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Critique de film
Le film

La Véritable histoire d'Abe Sada

L'histoire

Japon, 1936 : une serveuse découvre le corps étranglé et émasculé d’un homme de 41 ans prénommé Kichizo (Ezumi Hideoki), marié et père de famille. Les journaux du 20 mai annoncent l’arrestation de sa maîtresse "la sorcière Abe Sada" (Junko Miyashita). Mais celle-ci a utilisé bien d’autres prénoms au cours de sa vie de prostituée. Elle raconte elle-même comment, du 23 avril au 7 mai, elle a poussé jusqu’à l’extrême les limites de son "amour fou" pour Kichizo. Celui-ci était d’accord pour lui sacrifier sa famille, son commerce, sa vie même. Lorsque la police l’arrête, elle avoue son identité avec fierté.

Analyse et critique

Réalisé d’après le même "fait-divers" mais une année avant le célèbre Ai no korida (L’Empire des sens) (France/Japon 1976) de Nagisa Oshima (co-produit par la France pour un marché international et réalisé par un metteur en scène depuis longtemps reconnu pour sa modernité "occidentale" mais qui ne sortit, ironie du sort que très tardivement au Japon à cause de la censure), Jitsuroku Abe Sada (A Woman Called Abé Sada / La Véritable histoire d’Abe Sada) de Noboru Tanaka (Japon 1975) appartient au genre "Pinku Eiga" (films érotiques). La firme Nikkatsu (dont le logo est un ‘K’ alphabétique entouré de caractères japonais) s’en était fait une spécialité dans les années 1970-1980 sous l’appellation de "Romans Porno" (que l’on pourrait traduire librement par "Érotisme artistique", le mot français "roman" connotant à la fois une culture "littéraire" et romantique). Certains titres - dont celui qui nous occupe - appartenant aux "Romans Porno" de la Nikkatsu avaient été distribués en France vers 1990 en salles dans le circuit Art et essais par la société Films sans Frontières à Paris en copies v.o.s.t.f. et on a ensuite eu l’occasion de les revoir lors des premières éditions de L’Etrange festival de Frédéric Temps et Gilles Boulenger, eux aussi amoureux du genre. Ils n’ont pas moins été admirés par nos confrères d’Angleterre, la terre d’où nous arrive ce beau DVD. Notons, puisque nous analysons un DVD anglais, que ni en japonais ni en français le prénom "Abe" ne prend d’accent alors que le titre anglais lui en accorde un.

Le film de Tanaka contribua à faire de son actrice principale, Junko Miyashita, une des stars du genre (elle devait remporter par la suite un oscar d’interprétation au Japon pour Akai kami no onna (La Femme aux cheveux rouges) (Japon 1978) de Tatsumi Kumashiro, un des plus célèbres "roman porno" de la Nikkatsu) et rapporta beaucoup d’argent sur son territoire d’origine. La Nikkatsu utilisait comme matière première de ses "pinku eiga" aussi bien des sujets historiques et légendaires (Seidan : botandoro [Hellish Love] (Japon 1972) de Chusei Sone - DVD disponible chez Pagan Films) que des scénarios se passant à l’époque contemporaine (Akasen tamanoi nukeraremasu [La Rue de la joie/Street of Joy] (Japon 1979) de Tatsumi Kumashiro - DVD disponible également chez Pagan Films) et c’est d’une certaine façon aux deux catégories à la fois que peut se rattacher La Véritable histoire d’Abe Sada dans la mesure où Tanaka donne une vision déjà "légendaire" d’une histoire "vraie" pas si lointaine temporellement du spectateur japonais de 1975 : 40 ans à peu près.

Disons-le tout de suite : ce film de Tanaka qui signa, entre autres roman porno, Maruhi : shikijo mesu ichiba [Marché sexuel des filles] (Japon 1974) et Edogawa Rampo ryoki-kan : yaneura no sanpo sha [La Maison des perversités / Walker in the Attic] (Japon 1976) - ce dernier aussi disponible chez Pagan - est sans doute la plus japonaise des deux versions de l’histoire authentique d’Abe Sada.

En raison de sa thématique d’abord qui est celle d’une "corruption" du monde moderne par la mythologie primitive. Abe Sada semble émanée de temps lointains où les déesses-mères des religions les plus diverses devaient se voir offrir en sacrifice les membres virils de mâles sélectionnés à cet effet. De faible éducation, poussée par un instinct féminin "pur", elle retrouve en somme spontanément quelque ancien rite de fertilité. Sa modernité est précisément et paradoxalement de… repousser la modernité qui l’entoure. Elle isole son amant, le nourrit en quasi-autarcie, n’aspire plus qu’à la fusion ontique et sexuelle, refuse toute relation sociale ou professionnelle pour lui comme pour elle (elle était une prostituée professionnelle qui a sillonné les grandes villes en tous sens) mis à part celle qu’elle accepte d’entretenir avec un "proviseur" paternel dont l’amour est platonique. Elle va jusqu’à nier l’alternance du jour et de la nuit, en entretenant une nuit permanente artificielle dans la chambre où elle possède et se fait posséder.

