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Critique de film
Le film

La Ville sous le joug

(The Vanquished)

L'histoire

La guerre de Sécession a pris fin. A Galeston, ce n’est pas un homme de l’Union mais bien un habitant de cette petite ville du Sud, Roger Hale (Lyle Bettger), qui a été placé en tant qu’administrateur civil. Pas de chance pour ses concitoyens puisque Hale administre Galeston par la terreur, s’avérant impitoyable au point de ne pas hésiter à faire fonctionner à plein la potence pour s’y faire balancer ses ex-compatriotes. Le Général Hildebrandt a reçu de nombreuses lettres des citoyens de Galeston se plaignant et dénonçant le diktat imposé par cet homme corrompu jusqu’à la moelle, qui les ruine sciemment afin de racheter leurs propriétés une bouchée de pain. Rockwell Grayson (John Payne), membre d’une aristocratique famille du Sud, captif des Nordistes depuis un certain temps, est libéré par Hildebrandt qui lui demande en retour de lui fournir de solides preuves des activités illégales et des agissements douteux de l’administrateur civil de sa ville natale. Grayson va tellement bien jouer le jeu, se mettant au service de Hale pour collecter les impôts, que tout le monde va se mettre à le détester sauf Jane (Coleen Gray), sa fiancée, qui veut continuer à croire en son intégrité ; le jour où elle se rend compte qu’il se rapproche de Rose (Jan Sterling), la compagne de Hale, la confiance de Jane commence elle aussi à vaciller...

Analyse et critique

The Vanquished (plus tard ressorti aux USA sous le titre The Gallant Rebel) est le second des trois westerns réalisés par Edward Ludwig, cinéaste américain d’origine russe surtout connu pour une œuvre qui détonne au sein d’une filmographie a priori médiocre, le très attachant Réveil de la Sorcière Rouge (Wake of the Red Witch) avec John Wayne et Gail Russell, un film d’aventure poético-romantique au ton assez unique. Les deux autres films dans lesquels il fera tourner le Duke, Alerte aux Marines et Big Jim McLain, font en revanche partie des plus mauvais de la carrière de l’acteur. Dans le genre qui nous concerne ici, Edward Ludwig avait déjà signé en 1947 The Fabulous Texan avec Bill Elliot, et mettra un terme à sa carrière dans le long métrage en 1963 avec le très mauvais Justicier de l’Ouest (The Gun Hawk) qui avait pour têtes d’affiches le duo Rory Calhoun et Rod Cameron. Autant dire que nous n’attendions pas grand-chose de cette Ville sous le joug. Sans effectivement "casser trois pattes à un canard", celui-ci n’en demeure pas moins plaisant, non pas grâce à son réalisateur dont la mise en scène s’avère tout à fait anodine, mais surtout grâce à trois scénaristes chevronnés et à quelques comédiens habitués du genre et qui accomplissent ici leur travail avec professionnalisme si ce n’est avec génie.

"Following the War between the States, many Southern towns were occupied by Union forces and Civil Administrators were appointed to carry out the terms of peace. In some instances these administrators were just; in others cruel and despotic. This is the story of such an occupied town." Tel est le carton qui apparait en préambule après la fin du générique se déroulant sur fond d’une musique assez peu raccord signée Lucien Cailliet, compositeur d’origine française. En effet, ses mélodies et orchestrations font bien plus penser à une opérette viennoise qu’à un western. Assez entêtant, son thème principal n’en est pas pour autant désagréable ; si l’on voulait faire jouer "le verre à moitié plein", on dirait que la musique apporte un ton assez original à ce western. Pour en revenir aux faits historiques abordés au travers de ce que nous annoncent les auteurs, il s’agit donc d’une intrigue qui se déroue durant la période de reconstruction qui a suivi la guerre de Sécession alors que le Nord occupait encore le terrain en ayant instauré une sorte de loi martiale. Le lieu : une de ces quelques villes qui furent dominées par des escrocs notoires, des profiteurs d’après-guerre. Beaucoup de ces derniers étaient ce que l’on a appelé des Carpetbaggers, des administrateurs civils unionistes, les autres - peut-être encore plus méprisables par le fait d’être traîtres à leur cause en plus de s’en mettre plein les poches sur le dos de leurs concitoyens -, les Scallawags, des hommes du Sud ayant pour certains combattu aux côtés des sécessionnistes. Le personnage de Lyle Bettger en est un, ce qui n'est pas inintéressant puisque les Scallawags ont beaucoup moins été représentés que les Carpetbaggers au sein du genre. On a d'ailleurs déjà rencontré une multitude de westerns qui abordaient cette période dramatique de la reconstruction, notamment dans le western de série B des années 50, nombre d’entre eux ayant eu Randolph Scott comme tête d’affiche.

