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Critique de film
Le film

La Ville de la vengeance

(The Restless Breed)

Partenariat

L'histoire

L’avocat Mitch Baker (Scott Brady) apprend que son père, membre des services secrets américains, chargé de mener une enquête sur un trafic d’armes au profit de l’Empereur Maximilien, vient de se faire tuer par Ed Newton (Jim Davis), le chef du gang organisant cette contrebande. Mitch décide alors d’aller incognito venger son père en se rendant dans la petite ville du Texas à la frontière mexicaine où l’assassinat a eu lieu. Il retrouve la mission qui avait hébergé son père : elle est tenue par le révérend non ordonné Simmons (Rhys Williams), le seul de la ville qui était au courant de la véritable profession de son père et qui veille assidument sur de jeunes orphelins métis qu’il recueille ; parmi eux, la belle Angelita (Anne Bancroft) dont Mitch tombe immédiatement amoureux et qu’il peut séduire à son aise puisque Simmons a accepté de lui offrir le gite à son tour. Peu de temps après son arrivée, Mitch assiste à l’assassinat du shérif en place, le troisième à se faire descendre en l’espace seulement de deux mois, tous piégés par les complices de Newton commandés par le vil Cherokee (Leo Gordon). Il abat deux des meurtriers et du coup on lui propose de devenir l’homme de loi de la petite bourgade. Il refuse, n’ayant pas l’intention de rester en ville une fois "sa mission" remplie. Un nouveau shérif vient prendre son poste, une vieille connaissance de Mitch, Steve Evans (Jay C. Flippen), qui n’est autre qu’un des meilleurs amis de son défunt père. Il critique violemment le désir de vengeance de Mitch et décide de prendre lui-même en charge l’enquête ; pour ce faire, il doit révéler les intentions de Mitch aux habitants qui découvrent par la même occasion sa véritable identité et ses principales motivations. On lui demande alors de quitter les lieux...

Analyse et critique

Peu de temps avant qu’Allan Dwan ne mette un terme à sa prolifique carrière, voici qu’avec ce plaisamment suranné The Restless Breed prend malheureusement fin son corpus de westerns, l’un des plus attachants qui ait été : ce que le fécond cinéaste aura réalisé dans le genre depuis le début des années 50 se sera révélé aussi discret que dispensateur de bonheur et de réjouissance. Aujourd’hui, tous ces films restent pour la plupart encore assez méconnus à l’exception de Silver Lode (Quatre étranges cavaliers) ; probablement à cause de leur trop grand classicisme et de leur absence totale d'ironie qui ne cadrent plus bien non seulement avec l'époque actuelle mais qui devaient déjà sembler anachroniques à la période de leur sortie. Il y eut tout d’abord sa série RKO / Républic qui ne manquait pas de charme avec les plaisants La Belle du Montana (Belle Le grand), Montana Belle et, pour point d’orgue, l’excellent La Femme qui faillit être lynchée (Woman They Almost Lynched). Puis ce fut le début de sa fameuse collaboration avec le producteur Benedict Bogeaus et le superbe et puissant Quatre étranges cavaliers (Silver Lode) suivi par Tornade (Passion), le curieux - mais pas totalement abouti - somptueux livre d’images qu’était le séduisant et naïf La Reine de la prairie (Cattle Queen of Montana), et enfin le tendre et splendide Le Mariage est pour demain (Tennessee’s Partner) qui donnait à John Payne, Ronald Reagan et Rhonda Fleming peut-être leurs plus beaux rôles. Sans atteindre le niveau de cette dernière "série" de films, notamment du point de vue plastique, le dernier western de Dwan mérite néanmoins qu’on lui donne une chance et qu’on le défende.

