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Critique de film
Le film

Le Bal des maudits

(The Young Lions)

Partenariat

L'histoire

Saint-Sylvestre 1938, Christian Diestl donne des cours de ski dans les montagnes autrichiennes. Apolitique, il est toutefois séduit par les promesses de prospérité et de "paix" européenne du régime nazi. Quelques temps plus tard, de l'autre côté de l'Atlantique, Michael Whiteacre est un chanteur à succès de Broadway. Au centre de recrutement où il est déclaré bon pour le service, il rencontre Noah Ackerman, un Juif sans le sou avec lequel il noue une solide amitié. Ces trois jeunes gens sont projetés dans le tumulte de la Seconde Guerre mondiale. Ils vont apprendre beaucoup sur eux même et voir leurs convictions et leurs vies se transformer.

Analyse et critique

La carrière d'Edward Dmytryk n'est pas évidente à cerner tant ce cinéaste aborda au cours de sa carrière des genres différents sans imposer un style immédiatement reconnaissable. En se penchant sur sa biographie, on peut toutefois identifier deux phases bien distinctes, séparées par le triste épisode du maccarthysme qui lui valut l'honneur peu enviable d'être le seul réalisateur de la liste des "Dix de Hollywood" et qui le verra, comme Elia Kazan, dénoncer certains de ses collaborateurs. Avant ces événements, Dmytryk était un solide réalisateur de série B, un des meilleurs employés par la RKO qui comptait pourtant de grands talents dans ses rangs. On relèvera notamment dans cette période le très engagé Feux croisés, qui reste aujourd'hui un film marquant. Après sa traversée du désert, Dmytryk revient à la série B pour nous offrir ce qui est peut-être son chef-d'œuvre, The Sniper, avant de se voir confier des productions bien plus conséquentes qui le verront alterner entre tous les genres jusqu'à la fin de sa carrière. C'est principalement cette période qui vaut au réalisateur sa réputation de simple technicien. Puisqu'il est difficile de dégager une véritable constance thématique ou stylistique de son œuvre, on acceptera ce qualificatif mais uniquement dans son acceptation la plus noble, car la filmographie de Dmytryk compte de nombreuses réussites. Le Bal des maudits entre évidemment dans cette catégorie, avec son casting de stars réunissant à l'affiche Marlon Brando, Montgomery Clift et Dean Martin, et l'ambition de réaliser une fresque épique couvrant toute la durée de la Seconde Guerre mondiale.

Avec de tels noms, on s'attend évidemment à un film qui repose sur les épaules de ses acteurs principaux. Si aujourd'hui nous voyons uniquement le nom de trois stars, ces hommes en sont alors à des moments différents de leur carrière. Tous trois vont en profiter pour inscrire un rôle prestigieux et une performance notable à leur filmographie. Dean Martin est alors un acteur comique, connu au cinéma pour son duo récurrent avec Jerry Lewis. Pour la première fois ou presque, il tient à l'écran un rôle dramatique, celui de Michael, un chanteur à succès confronté à ses peurs lorsqu'il se retrouve déclaré apte à la conscription. Il cherche à tout prix à échapper à cette contrainte, mais il a de plus en plus en plus de mal à accepter sa propre lâcheté devant le courage dont fait preuve son ami Noah. Le rôle est parfait pour Martin, évidemment crédible en chanteur mais aussi tout à fait capable de transmettre à l'écran la tempête qui se déclare sous le crane de son personnage. On soulignera notamment l'intensité des scènes qu'il partage avec Barbara Rush, qui incarne la compagne de Michael qui le confronte systématiquement à la réalité de ses choix. La performance de Martin est remarquable et constitue le début d'une très belle série de rôles, puisque durant les mois suivants il poursuivra sa carrière cinématographique dans Comme un torrent puis Rio Bravo. Aux côtés de Dean Martin, c'est Montgomery Clift qui incarne l'autre personnage principal américain du film, celui de Noah, un jeune Juif désargenté qui se lie d'amitié avec Michael, trouve l'amour et fait preuve d'un immense courage à la ville comme au front. Un courage nécessaire à l'acteur lui-même qui fait un nouveau retour à l'écran, pour la dernière partie de sa carrière, après son terrible accident de voiture. Le personnage qu'il incarne ici est probablement le plus positif des trois rôles principaux, un personnage immédiatement aimable par l'humanité et le courage dont il fait preuve malgré son statut social et les désagréments que lui valent son statut de juif dans une Amérique que Dmytryk présente, avec un certain courage, comme partiellement antisémite. A ce titre, on se souviendra de la très belle scène dans laquelle Noah va sauver en Normandie l'un de ceux qui le tourmentaient durant ses classes. Si le personnage de Clift est peut-être moins complexe que les deux autres, la subtilité de son jeu et la fragilité naturelle qu'il lui apporte le rendent particulièrement touchant. La fin de sa trop courte carrière sera dans la lignée de cette belle performance, avec de grands films chez Mankiewicz, Kazan et Huston.


