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Critique de film
Le film

La Taverne de l'Irlandais

(Donovan's Reef)

Partenariat

L'histoire

Guns et Boats, deux anciens combattants du Pacifique se sont installés en Polynésie. La fille d'un troisième camarade, élevée dans la société puritaine de Boston, vient à la recherche de son père. Alors qu'ils se retrouvent, comme chaque année, dans l'île de Haleakaloa, où habite Guns, pour une rituelle bagarre, cet ancien marin irlandais va donner à la jeune héritière prude et pleine de préjugés une leçon de charité et de joie de vivre...

Analyse et critique

La collaboration John Ford / John Wayne figure parmi les plus belles et les plus émouvantes de l’histoire du cinéma hollywoodien. Les deux hommes ont survolé l’âge d’or des studios avec panache et, disons-le, une flopée de grands films. Parfois chacun de leur côté, parfois ensemble. Si l’on excepte les apparitions de Wayne dans quelques films de la période muette du maître, on pourra par la suite dénombrer pas moins de 14 films tournés ensemble, soit près de 14 très grands films, en tout cas tous indispensables. L’alchimie Ford / Wayne a ceci d’étonnante, pour l’époque, d’être dissociée de l’influence d’un grand studio en particulier. A l’inverse d’un tandem Michael Curtiz / Errol Flynn, Raoul Walsh / Errol Flynn, Clarence Brown / Greta Garbo, et quantité d’autres combinaisons possibles à cette époque, John Ford et John Wayne ne sont associés à aucun studio en particulier. Leur image mêlée ne projette ni l’ombrageuse présence morale d’une major, ni son savoir-faire typique. Elle s’en extrait en douceur, libérée de ses contraintes variantes, et isolée au sein d’un marasme structuré qu’elle ignore en grande partie. On peut bien entendu aisément associer Ford à la 20th Century Fox (avec de nombreux classiques incontestés tels Les Raisins de la colère, Qu’elle était verte ma vallée, La Poursuite infernale...) ou bien à la RKO (ce qui ne fut pas toujours une réussite malgré quelques très grands titres), deux sociétés qui furent d’importantes pourvoyeuses de ses films. Mais son duo avec le Duke échappe majoritairement à toute logique de ce genre. Peut-être aussi parce que Wayne était si puissant à Hollywood que son image dépassait celle des studios qui le faisaient tourner. Une possibilité à ne pas écarter, surtout quand on prend le temps d’observer sa carrière d’acteur, pratiquement liée à l’histoire de tous les studios (exception faite de la Columbia, unique major - située parmi les Three Little Giants - à ne pas l'avoir compté dans son précieux catalogue). Ford et Wayne s’accordaient à tourner des films sans compromis, qui les reliaient à des choses auxquelles ils croyaient de toutes leurs forces, souvent dans la douleur et l’émotion. Croire encore aujourd’hui que Wayne n’était uniquement que le symbole de l’homme viril et indestructible pour des générations entières relève du contresens total. Wayne était un homme souvent dépressif (1), prêt à en découdre avec n’importe qui dès lors qu’il sentait ses idéaux bafoués. Ford, quelque-part aussi. A quelques exceptions près, c’est bien avec Ford plus qu’avec quiconque (qu’il s’agisse même de Hawks, Wellman ou Hathaway) que Wayne a trouvé ses rôles les plus forts et audacieux, mais aussi les plus subtils et difficiles. Il subsiste chez ces deux hommes un tel amour de l’honneur, de la fratrie, de l’honnêteté, pour ne pas dire du sens de la vie, que leurs retrouvailles furent souvent l’occasion d’explorer une forme d’idéal humain dans lequel, contrairement à ce que l’on pourrait penser, la vie n’est jamais ni parfaite ni totalement heureuse. Au contraire, Ford / Wayne, c’est aussi l’exaltation du sacrifice, parfois celui de toute une vie, ainsi qu’une course échevelée afin d’échapper à sa propre médiocrité. Plus que jamais, le tandem a toujours plébiscité cette idée selon laquelle il vaut mieux toute sa vie chercher à être ce que l’on veut ardemment être, au détriment de ce qu’il faut à tout prix ne pas devenir. On les croyait parfaits, on les pensait heureux, on les imaginait juchés sur leur montagne d’idéaux sans jamais chercher à en démordre, parfaitement satisfaits de leur condition. Faux. Ford et Wayne n’étaient en réalité que des écorchés vifs, des grands amoureux de la vie avec laquelle ils se disputaient sans cesse. Des hommes libres, passionnés, contraints par eux-mêmes à une ligne de conduite rigoureuse, et qui, malgré les frustrations qui en découlaient, n’y auraient rien changé. Pour rien au monde. Après tout, dans ses écrits composants un projet autobiographique inachevé (2)Wayne ne disait-il pas tout simplement à Ford « Je t’aime » ?

