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Critique de film
Le film

La Vie privée de Sherlock Holmes

(The Private Life of Sherlock Holmes)

Partenariat

L'histoire

Sherlock Holmes (Robert Stephens) accepte une invitation aux Ballets Russes de Nikolai Rogozhin (Clive Revill) afin de conjurer l’ennui qui l’accable suite à une longue période sans enquête. Sa mélancolie s’évapore totalement lorsqu'il apprend que son invitation a pour objet de faire un enfant à la première ballerine, la célèbre Madame Petrova (Tamara Toumanova). Fuyant l’invitation de la danseuse, il reçoit dès son retour à Baker Street la visite de Gabrielle Valladon (Geneviève Page) qui lui demande de retrouver son mari disparu. Malgré la mise en garde de son frère Mycroft (Christopher Lee), Holmes mène l’enquête, accompagné du fidèle docteur Watson (Colin Blakely).

Analyse et critique

Les échecs successifs d’Embrasse-moi, idiot (Kiss Me, Stupid, 1964) et de La Grande combine (The Fortune Cookie, 1966), ont marqué un Billy Wilder habitué au succès. Non seulement ces deux films furent des fours au box-office, mais Wilder fut traîné dans la boue par des ligues de moralité choquées du traitement infligé à l’institution du mariage dans Embrasse-moi, idiot. La critique américaine (mais française également, comme en témoignent les critiques sévères d’un Henry Chapier) a toujours pris un malin plaisir à attaquer l’œuvre de Billy Wilder, et ces deux films n’ont pas fait exception. Ses derniers échecs aux Etats-Unis, le désintérêt d’un public qui lui était acquis, l’isolement de ce dernier représentant de la comédie classique hollywoodienne dans une industrie cinématographique en pleine mutation le font renouer avec ses sources européennes. Trois de ses cinq derniers film sont tournés et produits sur le vieux continent (La Vie privée de Sherlock Holmes, Fedora, Avanti !). Dernière période de sa carrière baignée de nostalgie où Wilder livrera des films en forme d’adieux, brassant une dernière fois ses thèmes dans des œuvres où la mélancolie l’emporte sur son ironie coutumière.

Wilder aura donc attendu près de trois années avant de pouvoir mettre en chantier sa Vie privée de Sherlock Holmes. Le scénario est écrit une nouvelle fois avec son compère I.A.L. Diamond. Wilder travaille essentiellement avec deux scénaristes : Charles Brackett jusqu’en 1950, puis après une période de transition où divers coscénaristes se succèdent, il collabore à partir de 1957 et jusqu’à la fin de sa carrière avec I.A.L. Diamond, créant ainsi le duo scénariste/réalisateur le plus fidèle et le plus complice de l’histoire du cinéma hollywoodien. Ariane (1957), Certains l’aiment chaud (1959), La Garçonnière (1960), Irma la douce (1963), Embrasse-moi, idiot (1964), La Grande combine (1966), Avanti ! (1972), Spéciale première (1974), Fedora (1978), Buddy Buddy (1981) !

Wilder et Diamond inventent de toute pièce une aventure de Sherlock Holmes. Ou plutôt quatre aventures ! En effet, le film tel que nous le connaissons n’est qu’une version mutilée du film rêvé par Wilder. Malgré son poste de producteur et le final cut, Les Artistes Associés, distributeurs du film, contraignent le réalisateur à faire des coupes sombres dans une œuvre dont le premier bout à bout (qui aux dires d’Alexandre Trauner, décorateur du film, était très proche du film voulu par le cinéaste) durait quatre heures. Wilder doit ainsi ramener le film à trois histoires, puis rapidement aux deux que nous connaissons, réduisant le long métrage à respectivement deux heures cinquante puis à la version commercialisée de deux heures cinq.

Un prologue présentait un petit-fils de Watson découvrant dans une malle des souvenirs non publiés de son aïeul (l’ouverture de la malle a été conservée dans le long métrage final). La première histoire, issue de ces notes, se passait dans un bateau sur lequel Holmes et Watson avaient pris place pour rentrer d’Istanbul. Un meurtre y était commis. Holmes, fatigué, confiait alors l’enquête à Watson et symboliquement ils échangeaient leurs couvre-chefs. La deuxième histoire mettait en relation Holmes avec un détective de Scotland Yard, qui l’amenait sur une étrange affaire où le cadavre d’un Chinois était découvert dans une pièce dont les meubles se trouvaient tous au plafond. Holmes découvrait rapidement que le cadavre venait d’une morgue, et que l’affaire avait été montée de toute pièce par un Watson voulant mettre son ami au défi. Le film que nous connaissons débute après cette dernière histoire. Un autre passage disparu est un flash-back qui prenait place lors de la partie écossaise du film. On y apprenait la raison pour laquelle Holmes est si paralysé et confondu devant les femmes. Dans ce souvenir de jeunesse, Holmes gagnait une fille lors d’une tombola organisée suite à une course de rameurs où il concourait dans l’équipe de Cambridge. Holmes était écœuré que cette fille, qu’il admirait secrètement, puisse être l’enjeu d’un concours. On voit que dans le film voulu par Wilder les thèmes de la manipulation, du jeu, de l’échec, des rapports amoureux, mais également la description des liens unissant Watson et Holmes, bénéficiaient d’un traitement polyphonique, des histoires multiples se répondant dans un chassé croisé ludique. Ce honteux remontage n’empêche pas La Vie privée de Sherlock Holmes d’être un désastre financier pour la compagnie. On ne peut que rêver d’en découvrir un jour la version intégrale, mais il n’en demeure pas moins qu’en l’état le film reste un chef-d’œuvre, preuve de l’absolue maîtrise de Billy Wilder cinéaste et de la qualité d’un scénario qui, même réduit à sa plus simple expression, demeure admirable.

