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Critique de film
Le film

Laurel et Hardy conscrits

(The Flying Deuces)

Partenariat

L'histoire

En goguette à Paris, Oliver Hardy et Stan Laurel s’apprêtent à rentrer aux Etats-Unis lorsque Hardy révèle à son compère son intention de rester en France pour demander en mariage la fille du restaurateur chez qui ils logent. La jeune femme, déjà promise à un gradé de la Légion Etrangère, s’amuse de la crédulité d’Hardy qui, après avoir découvert le pot aux roses, décide de se suicider… non sans avoir convaincu Laurel de l’accompagner dans son funeste projet. Alors qu’ils s’apprêtent à sauter dans la Seine accrochés à une lourde pierre, un soldat les convainc d’oublier leurs désillusions sentimentales en rejoignant la Légion Etrangère. Aussitôt dit, aussitôt fait…

Analyse et critique

Sujet de tous les débats pour qui a bien voulu parcourir notre forum ou même le courrier des lecteurs de n’importe quelle revue de cinéma, la subjectivité du chroniqueur est au centre de toutes les polémiques sur la Critique cinéma… Reconnaissons que le problème est d’autant plus aigu (pour ne pas dire… critique) lorsque le journaliste se retrouve devant une comédie. Pour peu qu’il ne décroche qu’un petit sourire tout au long de la projection, l’article du lendemain sera assassin quand bien même le film aurait fait rire un collègue censé aller voir le film à sa place - avant qu’il ne tombe, fauché par la grippe lors d’une avant-première de novembre… Rien de plus subjectif donc que le rire, comme en témoignent les guerres de tranchées qui accompagnent la sortie de tout bon Farrelly qui se respecte.

Me voici donc devant The Flying Deuces, alias Laurel & Hardy Conscrits… Laurel et Hardy, eux qui avaient bercé les mercredis de mon enfance en compagnie de Buster Keaton, Harold Lloyd et Charles Chaplin. Eux qui, gamin, me faisait rouler de rire par terre. Et là… Soyons honnêtes. Ma moquette immaculée en témoigne : je n’ai pas roulé par terre… et encore moins de rire. Qui dit qu’Harry Dawes, Jeremy Fox ou quiconque de la Rédac ne se serait pas tenu les côtes devant le même film ? Subjectivité de la critique, subjectivité du rire… Mais arrêtons de suite ces pensées façon Bergson (1) du pauvre et revenons au film.

Remake d’un court-métrage de 1931 (Beau Hunks, réalisé par James W. Horne), Laurel et Hardy Conscrits fonctionne sur des rouages comiques éprouvés qui firent le bonheur de millions de spectateurs dans les années 20 et 30, mais aussi bien après (alors que nombres de comiques de l’époque sont aujourd’hui tombés dans l’anonymat le plus complet, reconnaissons à Laurel & Hardy une belle et constante présence dans la mémoire cinéphile collective). D’un contraste physique célébrissime - le maigrelet et l’obèse - Stan Laurel et Oliver Hardy ont su tirer une mécanique bien huilée, jouant sur divers autres registres d’opposition tels que la naïveté de Laurel vs l’intelligence (supposée) de Hardy. Résultat ici : quelques gags brillants… pour une bonne dose d’humour répétitif (le gag du toit en sous-pente à l’hôtel), souligné qui plus est par d’incessants regards caméra de Hardy, prenant le spectateur pour témoin de la bêtise de Laurel. Gags malheureusement véhiculés par une mise en scène plan-plan (l’obscur et oublié Edward Sutherland, prolifique réalisateur des années 30 pour WC Fields et Hardy en solo) et un scénario à la limite du prétexte : le passage de la désillusion amoureuse de Hardy à l’engagement du duo pour la Légion Etrangère constitue d’ailleurs un des plus incroyables raccourcis scénaristiques qu’il vous sera donné de voir dans votre vie. Laurel et Hardy Conscrits ou le gag au forceps…

Mais est-ce bien important ? Tout est ici est au service du rire, et nos héros se démènent donc comme de beaux diables pour déclencher l’hilarité générale, ruant dans les brancards, multipliant les bévues et les pieds dans le tapis. Reste que Laurel et Hardy Conscrits arrive un peu tard : stars du muet, Laurel et Hardy sont avares de bons mots et passent plutôt mal le cap du parlant : ainsi la scène du suicide, une des seules scènes jouant sur le principe de la "screwball comedy", échoue dans sa tentative de dialogues à la mitraillette. Problème d’autant plus aigu que quelques malgré quelques magnifiques moments drôles et poétiques (la bague étincelante, le tunnel sous la prison…), nombre des gags ne sont finalement que la resucée de blagues vieilles comme le monde, telles que ces poursuites en accéléré lors de l’évasion de la caserne. Alors, Flying Deuces : signe du déclin ou mauvaise volonté de la part de votre serviteur ? Produit par la célèbre RKO, ce film s’avère être la première incursion du duo hors du giron d’Hal Roach, le producteur génial de Harold Lloyd et de la plupart des courts-métrages muets de Laurel et Hardy - d’où peut-être parfois cette impression d’un certain laisser-aller burlesque (toujours ce gag du toit en sous-pente qui décidément ne passe pas) qui gâche le pouvoir comique du long-métrage.