La Ville sous le joug, s’il ne s’avère ni très nouveau ni original dans son traitement, n’en est pas moins étonnement incisif et débute d’une manière assez violente, par la pendaison pure et simple d’un citoyen qui semble ne pas avoir voulu se soumettre ni avoir eu l’occasion de se défendre face aux accusations de meurtre qu’on lui impute. C’est ensuite le retour au pays du héros de guerre qu’est Grayson où, contrairement à ce qu’on attendait de lui, il délivre un discours d’acceptation de la défaite et du joug du nouveau maître de la ville, un homme non seulement traître à leur cause mais profiteur sans scrupules, acculant ses concitoyens à la débâcle pour mieux s’emparer de leurs domaines, les impôts collectés tombant pour une bonne partie dans sa poche, l’État étant quasiment floué de la moitié. C’est ensuite la description sans concessions de deux immondes crapules, non seulement Hale, cet administrateur civil installé par le Nord, mais plus encore Rose, sa compagne, d’origine elle aussi modeste, fière de pouvoir désormais écraser de son mépris tous les habitants de la ville et réjouie de pouvoir se repaitre avec délectation de leur déchéance ; à propos de son compagnon de magouilles, elle répond avec une arrogance assez crue au questionnement d’un homme qui tenait à savoir s’il n’avait pas honte de s’en prendre à d’ex-concitoyens "que non au contraire, il est heureux d'avoir plein pouvoir sur des gens qui autrefois ne lui auraient pas adressé la parole". Pour incarner ces deux protagonistes qu'on se plaît à haïr, on trouve un réjouissant Lyle Bettger, spécialiste de ce genre de rôle, interprétant à la perfection les bad guys de séries B aussi cruels et sournois qu’élégants ; pour le grand public il fut aussi le "méchant" dompteur d’éléphants dans Sous le plus grand chapiteau du monde de Cecil B. DeMille. Côté féminin, Jan Sterling, surtout connue par les amateurs de films noirs (Le Gouffre aux chimères de Billy Wilder, Midi gare centrale de Rudolph Maté, Plus dure sera la chute de Mark Robson...), interprète le personnage probablement le plus marquant de ce western ; la comédienne semble s’être délectée de ce rôle vénéneux à souhait.

Dans l’autre camp, une Coleen Gray (Quand les tambours s'arrêteront - Apache Drums de Hugo Fregonese) bien trop lisse et sous employée, ainsi qu'un John Payne un peu trop en retrait ; si son jeu en underplaying paye très souvent (notamment chez Lewis R. Foster et Allan Dwan), il ne fait au contraire ici que renforcer un peu son manque de charisme ; il est également fort dommage que les auteurs aient choisi de dévoiler d’emblée le statut d’infiltré de son personnage, cette information mettant à mal l’ambigüité qu’il aurait pu avoir durant une bonne partie du film, le suspense devenant par ailleurs presque inexistant. The Vanquished est un western urbain en gros divisé en deux parties : une première très intéressante, sans quasiment d’action, qui dépeint surtout l’atmosphère de cette époque de la reconstruction (avec ce qu’elle fait ressortir comme rancœurs, sentiments d’humiliation suite à la défaite et en raison de l’occupation de l’ennemi...), décrit l'enquête de l'espion infiltré dans la gueule du loup ainsi que les agissements peu scrupuleux des maîtres de la ville ; une seconde, qui débute alors que Hale comprend que la seule manière de se sortir du guêpier où il semble être tombé est de se débarrasser de ses ennemis, pétaradante mais sans presque plus aucun intérêt, les retournements de situations se succédant dans le plus grand désordre et surtout se terminant dans le bâclage le plus total après nous avoir fait assister à des séquences sur le fil du ridicule, comme celle au cours de laquelle Coleen Gray menace sa rivale en la terrorisant. Pour couronner le tout, rarement un final aura été aussi vite expédié.

Même si l’action est moyennement bien filmée, faute aussi à la faiblesse des moyens alloués, les amateurs de mouvement auront néanmoins pu en avoir leur comptant durant le dernier quart d’heure après en avoir été privés durant la majeure partie du film. Pour le reste, les aficionados de westerns de série B devraient avoir passé un agréable moment grâce à des dialogues assez vifs et spirituels (probablement écrits pas Lewis R. Foster), des comédiens chevronnés et un scénario plutôt bien écrit, au moins durant les ¾ de sa durée. Un film sans surprises mais pas déplaisant pour autant.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 28 octobre 2017