Un homme cherche à venger son père assassiné. D’abord mal considéré par les habitants, il va faire retrouver la quiétude à la ville dans laquelle le meurtre s’était déroulé et où les shérifs ne faisaient pas long feu ; il va tomber amoureux de la protégée de son hôte et s’en faire aimer. A priori, rien de bien neuf : une intrigue tout ce qu'il y a de plus classique, vue et revue. Mais ce cinéaste discret n’a jamais vraiment cherché à être original ; c’est avant tout par la douceur de ton de ses films et par son humanisme qu’il s’est souvent démarqué de ses confrères westerniens. D’ailleurs, dans The Restless Breed, personne n’ira dans le sens du vengeur, tous lui conseillent même de ne pas sombrer dans cette facilité peu glorieuse et ne lui procurent même aucune aide si ce n’est pour l’encourager à ne pas accomplir cette idée entêtante, à commencer par la jeune Angelita qui préfère le garder vivant ; comme de nombreuses femmes dans le genre, plus prosaïques que leurs compagnons (sans que ce ne soit nécessairement péjoratif), elle ne cherche pas à trouver de l’héroïsme dans l’homme qu’elle aime mais avant tout de la raison et de l'affection. Le shérif n’acceptera pas que le jeune homme se charge de tuer l’homme qu’il a désormais pour mission d’appréhender, estimant que ce serait hors-la-loi d’exercer lui-même sa propre justice ; lorsqu’il lui donnera son insigne au moment de mourir, il finira néanmoins par légitimer son action puisqu’elle aura alors lieu sous couvert de la loi. Avant d’avoir obtenu ce "laissez-passer", le tireur d’élite aura sombré quelques jours dans l’alcoolisme, dépité de ne pouvoir être soutenu par quiconque (même parmi ses plus proches) dans son idée de vendetta. Une idée scénaristique vraiment intéressante et encore assez rare que de voir ce "héros pur et dur" tomber aussi bas sous le regard même de la femme qu’il aime. Ce qui le rend du coup très humain comme déjà le fait de l’avoir surpris auparavant jouer au macho en séduisant Anne Bancroft sans aucune finesse, lui volant un baiser dès qu’il en avait eu l’occasion. On constate donc assez vite qu’au travers de cette banale histoire de vengeance, par quelques digressions bienvenues Allan Dwan nous aura fait néanmoins réfléchir sur la loi, l’ordre, l’héroïsme et la justice tout en nous brossant le portrait de quelques personnages très attachants, surtout ceux joués par le vengeur Scott Brady et le Marshall Jay C. Flippen.

Il est d’ailleurs étonnant que Phil Hardy parle de comédie dans sa notule à propos de ce film au sein sa "bible" westernienne, car The Restless Breed est au contraire un film plutôt très sérieux. Ce n’est effectivement pas parce que nous assistons à quelques séquences mettant en scène de souriants enfants musiciens, à deux ou trois scènes de séduction assez cocasses ainsi qu’à une danse lascive et endiablée d’Anne Bancroft, que ce western peut raisonnablement être taxé de comédie. Les inquiétants Leo Gordon et Jim Davis sont d’ailleurs là pour nous rappeler que l’amusement n’est pas vraiment de la partie et que les gêneurs seront vite envoyés ad patres. Contrastant avec la relative douceur de l’ensemble, la sécheresse des quelques séquences de violence sont particulièrement réussies, que ce soit celle de l’assassinat des shérifs piégés par une "tenaille" mise en place par les bandits ou encore le gunfight final. A côté de ces dernières, il est vrai que le reste paraît un peu naïf (sans que ce ne soit péjoratif) et détonne un peu à côté de la plupart des autres westerns sortis à peu près à la même époque ; mais c’est ce qui fait aussi son charme désuet. Il est par exemple clair que le générique final avec son défilé des comédiens qui apparaissent tour à tour derrière une fenêtre pourrait prêter à sourire ; mais on sent une telle sincérité de la part de toute l’équipe de s’être prêtée à ce "petit jeu de la révérence" que la pilule passe très bien. Ce petit côté théâtral colle même assez bien avec le fait que le film se déroule quasi intégralement dans un seul décor extérieur de studio, par ailleurs bien mis en valeur et surtout remarquablement bien utilisé ; Dwan n'avait pas son pareil quand il s'agissait de devoir se contenter de peu.

