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Critique de film
Le film

La Vallée de la vengeance

(Vengeance Valley)

L'histoire

A la mort de son épouse, voici quinze ans, le vieil Arch Strobie (Ray Collins) a recueilli Owen Daybright (Burt Lancaster). Ce dernier l’a beaucoup aidé à parfaire l’éducation de son tout jeune fils, Lee (Robert Walker). Plusieurs années se sont écoulées et, ne pouvant compter sur Lee, devenu paresseux, imprévisible et joueur invétéré, Arch s'appuie désormais sur son fils adoptif, devenu régisseur pour diriger son ranch, le plus important de la région. Chaque saison, c’est le grand rassemblement des bêtes organisé pour la transhumance à venir. A la fin de celui d’hiver, les deux demi-frères reviennent au ranch et apprennent que Lily Fasken (Sally Forrest), la serveuse du saloon, vient d’accoucher. Ils sont très contrariés par cette nouvelle car, peu avant son mariage avec Jenny (Joanne Dru), Lee avait été son amant ; secret dont seul Owen était au courant. Les frères de la jeune femme arrivent dans la région avec l'intention de venger l'honneur de leur soeur en abattant le père de l'enfant. Mais Lily refuse de leur dire le nom du géniteur. Par son silence, Owen s'attire leurs soupçons d’autant plus que la première chose qu’il a faite à son retour est d’aller immédiatement verser de l’argent à la jeune femme pour lui venir en aide. De son côté, Jenny finit par vite se rendre compte de l'infamie de son mari et lui condamne désormais la porte de sa chambre. Jaloux de son ‘grand frère’, à qui Jenny se confie et ne semble pas insensible, et qui retient de plus en plus l’attention de son père par son courage et son honnêteté, Lee réclame sa part d'héritage puis s'associe avec Backett, un voleur de bétail, et les frères Fasken afin de faire tomber Owen dans une embuscade qui l’en débarrasserait définitivement...

Analyse et critique

Otez les termes "ranch" et "saloon" du résumé du film ci-dessus et dites-moi si vous n’auriez pas pensé avoir affaire à un mélodrame ! Si durant les années 50, les drames familiaux se sont incrustés dans les westerns (de prestige le plus souvent), en 1951, on ne peut pas dire que la psychologie et ce genre de sujets y étaient à la mode, l’action primant alors sur le reste. Il y eut bien quelques précédents avec l’étonnant Duel au soleil qui assumait entièrement son côté mélodramatique appuyé, mais aussi La Vallée de la peur (Pursued - 1947) de Raoul Walsh ou Ciel rouge (1948) de Robert Wise, mais ce furent des exceptions et, par ailleurs, des semi-ratages de leurs cinéastes respectifs, la lourdeur des scénarios venant plomber ces westerns néanmoins tout à fait honnêtes. La Vallée de la vengeance, aujourd’hui salement vilipendé, fut donc l’un des premiers westerns dits "adultes" car souhaitant faire acquérir au genre, par ce regain d’ambition, une légitimité après laquelle il courait jusqu’à présent. La décennie sera d’ailleurs marquée par son apogée, tous les grands réalisateurs y oeuvrant s’étant engouffrés dans la brèche pour offrir au public des westerns d’une intelligence et d’une force émotionnelle rares. Ce furent, entre autres, Anthony Mann, Raoul Walsh, Delmer Daves, John Sturges, John Ford, qui donnèrent au western ses lettres de noblesse : grâce à eux, les critiques et journalistes de tout bord reconnurent que le western pouvait être plus qu’un simple divertissement du samedi soir exclusivement réservé à un public avide de sensations fortes, et qu’il pouvait désormais donner à réfléchir et à émouvoir n'importe quel spectateur. Ce n’est pas pour autant qu’il faille, au contraire, rabaisser les ‘séries B’ qui insufflèrent, elles aussi, du sang frais et de la vigueur au milieu de ces psychodrames et mélodrames de l’Ouest : les deux pouvaient cohabiter côte à côte pour le plus grand plaisir des aficionados, et c’est cette cohabitation qui fit la richesse du western dans les années 50.

Aux commandes de ce Vengeance Valley, nous trouvons Richard Thorpe. Homme à tout faire de la prestigieuse MGM, le cinéaste est assez peu apprécié en France et son nom ne dit certainement pas grand chose au commun des mortels. Il est pourtant extrêmement connu du téléspectateur français. En effet, par le fait d’un seul homme, il se pourrait fort bien qu’il ait le privilège de cumuler le plus grand nombre de diffusions de ses films à la télévision publique française et ce, sur l’unique France 3. Vous aurez donc compris que cet homme est bien évidemment Patrick Brion, le rare journaliste français à porter le réalisateur au pinacle : nous leur sommes gré, nous, trentenaires ou quarantenaires, de nous avoir fait passer des après-midi ou soirées inoubliables, enfants ou adolescents que nous étions. Cinéaste prolifique ayant tourné plus de 150 films entre 1924 et 1967, nous retiendrons surtout de lui des titres qui en ont fait rêver plus d’un : Tarzan s’évade (1936) ou le très sombre La Force des ténèbres (1937) pour commencer. Mais ce sont surtout ses œuvres des années 50 qui demeurent les plus célèbres. S’il s’est illustré dans à peu près tous les genres (comédie musicale avec Trois petits mots, Le Rock du bagne ; film noir avec La Main noire, La Maison des 7 faucons…), c’est dans le film d’aventure qu’il se fit surtout remarquer : Ivanhoé (1952) ; Le Prisonnier de Zenda (1952) ; Les Chevaliers de la Table Ronde (1953) ; Quentin Durward (1955)… Aucun de ces titres ne mérite de passer à la postérité et pourtant ils ont pour particularité d’être faits avec un très grand professionnalisme. Des westerns, il commença à en tourner à la pelle dès 1926, oeuvrant surtout dans le serial et les films de série sans importance. La Vallée de la vengeance est son avant-dernier, le suivant étant tout simplement son ultime réalisation en 1967, le très beau Le Pistoléro de la rivière rouge (The Last Challenge).