Et ils s’aimaient à la folie, ces deux bougres d’homme, pour tourner autant de films disparates mais réunis par leur vision de l’existence. La Chevauchée fantastique reste encore aujourd’hui l’un des grands westerns majeurs de l’histoire hollywoodienne, par son exceptionnelle énergie créatrice, sa faculté à rassembler les topoï du genre afin de les transcender dans un grand discours social, et son John Wayne jeunot à la démarche encore hésitante mais d’une force déjà merveilleuse. Suivront quelques films parmi les plus beaux que l’on ait produit à Hollywood. Les Hommes de la mer penchera pour le Ford mélancolique, situé quelque part entre les poètes irlandais William Butler Yates et John Millington Synge. Un superbe film sur la condition du marin, d’une beauté abyssale, peut-être la plus belle tragédie maritime de tous les temps avec The Sea Wolf de Michael Curtiz. Les Sacrifiés proposera sa vision de la guerre dans les premiers temps de la Guerre du Pacifique, un modèle de subtilité et d’osmose artistique menant tout droit à ce qui reste encore de nos jours l’un des chefs-d’œuvre du film de guerre. Humaniste, Ford aime à le montrer, exacerbant les émotions les plus franches. Si Le Fils du désert et Rio Grande ne tiennent pas toutes leurs promesses, ils n’en proposent pas moins d’étonnants et uniques moments de poésie et de tendresse. Le premier était peut-être trop symboliste, le second trop terne. Cela ne leur en ôte pas pour autant la majeure partie de leur puissance d’attraction. Surtout quand s’échelonnent parallèlement Le Massacre de Fort Apache et She Wore a Yellow Ribbon, deux westerns sublimes à la magie indiscutable. On peut également tomber en admiration devant L’Homme tranquille et La Prisonnière du désert, la balade irlandaise de Ford et son western le plus riche, deux des films qui continuent de bouleverser l’auteur de ces lignes à la moindre vision. Il ne s’agira toutefois pas d’oublier deux chefs-d’œuvre tout à fait méconnus, à savoir L’Aigle vole au soleil et Les Cavaliers. Si le premier a tout bonnement été oublié au fil du temps, le second a quant à lui longtemps été méprisé par le plus grand nombre. Et pourtant, les deux sont de très grands et très émouvants moments de cinéma à ne surtout pas ignorer. Resteront alors l’inégal mais passionnant La Conquête de l’Ouest (une coréalisation de Ford, avec Henry Hathaway et George Marshall) et surtout L’Homme qui tua Liberty Valance, immense western crépusculaire (terme certes désormais bien trop galvaudé dans la presse, mais ici fort à propos). Un modèle de collaboration entre un metteur en scène et son acteur fétiche, à la fois longue et poignante, d’une richesse infinie, et en perpétuelle reformulation.