La moquerie facile pourrait également très bien avoir lieu à l'encontre de la musique signée par le fils du producteur, le même compositeur qui était à l’origine du score d’une autre production de son père, L’Attaque de Fort Douglas (Mohawk) de Kurt Neumann : deux compositions emphatiques qui manquent donc singulièrement de finesse mais qui respirent l’enthousiasme du créateur, et dont les mélodies répétées à satiété deviennent vite entêtantes au point de se surprendre à les attendre et à ne pas rechigner à les réentendre encore et encore. Ici Edward L. Alperson Jr. a concocté trois chansons qui, remodelées et réorchestrées, forment un tout musical franchement plaisant, ne manquant ni de lyrisme ni de panache, mais qui, pour les multiples raisons évoquées ci-avant, pourra néanmoins certainement en agacer certains. On pourrait d’ailleurs décrire de la sorte une grande majorité des westerns de Dwan y compris ce dernier ; à l’exception des deux chefs-d’œuvre presque unanimement appréciés de la période Bogeaus (Silver Lode et Tennessee's Partner), les autres auront pu assez logiquement en rebuter un grand nombre par leur trop grand classicisme, leur trop grande candeur, des éléments justement qui en enchanteront beaucoup d’autres, à commencer non seulement par moi mais également par son plus grand admirateur, Jacques Lourcelles. Parmi les petits plaisirs coupables disséminés ici et là, outre la danse d'Anne Bancroft et la gaieté communicative des jeunes métisses, on pourra encore trouver cocasse l'obsession "d'espionnage" que semblent avoir eu les auteurs en faisant constamment écouter aux portes ou regarder par les trous de serrures deux de leurs personnages, l'indicateur lâche ainsi que le révérend, paraissant être jaloux qu'un autre que lui puisse jeter le dévolu sur sa fille adoptive.

Si matière à ironie il y a, et une fois admis qu’il s’agit d’un western mineur du cinéaste, ce dernier prouvait qu’il n’avait encore rien perdu de sa capacité à bien diriger ses comédiens : que ce soient Scott Brady (qui force une fois de plus la sympathie), la toute jeune Anne Bancroft ou encore Jay C. Flippen, ils sont non seulement très bons mais arrivent à rendre leurs personnages très attachants même si l'on regrette qu’Angelita soit un protagoniste manquant singulièrement de richesse dans l’écriture. Alors certes le film ne soutient pas la comparaison avec la série Bogeaus de par son budget encore plus étriqué (une rue en studio et presque seulement trois pièces au sein desquelles se déroule l’intrigue : la mission, le saloon et l’hôtel) et sa photographie loin d’être du niveau de celle d’un John Alton par exemple, mais l’ensemble se suit néanmoins sans ennui et même avec grand plaisir. Il clôture cette série de westerns avec une grande cohérence dans le ton et les thématiques abordées, sorte de synthèse des films qui ont précédé, le mysticisme et la religion, certes discrètement, étant même de la partie (Mitch étant vu comme un archange par les enfants). Du point de vue de la pure mise en scène, c’est également très carré et professionnel, les cadrages, les placements et mouvements de caméra étant toujours parfaitement soignés, les séquences d’action bougrement efficaces. Un western nonchalant évidemment mineur, candide et suranné mais dans le même temps extrêmement doux et attachant, un parfait exemple du sobre humanisme presque primitif de son auteur. Le Gunslinger vengeur et brutal, au contact de plusieurs personnes bienveillantes, verra son itinéraire moral positivement évoluer et en fin de compte tendre vers plus de sérénité et plus de compréhension. Vive les happy-end lorsqu’ils sont délivrés avec autant de sincérité !

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 23 août 2014