La Vallée de la vengeance est donc, pour l’époque, un curieux western très concis (à peine 80’) mêlant au cadre classique du Far West une intrigue mélodramatique. Dans un très beau et très simple prologue bucolique et apaisé, la voix off d’un jeune cow-boy candide et naïf nous décrit ses états d’âme alors qu’il effectue le rassemblement d’un troupeau au milieu de grandioses paysages. Puis… « les ennuis ont commencé le soir de leur arrivée ». Et le voilà à présent narrant les drames touchant plusieurs familles entremêlées : cet homme sans cesse préoccupé par le demi-frère qu’il protège, couvrant toutes ses frasques pour ne pas peiner son père adoptif et sa belle-sœur qu’il aime plus que tout au monde ; ces hommes désireux de venger l’honneur de leur sœur mise enceinte et abandonnée par la suite ; cette jeune épouse refusant que son mari ne la touche une fois connue son infidélité passée mais acceptant de rester au ranch, elle aussi pour ne pas sanctionner le beau-père qui l’a acceptée avec chaleur sous son toit ; ce "bad guy" qui fait quelques efforts pour s’amender mais dont le caractère et le tempérament le poussent irrémédiablement du mauvais côté de la barrière… Les ressorts dramatiques, qui se révélèrent très adultes pour un western, nous les devons surtout à l'influence du scénariste Irving Ravetch, un spécialiste du mélodrame qui co-signera, entre autres, le script du superbe Celui par qui le scandale arrive de Vincente Minnelli et qui deviendra aussi le scénariste attitré de Martin Ritt pour qui il écrira The Long, Hot Summer, The Sound and the Fury, Hud ou Hombre. L’histoire dont s’est inspiré Ravetch est signée Luke Short, auteur de romans ayant donné lieu à d’autres westerns assez singuliers tels Ciel rouge de Robert Wise, La Cité de la peur de Sidney Lanfield (espèce de Marlowe au Far West) ou Ambush de Sam Wood.

Pour que cette variation sur Caïn et Abel puisse être réussie et intrigante, il fallait que les acteurs soient convaincants et n’en fassent pas des tonnes pour ne pas alourdir ce script déjà au départ bien chargé dramatiquement parlant. Pari gagné puisque Richard Thorpe se révèle un excellent directeur d’acteurs. Du premier au dernier rôle, tout le monde est excellent et se fond dans son personnage le plus sérieusement du monde. Burt Lancaster tout d’abord, qui s’était fait une réputation par l’intermédiaire du film noir (Les Tueurs, Criss Cross…) et pour qui il s’agissait de son premier western. De nombreux chefs-d’œuvre du genre suivront avec l’acteur pour vedette (Bronco Apache, Vera Cruz…). Pour l’anecdote, il refusa d’être doublé et exécuta lui-même toutes les cascades et combats à mains nues. Owen Daybright lui offre l’opportunité de déployer toutes ses capacités d’acteur dramatique et de démontrer son charisme. En outre, Vengeance Valley fut malheureusement l’un des derniers rôles du jeune Robert Walker, mort d’une crise cardiaque en 1952 à l’âge de 37 ans. Il était inoubliable de sobriété aux côtés de Judy Garland dans le magnifique L’Horloge de Vincente Minnelli et fut ensuite surtout célèbre pour son rôle de Bruno Anthony dans L’Inconnu du Nord Express d'Alfred Hitchcock. Dans la peau de Lee, il est brillant et attire malgré tout la sympathie, son personnage n’ayant pas été écrit tout d’un bloc ; il aurait très bien pu rivaliser avec Arthur Kennedy dans ce genre de rôle de "méchant" qui ne l’est pas vraiment et sur lequel nous arrivons parfois à nous apitoyer. N’oublions pas la ravissante et talentueuse Joanne Dru, l’une des actrices que les amateurs de western affectionnent le plus, ayant tourné en quelques années dans trois des plus beaux fleurons du genre, à savoir La Rivière rouge, La Charge héroïque et Le Convoi des braves. Dans le film de Thorpe, elle est une nouvelle fois impeccable. Le reste de la distribution est irréprochable mais retenons tout de même le nom de John Ireland, excellent second couteau, qui sera une nouvelle fois confronté à Burt Lancaster dans le superbe Règlement de comptes à OK Corral (1956).

Aucun trait de génie dans ce western mais une solidité à toute épreuve, et ce, à tous les niveaux. Que les amateurs d’action se rassurent : si elle est confinée à quelques séquences, ces dernières sont loin d’être mauvaises. Il faut dire que La Vallée de la vengeance est également connu comme étant l’un des premiers westerns réalistes pour la violence des deux combats à poings nus ; une violence sèche et brutale. Le dernier quart d’heure est même assez mouvementé, voyant se dérouler le rassemblement du bétail, le guet-apens puis la poursuite des deux frères dans de très beaux décors naturels au Colorado et dans les Montagnes Rocheuses. Le tout admirablement photographié par le chef-opérateur George Folsey qui nous enchanta par son travail sur Le Chant du Missouri, Harvey Girls, Les Sept femmes de Barberousse ou encore Planète interdite, et enveloppé d’une très belle partition, ample et discrète, jamais pompière ni grandiloquente, d’un compositeur qui mérite d’être redécouvert : Rudolph G. Kopp. Bref, un western efficace et émouvant de très honnête facture ficelé par un réalisateur qui connaît très bien son métier.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 26 novembre 2004