La Taverne de l’Irlandais arrive après tout cela. Détail essentiel, il s’agit de fait du dernier film réunissant Ford et Wayne. L’œuvre rejoint par ailleurs L’Aigle au soleil et Les Cavaliers dans leur malheureuse propension à avoir été oubliés par le temps. En outre, La Taverne de l’Irlandais est un film très étonnant, car il est à la fois typiquement fordien et apparait à l’inverse comme la seule véritable comédie tournée par les deux hommes ensemble. En effet, il n’est nullement question des errances désabusées de leurs précédents films, mais bien d’une aventure optimiste et enjouée, plus légère en comparaison, même si l’émotion fordienne y fait une nouvelle fois bel effet. Après un tout à fait sombre et démythificateur L’Homme qui tua Liberty Valance, et avant les funèbres Cheyennes et Frontière chinoise, Ford nous régale donc pour la dernière fois de l’un de ces grands moments de franche camaraderie dont il possède le très unique secret. L’immense John Wayne y va de son uppercut et de sa formidable présence bien connue, tandis que Lee Marvin joue pleinement la carte du type instable mais bourru et dans le fond bien sympathique, avec ce nom imprononçable sorti d’un conte pour enfants : Thomas Aloysius Gilhooley. Autour d’eux se pressent des personnages souvent intéressants, ou tout au moins hauts en couleurs. Cesar Romero incarne un Marquis André de Lage hilarant, un vieux séducteur intéressé, veule mais sympathique, sorte de faux diplomate déchu, et dont l’aura déjà bien fanée n’évite pas le ridicule selon les séquences. Si Dorothy Lamour est une Miss Lafleur endiablée quoique anecdotique, Jack Warden s’est par contre installé dans le rôle du médecin humaniste que Ford affectionne. Le genre de personnage qui a justement sacrifié beaucoup de choses pour travailler dans ce en quoi il croit. Warden est peut-être un peu froid pour convaincre totalement, mais son interprétation mesurée fait bel effet, notamment en réaction aux jeux plus cabotins de Wayne et Marvin. Le personnage du père Cluzeot n’est d’ailleurs pas en reste dans cette catégorie, habité par les mimiques grotesques mais souvent bienveillantes de l’acteur Marcel Dalio. Ford y installe encore une fois sa croyance ferme en la religion, sa foi en l’Eglise, alors même que sa vie n’a été qu’épreuves sentimentales dures et variées, errances d’un homme imparfait mais en lutte continuelle. (3) On y croise aussi Mike Mazurki dans le rôle d’un sergent de police fort en gueule, sorte d’avatar assagi du génial Victor McLaglen présent dans de nombreuses productions fordiennes passées. Gageons que si lui et le très essentiel Ward Bond avaient été encore en vie au moment du tournage, ils en auraient assurément fait partie, d’une manière ou d’une autre. Reste alors le trio d’enfants, les adorables gamins du docteur Dedham, à savoir le remuant Luki, la mignonne Sally et surtout la très sage Lelani... Des enfants comme on adorerait en avoir, au choix espiègles et entiers, intelligents et fonceurs, respectueux et affectueux, le tout relevé d’une pointe d’indépendance. John Ford n’en n’oublie pas pour autant le personnage féminin principal, sous les traits d’Elizabeth Allen. Amelia Dedham, ou Mademoiselle Dedham comme se plait à le souligner Wayne de façon sarcastique, c’est la bostonienne type, la vieille fille renfrognée. Mais qui saura s’ouvrir au monde et à la vérité avec une véritable tolérance non feinte. Un personnage au cœur d’or, une sacrée femme au tempérament de feu, et qui n’est pas sans rappeler Maureen O’Hara dans le rôle de Mary Kate Danaher, la rousse flamboyante de L’Homme tranquille. Son couple antagoniste formé avec Wayne fonctionne à la perfection, arborant une forme d’égalité sexuelle relativement maintenue jusqu’aux dernières minutes du film, peut-être malheureusement tempérée par cette "fessée waynienne" un brin trop machiste pour être bien perçue de nos jours. (4)

