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Critique de film

L'histoire

Pour les élections législatives de 1936, le Parti Communiste Français commande La Vie est à nous à un collectif de réalisateurs. Dans une France soumise à la menace fasciste et exploitée par les 200 familles les plus riches, les actions du Parti Communiste Français sont illustrées par trois saynètes prenant place dans l'industrie et dans le monde paysan, et sont verbalisées par des discours des dirigeants du parti.

Analyse et critique

Durant les derniers jours de l’année 1935, Jacques Duclos, responsable de la propagande du Parti Communiste Français, demande à Louis Aragon de lui recommander un homme qui pourrait diriger un film qui permettrait de préparer les élections législatives à venir. Le directeur de la Maison de la Culture lui proposera alors un nom, celui de Jean Renoir. Le réalisateur acceptera la proposition « avec joie » selon ses propres mots. En partie par conviction, notamment la volonté de combattre le fascisme, mais aussi par intérêt. L’homme a évidemment une fibre sociale, elle s’est déjà illustrée à l’écran dans Toni ou dans Le Crime de monsieur Lange, mais il n’est pas un socialiste militant - plutôt un compagnon de route - et ses positions politiques, qui feront souvent débat, sont fluctuantes. Au-delà de certains idéaux qu’il partage avec ses commanditaires, Renoir comprend, sur les conseils de Pierre Braunberger, que La Vie est à nous sera pour lui l’occasion de toucher un large public, le sortant de son statut de cinéaste confidentiel. Ce sera aussi plus simplement l’occasion de travailler avec certains de ses amis, comme Jacques Becker. Un petit mois après la sollicitation du Parti, le film est bouclé. Il s’agit d’un vrai long métrage, d’un peu plus d’une heure, résultat d’un assemblage d’images d’archives, de saynètes de fiction et de captations de discours politiques. Le ton est évidemment éminemment propagandiste, mais le résultat est aussi la représentation d’un espoir sincère en un monde meilleur.


Les premières minutes de La Vie est à nous ne laissent aucun doute sur le message qu’il souhaite diffuser. Sur des images de la France, une voix-off égrène des données géographiques et économiques. Cette voix appartient à un maître d’école, donnant la leçon à ses élèves. Le portrait donné de la France est flatteur et les enfants, les yeux écarquillés, sont fascinés. Mais lorsqu’ils sortent de l’école, nous les voyons traverser une ville qui ne correspond pas du tout au discours qui vient d’être tenu. La ville est pauvre et en ruine, les entreprises sont en faillite et les familles des enfants ont du mal à joindre les deux bouts. La juxtaposition de ces images a une signification claire : la France est riche, mais cette richesse est accaparée par Les 200 familles, propriétaires de tous les moyens de production et incarnation du fascisme. Il s’en suit une diatribe violente contre ces familles, d’abord caricaturées puis ridiculisées dans une petite scène de fiction avant qu’un montage d’images d’archives nous rappelle la menace du fascisme. La séquence est brillante, notamment le montage que l’on doit à Jacques Brunius et qui nous montre, sans commentaire, des images mêlant les évènements de 1934, un discours d’Hitler dont le son est remplacé par l’imitation d’un aboiement de chien et des plans de Mussollini accompagné de bruits évoquant des bombardements. La solution à toutes ces menaces tient en un carton : « Unité d’action / Front Populaire ». La suite de La Vie est à nous, soit environ trois quart d’heure de film, vise à nous montrer les bienfaits de cette solution et l’action positive du Parti Communiste. Si le spectateur du vingt et unième siècle pourra trouver certaines images discutables, notamment celles glorifiant l’action de Staline et plus généralement la politique de l’URSS, il faut replacer le film dans son contexte. Quarante années avant Solyenitsyne et L’Archipel du Goulag, le modèle soviétique fait encore figure de rêve et c’est de cette manière qu’il est présenté dans le film, un symbole plutôt qu’une réalité, terre promise des ouvriers, paysans et petites gens auxquels viennent en aide les militants du Parti dans les attachantes petites fictions qui sont le cœur de La Vie est à nous. Finalement, c’est surtout la dernière partie du film, consacrée à des discours de figures du Parti, qui paraîtra la plus lourde. La fonction de ces séquences est évidente, l’objectif du film restant de gagner des voix, mais elles sont, avec notre recul, d’une pesanteur qui tranche avec le reste du film.

La Vie est à nous s’ouvre sur un simple carton : "Film collectif réalisé par une équipe de techniciens, d'artistes et d'ouvriers", lui donnant volontairement un caractère collectif. Renoir lui-même décrit son rôle comme étant proche de celui d’un « producer américain », supervisant et coordonnant le travail de chacun des intervenants. Si le résultat à l’écran est inévitablement hétéroclite et que la contribution de chacun des réalisateur est connue, on perçoit toutefois la patte de Jean Renoir sur l’ensemble du film. C'est ce que pensait Truffaut qui écrira, avec une pointe d’exagération qu’ « il est aisé de reconnaître sa manière dans le moindre mouvement d’appareil » et que confirmait Jean-Paul le Chanois, pour qui « c’est vraiment Jean Renoir qui a fait le film. » La "manière Renoir", on la reconnait notamment dans les scènes de fiction mettant en scène les riches des 200 familles dans des scènes quotidiennes où leurs discussions semblent totalement déconnectées de la réalité de la France que nous avons vue à l’écran quelques instants plutôt. Ces quelques secondes ressemblent à un brouillon des scènes de La Règle du jeu où une noblesse hors du temps tient des propos d’une déconcertante futilité. On retrouve aussi le style du réalisateur dans l’atmosphère qui émane des trois saynètes centrales, illustrant l’intervention des sympathisants communistes pour soutenir des ouvriers, des paysans ou un jeune diplômé condamné au chômage. La vitalité qui se dégage de ces séquences pourtant courtes et a priori schématiques est typique du réalisateur de La Grande illusion, capable de donner vie à de nombreux personnages en un instant, capable de mêler comme personne émotion et rire dans une même scène. C’est dans ces séquences que La Vie est à nous trouve sa force, notamment dans ces instants de légèreté, voire de drôlerie dans le passage consacré au monde paysan. Ces moments, loin de se réduire à de simples vecteurs de propagande, se transforment en de touchantes tranches de vie particulièrement convaincantes.


Il est impossible de considérer, d’un point de vue artistique, que La Vie est à nous est un grand film. La démarche manichéenne qui présidait à sa production ne pouvait conduire qu’à un film maladroit, plombé par d’inévitables lourdeurs. Avec plusieurs décennies de recul, il s’agit pourtant d’un document historique indispensable, témoignage d’une période capitale de notre histoire. Il s'agit surtout du reflet d’un élan d’espoir remarquable, symbolisé par les quelques moments de grâce qui traversent les scènes de fiction et par sa conclusion aux accents oniriques, qui voit une foule de personnage se regrouper en chantant l’Internationale dans un instant particulièrement émouvant. Un symbole de la sincérité qui transpire de tout le film et qui, finalement, parvient à faire en partie oublier la lourdeur de son message.

DANS LES SALLES

LA VIE EST A NOUS
UN FILM COLLECTIF DIRIGÉ PAR JEAN RENOIR (1936)

DISTRIBUTEUR : TAMASA
DATE DE SORTIE : 20 AVRIL 2016

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Par Philippe Paul - le 7 juin 2016