Alors quoi ? Pourquoi parler de ce film si c’est pour le brûler en place publique… ?

Etrangement, après deux visions, Laurel & Hardy Conscrits laisse une curieuse empreinte. Et, si ce n’est drôle, au moins loin d’être désagréable. Car c’est d’une bien insolite comédie qu’a accouché le duo en tournant ce Flying Deuces. Film doux amer dont le point de départ est une douloureuse déception sentimentale, Laurel et Hardy Conscrits est une œuvre quasi-mortifère, bizarre et décalée qui ne cesse d’intriguer. Marqué du sceau de la disparition, le film enchaîne une scène de suicide commun (heureusement raté), une condamnation à mort et une fin tragi-comique - qui voit tout de même une moitié du duo trépasser… puis se réincarner. Coupant court aux clichés du héros comique invincible à la Tex Avery, la scène finale voit en effet le duo s’écraser en avion avec, à la clé, la mort de Hardy alors que selon toute logique burlesque, nos deux héros auraient du sortir de l’accident avec les cheveux ébouriffés et de la suie plein le visage… Bien que désamorcée par le gag final de la réincarnation du même Hardy en cheval, cette séquence donne naissance au plan le plus troublant (et donc le plus beau) du film : Stan Laurel, baluchon sur l’épaule, marchant seul sur un chemin de terre après le décès de son ami. Cette image, source d’une remarquable émotion tant l’Histoire du cinéma nous a habitué à ne jamais voir l’un sans l’autre, vaut à elle seule la vision du film ! De comédie lambda et plutôt banale, The Flying Deuces devient oeuvre déviante et décalée… devant laquelle vous pourrez rire (question de sensibilité personnelle) mais aussi pleurer.

D’autant que Flying Deuces confirme bien ce souvenir d’enfance diffus mais persistant : Stan Laurel est grand. Non seulement par la taille mais bien aussi par le talent. Extraordinaire comédien au jeu pourtant quasi-inexpressif, Laurel trouve dans cette scène finale l’occasion d’étendre sa palette d’acteur et confirme ce que tout le film laisse entrevoir d’émotion contenue et de tristesse intérieure. Laurel roi de l’underacting ? Déjà plus tôt, dans une scène de toute finesse, Laurel transformait son lit de prison en harpe et non content de rendre un étonnant hommage à Harpo Marx, ouvrait une belle parenthèse mélancolique dans le flot de gags du récit. Récit qu’il avait déjà troublé quelques minutes plus tôt grâce à une autre pause musicale qui le voyait danser lentement sur une chanson tendre et affectée fredonnée par Hardy : Shine on Harvest Moon. Poétique et touchante, la scène vaut finalement tous les gags du film… A noter pour la bonne bouche cette anecdote qui devrait vous permettre de briller en société lorsque quiconque évoquera Laurel et Hardy Conscrits en soirée (probabilité : 0.012%) : si vous regardez bien les figurants de cette scène, vous pourrez voir le sosie de Laurel en fond de plan, sosie qui n’est autre que le frère de Stan Laurel. Anecdotique, on vous avait prévenus, mais raison de plus de regarder cet OVNI avec un œil curieux et amusé.

OVNI, c’est bien le mot ! Etrange film que ce Flying Deuces… et ses larmes plus voisines du palpitant que des zygomatiques. Demandez à ses spectateurs de vous révéler leurs gags préférés, il se pourrait qu’ils hésitent un peu, et que ce ne soit pas devant la profusion (malgré une autre belle scène comique - la séquence du suicide, là encore un hommage évident à une autre gloire de la comédie : Chaplin dans Les Lumières de la Ville). Par contre, il ne serait guère étonnant qu’au fond d’eux-mêmes, un petit pincement au cœur leur rappelle combien Laurel fut un immense acteur, et à quel point ce film somme toute très agréable en est la preuve…

(1) Bergson Henri : Le Rire, essai sur la signification du comique

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Par Xavier Jamet - le 3 décembre 2003