On peut ne voir en La Taverne de l'Irlandais qu'un énième avatar festif de la carrière de John Ford, une pause rafraichissante entre deux chefs-d'œuvre, une "œuvre de vacances" comme le soulignent toujours pléthore de critiques peu convaincus par cette comédie d'aventure semi-délirante. On peut aussi y voir un formidable instant d'exotisme jubilatoire, où il fait bon vivre et durant lequel s'échelonnent les meilleurs moments de la sensibilité fordienne. Compilatoire, La Taverne de l'Irlandais rappelle autant L'Homme tranquille (les racines irlandaises délibérément citées, le ton de balade romantique) que Mogambo (le cadre tropical, le sens de l'aventure à vitesse variable, les démêlés sentimentaux), tout en proposant la gaillardise fordienne à son pinacle, non sans renier une bonne part d'émotion à fleur de peau. En outre, si l'on observe la carrière de John Wayne, on ne peut s'empêcher de penser que Ford, malgré ses talents de découvreur, a parfois eu un temps de retard sur son comparse Howard Hawks. Si Hawks n'a réalisé que cinq films avec le Duke, il a néanmoins su en révéler des traits jusqu'alors peu connus, voire insoupçonnés, défrichant en quelque sorte le terrain pour Ford à l'occasion. Il faudra ainsi La Rivière rouge pour que Ford se décide à prendre l'acteur bien plus au sérieux quant à ses capacités dramatiques. (5) Au Wayne grimé du film de Hawks répondra par ailleurs le Wayne grimé de She Wore a Yellow Ribbon de Ford. Et le cinéaste irlandais ne tournera son premier véritable western urbain, le minimaliste et intimiste L’Homme qui tua Liberty Valance, qu'après le Rio Bravo de Howard Hawks. Curieusement, dans le prolongement de cette réflexion, nous constatons que La Taverne de l'Irlandais n'arrive qu'après Hatari ! Si les deux films conservent l'exacte teneur morale et fondamentale de leurs auteurs respectifs (absolument impossible de s'y tromper, et donc de les confondre), ils partagent cependant un certain goût pour un cadre exotique exceptionnel, une histoire de groupe soudé dans l'aventure qu'il traverse, l'amitié et l'amour comme rempart face à tout, sans oublier une histoire d'amour centrale façonnée par la confrontation d'orgueils. Si Ford garde indéniablement la suprématie dans sa collaboration presque sensitive à l'acteur, notamment dans sa propension à faire évoluer l'image de Wayne à tous les niveaux et à lui confier des rôles en forme de défis, Hawks lui a donc épisodiquement soufflé l'idée. Mais la comparaison s'arrêtera ici, tant la question perdrait de son intérêt à être délayée plus avant.

Car La Taverne de l'Irlandais est ce que l'on peut appeler un pur film fordien, délicieusement fordien, excessivement même diront certains, réagissant au rythme des tergiversations d'humeurs de son très sensible auteur. Un film d'aventure léger, doux comme la brise matinale venant lécher les volets de la maison du bon docteur Dedham, et dans lequel s'invite épisodiquement la paisible mélancolie fordienne. Celle de l'attachement à la terre, celle de l'homme face à la nature qui le dépasse constamment, non écrasé mais soulevé par le miracle de celle-ci, et enfin celle de la tradition. On a vu Ford se battre contre tous les maux de l'esprit humain, affichant ses contradictions, aimant les défauts des hommes et louant leurs qualités, aimer la morale quoi qu'il en coûte... Chez John Ford, les responsabilités l'emportent bien souvent sur le reste, au-delà de toute forme de négociation. Ses héros sont durs, virils, solides, mais aussi souvent confrontés à leur propre détresse qui est de ne pas avoir pu saisir le bonheur lorsqu'il se présentait. La vie est ainsi une affaire de choix, et l'amertume n'est jamais loin lors de ces instants de bonheur. Or La Taverne de l'Irlandais propose une vision apaisée de ces questionnements, un peu comme si son auteur avait décidé de faire la paix avec tout cela et de partir loin, très loin, en retraite du monde moderne. Le film donne de fait l'impression d'être situé dans une faille temporelle, stylistiquement et temporellement. Alors qu'historiquement le Vietnam se profile à l'horizon, que l'Amérique connaitra bientôt la crise morale, et que le cinéma hollywoodien s'apprête à vivre de grands chambardements (l'âge d'or est pour ainsi dire presque terminé), La Taverne de l'Irlandais propose paradoxalement une expérience de cinéma classique, consacrant encore le regard de la vieille garde, un moment d'apesanteur en Technicolor qui semble ne pas suivre son temps et s'en extraire avec le plus grand naturel. Ford y parle de son amour de la vie simple, débarrassée des obligations du monde moderne, sans obsession économique, confrontant cette jeune Bostonienne, cette vieille fille de la haute bourgeoisie engoncée dans ses frusques datées, à la liberté d'une petite île où la vie se contemple, se savoure, se ressent, mais ne se poursuit pas.

