Menu
Critique de film
Le film

La Solitude du coureur de fond

(The Loneliness of the Long Distance Runner)

L'histoire

Colin Smith est un jeune révolté qui, à la suite d’un vol commis dans une boutique, est placé dans un centre d'éducation surveillée. Pratiquant la course de fond, il s’évade en rêveries de son morne quotidien durant ses courses solitaires. Il gagne sa notoriété dans l'établissement grâce à ses performances de coureur et prend le parti de suivre les ambitions qu’a pour lui Ruxton Towers, le directeur du centre...

Analyse et critique

Même si la critique française associe souvent le terme Nouvelle Vague au courant français formé par des cinéastes comme Truffaut, Godard, Chabrol et quelques autres, celle-ci constitue un courant plus vaste qui bouscula le cinéma mondial de façon plus globale. En Angleterre, cette Nouvelle Vague s’incarna à travers le Free Cinema né de la rencontre des critiques Tony Richardson et Karel Reisz au sein de la revue Sequence avec leur volonté les bousculer le cinéma anglais trop traditionnel. Plus tard rejoint par Lindsay Anderson et John Schlesinger, ils fondent donc le Free Cinema en 1955 et l'un de leurs premiers travaux sera le court métrage documentaire Momma Don't Allow sur les clubs de jazz du nord londonien. L’un des reproches formulés par le groupe était de ne pas voir la jeunesse et ses problématiques représentées tant dans l’esthétique que dans les sujets abordés. Cette réflexion s’incarna d’abord dans le courant littéraire des Angry Young Men, un terme désignant à la fois un groupe de jeunes auteurs des années 50 et les working class heroes au centre de leurs intrigues marquées par l’authenticité de la description des milieux prolétaires. Ces écrits frapperont les apprentis réalisateurs, sur lesquels ils baseront les fondations du Free Cinema en les transposant à l’écran. Tony Richardson signe ainsi son premier film en adaptant Les Corps sauvages (1958) avec le soutien de John Osborne, auteur du roman et l'un des pères spirituels du Free Cinema. Mais c’est surtout le succès commercial et critique de Saturday Night and Sunday Morning de Karel Reisz (1960), avec son jeune ouvrier inconstant incarné par Albert Finney, qui marquera l’acte de naissance cinématographique du mouvement. Le film adaptait l'un des romans cultes d’Alan Sillitoe, autre écrivain majeur des Angry Young Men. Après avoir produit ce film pour son ami Karel Reisz, Tony Richardson s’attaque donc à son tour à Alan Sillitoe (qui en signe le scénario) avec l'adaptation de sa nouvelle La Solitude du coureur de fond.

Il est à nouveau ici question d'un jeune homme en colère contre son environnement et en plein questionnement existentiel. Colin Smith (Tom Courtenay) est un délinquant fraîchement débarqué dans un centre d'éducation surveillé. Teigneux, insolent et rétif à toute autorité, il n'y a guère d'espoir à entretenir pour ce qui nous semble d'emblée un irrécupérable en puissance. Seulement Colin a un talent particulièrement utile dans le programme du centre, il est très doué pour la course de fond. Rapidement repéré par l'ambitieux directeur (Michael Redgrave), il est pris sous son aile et mis dans les meilleures conditions pour concourir à la compétition scolaire qui va opposer nos jeunes voyous aux élèves d'un établissement huppé. Le film justifie alors son titre à travers les séquences d'entraînement de Colin, où durant l'effort il s'évade dans de longues rêveries en flash-back qui nous permettront de savoir comment il en est arrivé là. Tony Richardson était un des réalisateurs anglais les plus aventureux formellement de l'époque (il faut se souvenir du traitement de choc qu'il administre au film en costumes l'année suivante avec son délirant Tom Jones) et il le prouve à nouveau ici. L'esthétique la plus austère et naturaliste côtoie donc les expérimentations les plus déroutantes.

Un caméra portée en vue subjective accompagne ainsi les courses saccadées de Colin pour s'évader vers la cimes des arbres et du ciel lorsqu'il se perd dans ses pensées ; la bande-son se fait soudain silencieuse en plein tumulte dans les gros plans sur Courtenay soudainement absorbé par toute autre chose et le montage ose les enchaînement les plus surprenants (dont l'usage de l'accéléré, que le cinéaste réutilisera dans Tom Jones et qui est précurseur d'une scène culte du Orange Mécanique de Stanley Kubrick) d'un lieu où d'une temporalité à une autre. Tous ces artifices sont là pour faire le parallèle entre le passé peu reluisant de Colin et la manière dont sa situation présente peut y répondre. Nous découvrons ainsi certes un jeune voyou mais pas pire que les autres et dont les possibilités du monde des adultes ne disent rien de bon : un père mourant qui s'est éreinté à la tâche en vain dans un travail pénible, une mère qui s'abandonne au premier nanti venu et qui lui rappelle à chaque incartade que c'est bien elle qui détient le porte-monnaie et donc le pouvoir... La vie adulte et rangée ne semble qu'un appel vers la course à la consommation - on a d'ailleurs une brillante scène de shopping tournée et montée comme une réclame tapageuse - et au renoncement (autre beau moment où un discours politique télévisé vantant de l’abnégation et de la soumission est raillé par Colin -, soit tout ce que rejette Colin le rebelle.

Alors qu’il incarnera un versant plus fragile et rêveur de cette jeunesse anglaise dans Billy Liar de John Schlesinger (1963), Tom Courtenay offre une prestation taciturne et tout en intensité. Son physique malingre, son visage en lame de couteau l'identifient immédiatement à cette jeunesse anglaise mal dans sa peau mais qui ne sait vers quel autre destin se tourner que celui des parents. Les seuls moments apaisés sont du coup ceux d'une innocente romance adolescente dans laquelle les héros peuvent pour un temps se détendre, notamment lors d'une très belle séquence d'excursion en couple à la plage. C'est pourtant lors de sa conclusion que l'histoire dévoile pleinement son ambition. Loin d'être une porte de sortie, la course de fond n'est qu'une autre voie pour entrer dans le moule. Colin se rend alors compte qu'en se prêtant au jeu du directeur, il se renie et suit finalement le même chemin de conformisme qu'il déteste. Jamais le scénario n'évoque une jalousie quelconque des autres camarades durant le film, si ce n'est une rivalité avec un autre coureur délinquant. Ce dernier semble plus motivé par les avantages dus à son statut de sportif vedette, de la mise en avant de sa personne, que d'une réelle motivation pour la compétition. C'est donc à une démarche inverse que s'attèle Colin lors de la magistrale conclusion, où il prouve sa valeur durant l'épreuve tout en délivrant un formidable camouflet à ceux qui font reposer leurs ambitions sur sa personne. Cette dernière course nous offre une ultime évasion de Colin en kaléidoscope où se bousculent toutes les séquences du film, l'arrivée correspondant à un esprit enfin en paix avec lui-même. On a rarement vu appel à la rébellion plus sobre et virulent que celui symbolisé par cette scène de conclusion où Tom Courtenay désormais dénigré se fond dans la masse des autres élèves, ayant choisi l'anonymat et l'individualité plutôt que la gloire de façade et l'acceptation de tous.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : solaris distribution

DATE DE SORTIE : 20 septembre 2017

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Justin Kwedi - le 20 septembre 2017