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Critique de film
Le film

La Vallée de la peur

(Pursued)

Partenariat

L'histoire

Avertissement : ceux qui ne connaitraient pas le film devraient s'abstenir de lire la chronique s'ils sont allergiques aux spoilers !

Le Nouveau Mexique à l’orée du XXème siècle. Dans un endroit désertique surnommé "la Butte aux ours", la jeune Thorley Callum (Teresa Wright) retrouve dans une cabane calcinée Jeb Rand (Robert Mitchum), l’homme qu’elle vient d’épouser et qui se cache, poursuivi par une horde de cavaliers cherchant à le tuer. Il s’est réfugié dans ces ruines car il vient de se remémorer ce qui s’y était réellement passé après avoir été hanté par des cauchemars flous depuis son enfance, des visions d’éclairs, de bottes et d’éperons allant et venant à hauteur de son visage effrayé. Flash-back pour évoquer son passé à sa jeune épouse. A onze ans, caché sous la trappe d’un plancher, une femme, Medora Callum (Judith Anderson), avait rampé jusqu’à lui pour l’emmener chez elle auprès de ses deux enfants, Thorley et Adam. Ils grandirent ensemble et furent heureux jusqu’au jour où Jeb se fit tirer dessus alors qu’il était parti faire une promenade à cheval. C’est la monture qui fut touchée mais Medora savait que c’est Jeb qui avait été visé. Elle se rendit en ville où elle était certaine de trouver l’agresseur embusqué, son beau-frère Grant Callum (Dean Jagger). En effet, celui-ci ne le démentit pas ; nous apprenons même que c’est lui qui avait décimé toute la famille de Jed et qu’il n’avait désormais qu’une idée en tête : voir son dernier rejeton suivre le même chemin, sans pour autant que l'on connaisse les raisons de cette haine farouche. Grant promit pourtant à sa belle-sœur de laisser grandir Jeb en paix. Entre-temps, ce dernier tomba amoureux de sa sœur adoptive. Quelques années plus tard, Grant Callum n’eut de cesse d’utiliser les autres pour faire accomplir sa vengeance ; il espéra d’abord que Jeb fut tué lors de la guerre opposant les Américains aux Espagnols à Cuba puis attisa la jalousie de Prentice (Harry Carey Jr.), le rival de Jeb auprès de Thorley, et enfin de son frère adoptif Adam. Mais chacun d’entre eux trouva la mort sous les balles de Jeb qui devait bien se défendre. La disparition d’Adam fit radicalement changer l’attitude de Medora et Thorley à son égard ; elles lui vouèrent une haine éternelle et ne pensèrent plus qu’à le voir mourir à son tour...

Analyse et critique

[Avertissement bis : les spoilers continuent mais il est difficile de les éviter pour analyser ce film.]

... Et il y avait encore des choses à raconter puisque nous savons dès le début que Thorley semble de nouveau amoureuse de Jeb alors que nous l’avons laissée férocement haineuse au point d’envisager de l’épouser dans le seul but de pouvoir l’abattre lors de sa nuit de noces ! Rien que ça ! On constate à la lecture de ces lignes à quel point le film sombre dans les entrailles de la plus profonde noirceur. Je ne vous ferais quand même pas l’affront de vous révéler l’origine mélodramatique du traumatisme de Jeb ni les raisons du massacre de sa famille, mais on peut déjà aisément se rendre compte que le scénario de Niven Busch est plus proche de la tragédie grecque (avec son lot d’assassinats, de passions ambiguës dont un quasi-"inceste", de mensonges, de tromperies et d’adultères) que du western traditionnel... Ce qui ne serait pas forcément un mal si tout était crédible ; car comment croire par exemple au revirement de caractère des deux personnages féminins qui nous avaient été décrits dans un premier temps comme des femmes douces, compréhensives, d’une grande gentillesse et pétries d’humanité pour se transformer quasiment en harpies vengeresses. On peut comprendre que la mort d’un frère ou d’un enfant puisse faire souffrir, mais la mutation de Medora et Thorley n’est guère crédible au point de nous faire un peu décrocher du film dès ce moment-là (au troisième tiers environ). Les deux actrices ne sont en revanche pas en cause, puisque Judith Anderson (l’inquiétante Mrs Danvers du Rebecca d’Alfred Hitchcock) et la douce Teresa Wright (la nièce du tueur dans L’Ombre d’un doute de Hitchcock à nouveau, et surtout l’inoubliable interprète des Plus belles années de notre vie de William Wyler) livrent toutes les deux de belles prestations.

