Row", la photographie remarquable de James Wong Howe notamment lors des scènes de pluie ou nocturnes y étant pour beaucoup, le background décoratif étant aussi loin de faire "cheap". Bref, avec des moyens plus que réduits, Samuel Fuller réussit son coup bien aidé en cela par son acteur principal, Vincent Price, qui dira toujours que cet ahurissant Reavis fut un de ses rôles préférés et l'un des personnages les plus intéressants qu’il eut à interpréter, ce qui peut aisément se concevoir. Il porte d’ailleurs le film sur ses épaules, le reste du casting semblant par ailleurs bien fade, Ellen Drew notamment ayant du mal à nous convaincre qu’un protagoniste à l’ambition aussi démesuré ait pu organiser toute cette mascarade pour ses beaux yeux. Car Samuel Fuller a une fois encore du mal à cacher qu’il est un grand sentimental ; I Shot Jesse James proposait déjà en arrière-plan une histoire d’amour romantique, il en va de même pour son deuxième film. Reavis finit par réellement tomber amoureux de la baronne qu’il a forgée ; et lorsqu’il finit par avouer sa supercherie, à la question des journalistes qui lui en demandaient la raison, il leur rétorque : « Je suis tombé amoureux de ma femme. » Un amour réciproque puisque auparavant son épouse lui avait dit avec fougue plus tenir à lui qu’à l’argent et à la gloire en lui sussurant cette belle phrase : « A un baron mort, je préfère un mari vivant. » Sous la carapace de baroudeur de Fuller, tout comme son personnage, se cachait alors un cœur de midinette.

Une histoire incroyable contée avec talent par un Samuel Fuller qui se cherche encore mais qui s’affirme déjà comme un cinéaste solide, sachant parfaitement manier la caméra, composer un plan, conduire son film jusqu’au bout sans jamais nous ennuyer. The Baron of Arizona n’est pas sans défauts ni maladresses, mais l’originalité et les aptitudes sont bien présentes.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 27 octobre 2012