Dans l'énumération des trois stars à l'affiche du Bal des maudits, nous avons bien entendu gardé Marlon Brando pour la fin. D'abord parce qu'au moment de la sortie du film, il est probablement la plus grande star du casting. Oscarisé pour la première fois, à juste titre, pour sa performance dans l'indispensable Sur les quais d'Elia Kazan, Brando est au sommet de sa popularité et peut tourner à peu près tout ce qu'il veut. Et surtout parce qu'il faut bien constater que sa seule présence à l'écran, quelle que soit la qualité intrinsèque du film dans lequel il joue, est d'une telle intensité que l'on se retrouve systématiquement fasciné par sa performance. La question ne se pose pas avec Le Bal des maudits puisque Brando se voit offrir un personnage particulièrement riche, celui de l'Allemand Christian Diestl. Diestl est né dans une Allemagne pauvre et, même s'il se déclare apolitique, il voit dans la montée du régime nazi la bouée de sauvetage de son peuple et dans l'application des théories de Hitler un moyen pour lui et ses compatriotes d'accéder à une vie meilleure. Il prend donc part au conflit avec un certain enthousiasme, mais sa vie dans l'armée va lui faire prendre conscience, petit à petit, de la réalité du projet nazi et de la négation profonde de l'Humanité qu'il engendre. Alors que le conflit avance, Diestl voit ses illusions s'autodétruire les unes après les autres et Brando rend avec force à l'écran la déchéance de son personnage dans chacun de ses regards et chacune de ses attitudes. Chaque horreur, chaque acte barbare dont il est témoin renforcent l'humanité de Diestl et font croître en lui son rejet de ce en quoi il croyait au départ. Le personnage est profondément touchant, par ce qu'il traverse et par la performance magistrale de Brando. Il fallait beaucoup de courage pour proposer dans un film qui montre les horreurs nazies un personnage allemand finalement aussi attachant. Il fallait aussi beaucoup de courage pour accepter de le jouer. Ce courage fut payant, le personnage de Diestl s'avère le plus marquant du Bal des maudits, et Brando peut ajouter une nouvelle réussite à sa glorieuse filmographie.

Le choix de narration fait pour Le Bal des maudits est de proposer une succession de séquences mettant en scène chacun de ces personnages, certaines regroupant Dean Martin et Montgomery Clift. Brando, dont le personnage se situe dans l'autre camp, ne croisera presque jamais les deux autres protagonistes du film, ce qui surprendra peut-être le spectateur qui découvrira le film en rêvant de confrontations entre les trois stars. Le principe est de montrer le destin de trois jeunes hommes plongés dans un événement aussi terrible qu'un conflit mondial, en rapprochant finalement leurs destinées par un audacieux parallèle entre Américains et Allemands. C'est le propos, par exemple, des démonstrations d'antisémitisme envers Noah durant ses classes auxquelles répondront les scènes de découverte des camps. On retrouve également un parallèle entre les scènes qui nous montrent l'incompréhension de Diestl devant les ordres barbares de son chef et le comportement inhumain du lieutenant de Michael et Noah. Le Bal des maudits fonctionne principalement sur ces scènes qui se répondent, traçant un parallèle non pas entre les systèmes politiques, mais entre les hommes, ceux à qui il reste de l'humanité, vivant dans les deux blocs qui s'affrontent. Le résultat est un film qui ne parle que d'humanité et ne sombre jamais dans un manichéisme simpliste. Si ce système narratif donne de la force au propos du film, il en est aussi la petite faiblesse, s'il fallait en relever une. Le Bal des maudits se présente comme une succession de scènes, pour la plupart particulièrement marquantes mais qui peuvent parfois manquer d'un peu de liant, limitant l'ampleur du film. On regrettera presque, une fois n'est pas coutume, que le film ne soit pas un peu plus long pour offrir encore plus de souffle à une œuvre déjà particulièrement lyrique. A l'inverse, Le Bal des maudits ne souffre d'aucun temps mort, ce qui est remarquable pour un film plutôt long, et chaque séquence ou presque reste gravée dans la mémoire du spectateur par la puissante force émotionnelle qu'elle propose et le classicisme élégant de sa mise en scène.


Le Bal des maudits est incontestablement l'un de ces grands films d'acteurs, reposant essentiellement sur le charisme de ses interprètes principaux et notamment ici celui d'un Marlon Brando habité par son rôle. Mais pour qu'une telle œuvre fonctionne, il faut un scénario et une mise en scène qui puissent mettre en valeur ces talents. Il faut donc saluer le travail d'Edward Anhalt, qui propose un script brillant, et celui d'Edward Dmytryk qui nous offre l'un de ses films les plus élégants et ambitieux. Une œuvre profondément humaine, qui reste aujourd'hui l'un des films les plus importants du Hollywood classique mettant en scène la condition de l'homme plongé dans la barbarie de la Seconde Guerre mondiale.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : swashbuckler films

DATE DE SORTIE : 12 août 2015

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Par Philippe Paul - le 11 août 2015