La vision scénaristique du personnage et de l’histoire est en effet d’un premier degré stricte de réalisme "perverti" de temps en temps par une esthétique de cinéma fantastique. Le peu de moyens financiers dont disposait Tanaka est un tremplin vers cette stylisation qui fait irruption régulièrement dans le cours du récit. Il rend (en quelques plongées sur une rue morte où défilent une patrouille de soldats) l’oppressante atmosphère militaire qui règne sur le Japon impérial, peu avant l’invasion de la Chine. Il ne prend partie ni pour ni contre : c’est juste le cadre neutre qu’il fallait se donner la peine de préciser. Aucune critique sociale ou politique : Sada est en-deça ou au-delà de tels discours. L’érotisme est ici, comme chez Shohei Imamura (Akai satsui [Désirs meurtriers] (Japon 1964) ou Hiroshi Teshigahara (Suna no onna [La Femme des sables] (Japon 1963) une fin qui annule toutes les autres et permet d’accéder à une dimension fondamentalement régressive et donc "épurée" du désir. Du retour à la pulsion brute : en psychanalyse, on parlerait de réalisation du fantasme féminin de l’appropriation du pénis masculin. Davantage, le but de Sada est bien de réaliser la fusion physique totale : elle porte le pénis coupé de son amant dissimulé au niveau de son ventre, lui faisant ainsi symboliquement prendre la place de son propre sexe. Vers la transsexualité comme repos du désir : l’itinéraire d’Abe Sada nous rappelle la mythologie grecque la plus archaïque, celle auprès de laquelle Freud a puisé une partie de son inspiration analytique la plus profonde. Itinéraire fantasmé dès le générique où Sada inscrit mentalement les idéogrammes : "Sada", puis "Sada et Kichi", puis "Sada et Kichi seuls".

Esthétiquement, la mise en scène n’est nullement "intellectuelle" : d’où son intelligence et sa force. Elle est pratiquement toujours "du côté" de l’héroïne : son amant n’est qu’une victime sans grande personnalité, dont le caractère n’est nullement fouillé. Oshima maintenait la balance égale entre les deux personnages tout du long. Ici, le désir charnel grandissant et brutal du "héros" l’isole de sa famille et de son travail pour le promettre à la dévoration de l’une des mantes religieuses les plus "spectaculaires" de toute l’histoire du cinéma mondial. Il est une victime parfaitement ordinaire dont le seul trait marquant est d’être une victime… volontaire. Sada a épuisé littéralement en lui le désir même de vivre et l’a remplacé par celui de la mort conçue comme acte sexuel et artistique (elle imite à un moment devant lui le suicide théâtral d’une célèbre Geisha) suprême. Le soin avec lequel la caméra montre les idéogrammes gravés sur le couteau, puis sur la chair avec ce même couteau traduisent une culture sado-masochiste ancestrale. Les amants semblent ainsi, en fin de compte, être les héritiers d’une telle culture que l’ère Meiji et son modernisme auraient refoulée. C’est ce secret primitif que retrouvera précisément Oshima dans son Ai no borei [L’Empire de la passion] (France/Japon 1978) qui est bien supérieur à son film de 1976 pour cette raison.

Célébration objective de l’amour fou le plus authentique, exaltant le désir individuel et méprisant les normes sociales en vigueur, brossant en outre le tableau d’une passion aux composantes sado-masochistes, fétichistes allant jusqu’au nécrosadisme, on ne s’étonne pas que le film de Tanaka ait enthousiasmé Pete Tombs, critique et historien du "cinéma de genre" mondial et directeur de Pagan films, au point qu’il nous en présente ainsi la première édition DVD ("world DVD premiere" annonce fièrement le verso de la jaquette). Pete est l’auteur de deux ouvrages d’histoire du cinéma (malheureusement tous deux encore inédits en traduction française) : Immoral Tales - Sex and Horror Cinema in Europe 1956-1984 (co-écrit avec Catham Tohill, éd. Primitive Press 1994, éd. revue et corrigée reprise chez Titan Books, London) et Mondo Macabro - Weird and Wonderful Cinema around the world (Titan Books, London, 1997. Dans le second, on consultera avec profit le § intitulé Thinking Pink : Japan part two (pp. 152-168) qui est, à ce jour, l’une des meilleures synthèses "occidentales" rédigées par un "gaijin" sur le "pinku eiga" dont La Véritable histoire d’Abe Sada constitue, assurément, l’un des fleurons.

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La fiche IMDb du film
Par Francis Moury - le 23 mars 2004