Au milieu des difficiles années 1940, le moral n’étant pas au beau fixe, la psychanalyse fit son entrée en force à Hollywood. Les films les plus célèbres dans lesquels elle s’est infiltrée furent La Maison du Dr Edwardes (Spellbound) d’Alfred Hitchcock et Le Secret derrière la Porte (Secret Beyond the Door) de Fritz Lang. En 1947, les obsessions psychanalytiques allaient faire leur apparition au sein d’un western, celui qui nous préoccupe ici. De par ce fait, Pursued est un jalon important de l’histoire du western, genre qui acquérait à l’occasion le degré de maturité supplémentaire dont il avait bien besoin après les années de vaches maigres qu’il connut durant la Seconde Guerre mondiale et malgré les chefs-d’œuvre sortis l’année précédente. Mais ce n’est pas la seule originalité de La Vallée de la peur ; son intrigue et le ton qu’il adopte sont plus proches du film noir que du western, et Niven Busch (l’auteur et scénariste de Duel au soleil) insuffle dans la seconde partie des éléments de mélodrame criminel qui finissent d’entériner son estimable ambition. Toutes ces nouveautés conjuguées allaient accoucher d’un western hors norme, très sombre et empreint de gravité, très éloigné des préoccupations habituelles du truculent Raoul Walsh ; ici aucun sens du pittoresque, aucun humour, moins de nervosité et de vigueur qu’à l’accoutumée. Quelques-uns s’en réjouiront, d’autres le regretteront. Quels que soient ces derniers, il serait néanmoins ridicule de nier l’extrême importance de ce Pursued au sein du genre, certains parlant même à son sujet du premier "sur-western", un sous-genre de western à la psychologie plus accentuée et fouillée.

« J'ai toujours eu la sensation de me cacher et de m'enfuir » dit à un moment donné le personnage tourmenté de Jeb Rand. Car oui, cette histoire est dès le départ, comme tout bon film noir qui se respecte, placée sous le signe de la fatalité (qui écrase le héros comme les immenses rochers semblent également le faire) et narrée par la voix-off du principal protagoniste. Obsédé par son passé, hanté par des visions cauchemardesques et fantomatiques, il n’a de cesse d’essayer de se remémorer d’où vient son traumatisme né dès l'enfance. D’un naturel pessimiste, il pense néanmoins être victime d’une malédiction, que son destin est tout tracé et qu’il va inéluctablement finir par se faire tuer. Il est interprété par un très bon Robert Mitchum, qui jouait déjà avec talent de l’underplaying et avait décroché le rôle après que - excusez du peu - Kirk Douglas, Joel McCrea, Montgomery Clift et Robert Taylor ont été envisagés. Plus qu’une banale histoire de vengeance, Niven Busch (le mari de l’actrice Teresa Wright à l’époque du tournage) et Raoul Walsh nous délivrent un véritable drame psychologique loin de ce que l’on avait pu voir jusqu’à présent dans le western. Mais le personnage le plus mémorable du film, même si son temps de présence est limité, est très certainement celui du "vengeur" joué avec une grande classe par le toujours excellent Dean Jagger. Sorte de suppôt du diable, qui après avoir échoué dans sa tentative de meurtre tente de se servir des autres comme instruments de sa vengeance, soufflant l’animosité et la jalousie dans les cœurs des plus faibles, Grant Callum est un personnage diabolique que l’acteur rend d’autant plus inoubliable qu’il lui insuffle un peu d’humanité au point qu’on finirait presque par le trouver attachant. Dommage en revanche que l’excellent Alan Hale n’ait récolté dans Pursued qu’un rôle de quasi-figurant !

Même si l'on pourra trouver ce western parfois un peu pesant, il n’en demeure pas moins un film ambitieux et une incontestable réussite. Plastiquement, James Wong Howe accomplit des prouesses photographiques, en extérieur comme en intérieur, de nuit comme de jour. Il vous sera difficile de vous sortir certains plans de la tête comme ces cavaliers"comprimés" par l’immensité des rochers qui surplombent ces espaces désolés, les intérieurs nocturnes éclairés à la bougie, les cieux encombrés de nuages noirs, certains gros plans sur les visages... La mise en scène de Raoul Walsh ne saurait non plus souffrir aucune critique, même si nous sommes en droit de préférer le Walsh jusque-là plus porté vers la truculence et le dynamisme ; il est néanmoins clair qu’il sait installer un climat de noirceur avec une vigoureuse intensité dramatique. Mais il faut dire que le cinéaste est formidablement aidé par le génie du compositeur Max Steiner qui se déploie ici avec une maestria confondante ; les deux thèmes principaux qu’il a composés pour ce film possèdent une puissance et un lyrisme absolument grandioses et nous regrettons presque que l’ensemble de l’œuvre ne soit pas constamment du niveau de son obsédante et poignante musique.

Déjà en 1947, le western, au vu de ce qui était déjà sorti sur les écrans, pouvait se targuer d’être d’une formidable richesse. La Vallée de la peur allait apporter une nouvelle pierre à l’édifice et prouver aux mauvaises langues que le western ne se résumait pas qu’à des tueries entre cow-boys et Indiens. Pour rehausser ce qu’aurait pu laisser penser mon avis positif mais avec quelques réserves, voici un exemple du lyrisme exalté qu’employait Jacques Lourcelles pour parler de Pursued : "Western psychanalytique d'une part, poème et fresque cosmique de l'autre, le territoire et l'ambition du film sont immenses, presque illimités. La trajectoire de cette destinée d'un personnage subissant l'emprise de son passé permet à Walsh de bâtir et d'explorer un univers qui commence au plus profond du cœur d'un homme et va se perdre quelque part dans l'infini des cieux."

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : swashbukler films

DATE DE SORTIE : 14 octobre 2015

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Par Erick Maurel - le 12 octobre 2015