Ford offre non seulement une magnifique leçon de vie, mais aussi son fantasme d'un monde qu'il voudrait plus simple, sorte de croisement d'une mondialisation réussie, et où l'homme a su trouver tout autre chose que l'argent afin de vivre en bonne entente, en communauté. On y croise dès lors des insulaires natifs, des Chinois, des Irlandais, des Américains, tous vivant dans le respect d'autrui et en harmonie avec la nature. Egalement écologiste avant l'heure, La Taverne de l'Irlandais offre une vision du monde confondante de naturel, fantasmée certes, mais sans idéologie, sans politique, sorte d'El Dorado sans or mais riche en humanité. Le monde idéal selon John Ford ? En tout cas sans doute celui de son point de vue de futur retraité qui, à l'instar de ces personnages contemplant sereinement le temps s'écouler, se conçoit en jouisseur du moment, en épicurien presque géronte, écrivant les premières lignes de son testament. Un premier chapitre enchanté avant ceux, plus sombres et tragiques, qui vont bientôt suivre. D’émotion, La Taverne de l’Irlandais n’en n’est enfin pas avare, particulièrement lorsque le récit se concentre sur le cœur de sa raison d’être : la filiation, l’affection des siens, l’attachement aux valeurs traditionnelles. Il faut savoir que le cinéma fordien laisse les larmes monter aux yeux avec une sincère facilité dès lors que l’on accepte d’y être invité. Or, la messe de Noël, donnée dans cette chapelle en ruines, avec sa pluie diluvienne et son enfance abritant ses aînés sous un parapluie, ne pourra laisser insensibles que les cœurs de pierre. De la belle émotion, tout comme durant cette cérémonie insulaire remettant les croyances d’un peuple sur le devant de la scène, dans l’harmonie avec la nature et le respect du passé. Ford pose un regard débordant d’amour sur tout cela, et tout particulièrement sur l’enfance. Présente chez toutes les figures du film, chez les petits et les grands, celle-ci permet l’évasion des rêves, l’exaltation des sentiments et le rappel de la jouissance du temps présent, insouciant et prêt à mordre dans la vie. L’enfance, c’est aussi Lelani contemplant les montagnes de son île et entonnant quelques secondes d’un chant sacré leur rendant hommage, ainsi qu’aux dieux. A l’interrogation d’Amelia désirant savoir de quoi il s’agit et s’étonnant de ces croyances vétustes, Lelani lui répond qu’elle ne fait que respecter ses aïeux, sans pour autant ignorer le folklore d’une tradition qu’elle sait davantage ancrée en les hommes, en leur esprit, qu’en la réalité. Il faut enfin observer Lee Marvin recevant son cadeau des mains d’Amelia avec la stupéfaction d’un gamin pris sur le fait, jouant avec son train électrique comme si alors plus rien d’autre ne comptait... Emu. C’est aussi cela La Taverne de l’Irlandais, un film sur l’enfance, tendre et chaleureux, proposant bagarres de copains et embrassades viriles, amour de son prochain et baisers amoureux enflammés. Comme le souligne Amelia, nous avons bien du mal à imaginer la guerre qui eut lieu jadis dans cette île (6), et qui parvint cependant à réunir et souder trois hommes qui décidèrent enfin d’y mener leur vie, parmi et pour les insulaires. Une idée forte, rendue naturelle par la douce mélancolie d’un ensemble qui préfère n’en garder que le souvenir d’un début, et non d’une fin. Truffant au passage son récit de références personnelles, qu’elles soient thématiques ou anecdotiques (7), John Ford réalise ainsi un petit chef-d’œuvre de poésie et de tendresse, à redécouvrir encore et encore... Car la taverne de Donovan est à n'en pas douter ouverte à n’importe quelle époque de l’année.