Wilder et Diamond ne font jamais dans la parodie. Ils inventent dans ce film la vie sentimentale du détective, mais ne trahissent jamais l’esprit des romans de Conan Doyle. De prime abord, le personnage de Sherlock Holmes présente tous les défauts possibles : misogyne, drogué, prétentieux, maniaque. Mais Billy Wilder n’a jamais été, comme il a si souvent été dit, un cynique. Tout au long de sa filmographie, il s’est évertué à décrire les hommes tels qu’ils sont. Avec leurs défauts, leurs faiblesses, leurs lâchetés... mais toujours avec un regard tendre et humaniste, une indulgence sans fin. Sherlock Holmes ne déroge pas à cette règle, et les scénaristes, en le descendant de son piédestal, donnent une vérité au personnage qui le rend tout de suite attachant. Car ce qui est au cœur du film, c’est cette volonté de démonter le mythe, d’en découvrir les rouages afin de rendre leur humanité à ces personnages de fiction. Ainsi dans le film, Holmes est prisonnier de l’image que Watson a forgée. Le détective doit revêtir les atours que son biographe a imposés à ses lecteurs, Sherlock doit s’habiller comme le Holmes des romans, être conforme à l’image qu’on lui a inventée. Mais grâce à Wilder et Diamond, Holmes quitte le statut d’icône et prend vie, ce qui ne se fait pas sans heurt. Holmes est paralysé à l’idée que les gens découvrent qu’il est plus petit que dans les romans, que ses talents de musiciens sont usurpés... Des complexes qui expliquent en partie son usage de drogues. Watson s’oppose à la cocaïnomanie de Holmes, de même qu’il freine le détective lorsque celui-ci s’ouvre aux femmes. Watson ne veut pas que Holmes trahisse le modèle qu’il a forgé. On assiste ainsi à une lutte entre Wilder et Watson avec comme enjeu pour le cinéaste de donner une vie à un personnage de fiction.

Les confrontations entre Mycroft (le frère de Holmes) et le détective vont ainsi servir de révélateur. Mycroft est le seul (avec Watson) à connaître le véritable Sherlock Holmes. Dès lors, dans leur face-à-face, Mycroft prend le pas sur le célèbre détective et sert de révélateur à sa véritable personnalité.

Ainsi le film passe tranquillement du burlesque à une véritable mélancolie au fur et à mesure que l’on découvre la vie privée de Sherlock Holmes, ou plutôt que Holmes la découvre lui même. Celui-ci, devenu homme, va aimer pour la première fois depuis son unique amour d’adolescent, dont il s’autorisera même le souvenir. Sans rien révéler du film, sachez seulement qu’avec la silhouette d’un simple parapluie, Wilder nous offre l’une des scènes les plus poignantes du septième art.

Cette recherche de vérité trouve son prolongement dans la mise en scène de Wilder. Simple, classique, elle se refuse à tout effet inutile qui nuirait au réalisme de l’œuvre. Cette volonté affichée de fuir le "style" a toujours été un credo du réalisateur : "J’aime raconter mes histoires en faisant intervenir au minimum la caméra. Les mouvements d’appareil, les gros plans, le montage rapide doivent être utilisés comme des signes de ponctuation dans un roman. Ils doivent accentuer et non distraire, surprendre sans fatiguer par leur insistance." (in Films and Filming, février 1957) Cette absence de style immédiatement identifiable a certainement joué un grand rôle dans la reconnaissance tardive du cinéaste par les critiques américains et européens. Mais cette simplicité dans la mise en scène libère son œuvre des carcans esthétiques d’une époque et lui confère un caractère intemporel.

C’est la troisième fois seulement, après La Valse de l’Empereur (1948) et L’Odyssée de Charles Lindbergh (1957), que Wilder réalise un film "historique", se penchant ici sur l’Europe de la fin du XIXème siècle (qui sert de cadre également à La Valse de l’Empereur). D’ordinaire le réalisateur préfère filmer son époque, car c’est décrire ses contemporains qui motive son cinéma. Se pencher sur le passé à ce moment de sa carrière, qui plus est un passé européen, témoigne d’une volonté de se ressourcer, de fuir cette société américaine qu’il n’a eu de cesse de fustiger. La peinture de l’Angleterre victorienne dans La Vie privée de Sherlock Holmes évoque un passé idéalisé, Wilder est même fidèle aux clichés que chacun de nous porte sur cette époque et sur ces lieux. De Baker Street aux décors brumeux d’Ecosse, tout nous est familier, répondant point par point à notre imaginaire. En préférant à une reconstitution documentée et précise une imagerie communément admise, le réalisateur favorise là encore ses personnages en ne distrayant pas le spectateur par un décorum dont il ne serait pas coutumier. D’autant que le travail splendide d’Alexandre Trauner (qui depuis Témoin à charge en 1958 est le directeur artistique de tous les films de Wilder, à l’exception de Certains l’aiment chaud et de La Grande combine) donne une incroyable vérité aux décors.

Un scénario remarquablement agencé jouant sur les apparences et les faux-semblants, une interprétation admirable (Colin Blakely arborant la mine réjouie d’un Watson débonnaire, Irene Handl interprétant à merveille une Madame Hudson tendre et revêche, sans parler de Robert Stephens qui incarne magnifiquement le Holmes voulu par Wilde), un superbe score de Miklós Rózsa finissent de faire de La Vie privée de Sherlock Holmes l’un des sommets de l’œuvre de Billy Wilder. Mélancolique, drôle, émouvant, intelligent, trépidant et ludique, ce film se place comme l’apogée d’une des plus brillantes carrières que Hollywood ait jamais connue.

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La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 24 décembre 2004