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Critique de film
Le film

La Vallée

Partenariat

L'histoire

Viviane, la femme du consul de France à Melbourne, séjourne en Nouvelle-Guinée afin d'y trouver le repos. Dans le but de rompre avec sa vie ennuyeuse et superficielle, elle se met à la recherche d'objets exotiques et se joint à un groupe d'explorateurs qui préparent une expédition en brousse...

Analyse et critique


Cinéma d’aventurier, il fallait bien que celui de Barbet Schroeder commence par questionner ce qu’est l’aventure. Poussant le périple alternatif de More, c’est vers l’Océanie que prend cap La Vallée. Vers la Nouvelle-Guinée, plus précisément. Cette île est, au début des années 70, la dernière à receler des « taches blanches » sur la carte de son territoire. De ces lieux inexplorés, le film fait un argument narratif où il s’agit pour une bande hippie de faire route vers une légendaire Vallée, signalée sur aucune carte, dont personne n’est jamais revenu, identifiée par leur gourou comme un paradis terrestre (on reconnaît lointainement l’enjeu de The Beach de Danny Boyle). Le trajet de ses protagonistes, l’équipe réduite de ce tournage la pratiquera elle-même, allant à la rencontre de populations locales n’ayant pour certaines jamais rencontré ni Occidentaux, ni caméras. Si l’argument semble s’approcher de la posture moraliste de sa première œuvre, Schroeder affine ici le regard qui distingue son cinéma, une position évitant le surplomb (ou à son moins convaincant quand elle s’y abandonne brièvement), refusant tout jugement (tant négatif que positif) sur ses personnages. La tentative d’un siège « par-delà le Bien et le Mal » que convoitent précisément les idéalistes qu’il filme.


Viviane (Bulle Ogier), épouse d’un consul à Melbourne, consacre son temps libre à la recherche de plumes rares, dont elle fait commerce avec des boutiques parisiennes. Son escale à la Nouvelle-Guinée lui fait rencontrer Olivier (Michael Gothard) qui avec quelques autres partage campement et pick-up. Gaëtan (Jean-Pierre Kalfon), leur maître à penser par défaut, les dirige vers cette fameuse Vallée. Elle voit dans l’opportunité de faire route avec eux le moyen d’étendre sa collection. Chemin faisant, Viviane délaisse peu à peu ses attaches, se déconditionne, fait ses adieux à une civilisation. De son côté, Olivier commence à douter que leur démarche n’en fasse au contraire des rejetons bien identifiés, souffre de ne pouvoir dépasser sa condition de touriste. Moins que la crise du mouvement hippie (bien entérinée en 1971-72), c’est celle que connaît l’anthropologie réflexive dont La Vallée se fait l’écho - crise de l’exotisme.


Schroeder poursuit ici le geste de Jean Rouch (pour qui il avait fait l’acteur dans un sketch de Paris vu par...), celui d’un mal nommé « cinéma vérité » qui consiste au contraire en une porosité du réel et de la fiction. De trois courts métrages documentaires réalisés durant le tournage (SingSing, Maquillages, Le Cochon aux patates douces) sur une réunion Papoue, les rites et habitudes alimentaires de tribus proches du Mont-Hagen, il tire les images de son film. La Vallée mêle ses acteurs, dans des rôles attribués, à des groupes indigènes dont ils font la rencontre. Une attention d’ethnologue est portée aux coutumes, attitudes, un questionnement (partagé avec ses protagonistes) sur ce que signifie fondamentalement d’être humain. Le filmage profite ici de la fascination et du respect du regard rivé à la caméra. Néstor Almendros, ici chef-opérateur, s’est lié d’amitié à ceux qu’il filme. Son exil vers la France devait déjà au fait d’avoir mis en scène des minorités occultées à Cuba, s’attirant ainsi l’ire des autorités de l’île. La Vallée doit plus à son point de vue, sa capacité de surmonter une altérité, qu’à celui d’un scénariste (Paul Gégauff) qui ne prit pas part au périple - et se désintéressait dans le fond autant des voyages que de la contre-culture.



Concernant celle-ci, La Vallée se coltine un programme plus attendu - libération des mœurs, expériences sous psychotropes. En sourdine, Schroeder traite l’un de ses thèmes de prédilection : les formes de violence commises au nom d’une quête de l’innocence. Son scepticisme est tempéré par le frémissement d’un désir, la naissance d’un sentiment, pour l’interprète et compagne, Bulle Ogier, qu’il dirige pour la première fois, avec laquelle il s’engage alors dans une relation qui traversera plusieurs décennies de quotidien et de cinéma. Cette brindille volontaire plonge dans une jungle qu’elle imagine en jardin, où retrouver aux antipodes les motifs de la Genèse : serpent et arbre. Il y a une mélancolie latente à ce que des tentatives d’élargissement de la conscience, de rupture des tabous, résultent en une confrontation aux tropes judéo-chrétiens des plus archaïques. De ce que se perdre signifie ici de retrouver. Nostalgie des origines.


La Vallée est ce qui se rapproche le plus distinctement d’une tentative de cinéma non-narratif dans l’œuvre de Schroeder. On sent le metteur en scène parfois emprunté. Les séquences se raccordent étrangement, le montage jure par certaines ruptures aux coutures. Des rappels à l’ordre reprennent par le collet quand on voudrait s’égarer (le monologue désabusé, trop écrit, d’Olivier, retiré d’un groupe de danseurs où Viviane et les autres ont été conviés). S’il est passé maître en l’absence de jugement, Schroeder n’est pas à proprement parler un cinéaste de l’égarement (mais plutôt du brouillage). La disparition de soi à laquelle œuvrent Viviane, Gaëtan, Olivier, n’est pas la sienne. Plane sur la Vallée dont ils contemplent la brillance en un plan final l’ironie d’une mort certaine. Effacement peut-être... Absence de l’auteur, on en rediscutera. La Vallée est en somme la face B de More, comme la bande-originale de Pink Floyd (Obscured by Clouds) distord les accords de leur précédente commande. En suivant leurs pas, Schroeder fait le trajet inverse de ses baroudeurs : « Faudrait-il encore une fois goûter au fruit de l’arbre de la connaissance pour retomber en état d’innocence ? » (Heinrich von Kleist)


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La fiche IMDb du film
Par Jean-Gavril Sluka - le 15 mars 2016