La Taverne de l’Irlandais n’est certes pas un Ford majeur, ni même le meilleur représentant de son éloquente identité fondamentale et plastique, mais il n’en demeure pas moins un sacré morceau de pellicule, chaleureux comme une soirée d’été et optimiste comme une œuvre de jeunesse. Un film d’une autre époque, émouvant et drôle, sincère et juste, à voir comme une leçon de vie. Une vie fantasmée à la John Ford bien sûr, ainsi que les dernières palpitations viriles et sentimentales d’une collaboration parmi les plus belles du 7ème art.

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(1) Voir la chronique du film Les Bérets verts (réalisé par John Wayne en 1968).
(2) On peut en lire de très importants extraits dans le fameux livre John Wayne : The genuine article, passionnant recueil de photographies et d’objets, de lettres et d’entretiens peu connus, à propos de l’homme et de sa légende.
(3) Pour l’exemple, Ford a conservé sa foi en le mariage catholique, alors qu’il a régulièrement connu l’aventure extra-conjugale (notamment dans les bras et auprès du cœur de l’actrice Katharine Hepburn). Il ne s’agit pas d’y voir l’image d’un homme uniquement écrasé par le poids de la tradition qu’il respecte, mais bien de la foi qu’il tenta de conserver tout au long de sa vie face aux épreuves, morales comme physiques. Un homme avec ses contradictions donc, mais aussi ses doutes et ses besoins d’aventure.
(4) La fameuse "fessée waynienne" n’est en réalité l’apanage que de deux films, par ailleurs tournés la même année, en 1963 : La Taverne de l’Irlandais de John Ford et Le Grand McLintock d’Andrew McLaglen. La chose est à chaque fois soulignée de façon totalement grotesque, et l’on aurait tort de la prendre trop au sérieux. Wayne lui-même n’y voyait là qu’un ressort comique certes peu fin, mais efficace.
(5) Et pourtant, à l’époque de la sortie de La Rivière rouge, Ford avait déjà tourné trois films majeurs avec John Wayne : La Chevauchée fantastique, Les Hommes de la mer et Les Sacrifiés. On ne peut s’empêcher de penser que cette légende voulant que Ford se soit rendu compte du talent de Wayne a posteriori de La Rivière rouge n’ait été en réalité qu’une réaction moqueuse et sans grand lien pour la suite.
(6) Il s’agit bien entendu de la Deuxième Guerre mondiale, et plus précisément de la Guerre du Pacifique qui opposa les Américains aux Japonais.
(7) Pour l’exemple, le bateau nommé dans le film s’appelle l’Araner, soit le véritable nom du bateau de John Ford. Celui qu’il partageait volontiers avec ses amis les plus proches, sa famille de copains, dont John Wayne et Ward Bond. N’oublions pas non plus que Wayne porte dans le film le nom de Michael Patrick Donovan. Michael et Patrick sont de fait les prénoms de deux des fils de l’acteur.

dans les salles

La taverne de l'irlandais
Un film de john ford (USA, 1963)

DISTRIBUTEUR : THEATRE DU TEMPLE
DATE DE SORTIE : 16 octobre 2013

Le Dossier de presse

Le Site de l'Action Christine

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Par Julien Léonard - le 15 octobre 2013