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Critique de film
Le film

La Secte

(La Setta)

L'histoire

USA, 1970. Un homme inquiétant semblant surgir du désert est recueilli par un groupe de hippies paisiblement installés au bord d'un lac. La nuit venue, une horde de motards apparaît et, menée par le mystérieux inconnu, massacre méthodiquement les membres de la communauté. Allemagne, 1991. Un vieil homme (Herbert Lom dans l'un de ses derniers rôles au cinéma), répondant à un appel invisible, quitte sa demeure pour une destination inconnue. Errant sur la route, il est percuté par une voiture. La conductrice, Miriam (Kelly Curtis, la soeur aînée de Jamie Lee), recueille chez elle l'inconnu qui refuse de se rendre à l’hôpital mais accepte son hospitalité. L'homme, qui connaît étrangement son prénom, semble également familier des lieux...

Analyse et critique

Après Sanctuaire, La Secte est une nouvelle commande proposée à Michele Soavi par Dario Argento. Parfois présenté comme Démons 4 - une franchise imaginée par Lamberto Bava et Dario Argento et dont Sanctuaire devait déjà être le troisième volet -, ce troisième long métrage du cinéaste est l'occasion pour lui d'affirmer sa patte et son univers. L'influence d'Argento se fait toutefois encore ressentir : goût pour les espaces clos (les tunnels souterrains qui remplacent les habituels corridors d'Argento), figures animales, omniprésence de l'eau (le film fait souvent penser à Inferno) et surtout un sens pictural qui innerve encore les visions du jeune cinéaste. Quant à l'autre figure tutélaire de Soavi, Brian De Palma (Phantom of the Paradise explicitement cité dans Bloody Bird), on la retrouve dans la partition musicale confiée à Pino Donaggio, régulier collaborateur du cinéaste américain (et auquel Argento fera lui-même appel pour Trauma). Une très belle composition par ailleurs qui joue sur les chœurs, le souffle du vent, des soupirs, et qui participe pleinement à la création de cette atmosphère fantastique et onirique vers laquelle le cinéma de Soavi tend depuis son premier film et qui atteindra sa forme ultime avec Dellamorte, Dellamore.


Soavi passe un cap en terme de mise en scène avec La Secte, maîtrisant mieux ses effet et trouvant dans un même temps des images plus marquantes, utilisant par exemple avec plus de retenue la caméra très mobile qui caractérisait ses deux premières réalisations. On retrouve tout de même, comme ce plan-séquence où la caméra suit une canalisation, un mouvement argentesque en diable. Argento que l'on retrouve également dans les éclairages et dans l'utilisation de couleurs poussées à outrance, le film allant des ocres rouges au bleu électrique. Mais si cette filiation reste évidente, Soavi se démarque toutefois de son aîné, les visions de Sanctuaire annonçant celles gothiques et poétiques de Dellamorte, Dellamore. Il faut mettre également au crédit du réalisateur sa capacité à planter une atmosphère avec très peu de moyens, son inventivité suppléant au déluge d'effets spéciaux qu'un tel film aurait pu appeler.


Soavi s'aventure dans les contrées du conte, à l'instar de ce qu'a pu proposer Argento avec Phenomena, qui était un retour à la veine onirique de Suspiria et Inferno après le détour par l'horreur réaliste de Ténèbres. Soavi reprend le flambeau de ce travail autour du conte, entre psychanalyse, symbolisme et ésotérisme. On suit ainsi l'héroïne dans une aventure inquiétante, un monde dont les contours semblent de moins en moins définis, où le réel se fait de plus en plus lointain au fur et à mesure qu'elle plonge dans un monde fantastique. Un monde qui s'ouvre à elle par le biais d'un insecte pénétrant sa cavité nasale et de l'ingestion d'une eau contaminée par des filaments bleus. Soavi sème le doute sur le contenu fantastique de son histoire, les visions de Miriam pouvant être dues à l'ingestion d'une substance psychotrope - le film évoquant sciemment le LSD - entre la communauté hippie du début et les gouttes que le vieil homme se verse dans les yeux. Le cinéaste évoque également l'idée que le voyage de Miriam est tout intérieur : jolie jeune fille vivant en célibataire, elle semble ne pas encore avoir totalement quitté le monde de son enfance, vivant au milieu de représentations de lapins et en élevant un, attendant peut-être que comme dans Alice au pays des merveilles il lui ouvre les portes d'un monde imaginaire qu'elle appelle de ses vœux. Comme dans Sanctuaire où le jeune personnage interprété par Asia Argento découvre à la toute fin du film une fissure dans le sol, un terrier du lapin, promesse d'un monde fantastique à explorer qui fait apparaître un large sourire sur son visage.


Soavi imagine son film comme un conte, un long rêve virant au cauchemar. La structure repose ainsi sur une succession de séquences hallucinées plus que sur une cohérence dramaturgique d'ensemble. Les événements s'enchaînent, imprévisibles, parfois incompréhensibles si ce n'est à un niveau symbolique : un canari qui s'envole de sa cage et fait un étrange surplace avant de disparaître, des bijoux accrochés par centaines à un arbre (rappel de rites celtiques), une jeune fille portant un masque d'oiseau, un puits rempli de liquide bleu, un lapin qui zappe à la télé et s'arrête sur le show d'un magicien (Soavi himself), un empilement de cercueils, un suaire qui colle aux visages... jusqu'à l'incroyable séquence d'accouplement entre Miriam et un oiseau marabout.


Le film propose également de nombreuses références à l'occultisme ainsi qu'une vision panthéiste du monde. Les quatre éléments sont omniprésents : l'eau (corrompue par le sang, noire, bleutée, contaminée par des filaments), le feu (qui ouvre et ferme le film), l'air (éoliennes, oiseaux, particules de poussière, rideaux ou pendentifs remués par le vent, murmures de la bande-son) et la terre (le tunnel dans lequel on s'enfonce en compagnie de Miriam, le règne végétal avec l'arbre couvert de pendentifs, les sous-bois, clairières, lacs et rivières...). Le règne animal est tout aussi omniprésent (serpent, insecte, lapin, marabout, aigle, canari, cigogne...) et représenté dans la diversité de ses formes (reptiles, insectes, oiseaux, mammifères). Mais les frontières sont poreuses : les insectes pénètrent les corps humains, des larves poussent sous la chair, des enfants portent des masques d'animaux... autant de fusions entre l'humain et l'animal qui conduisent à l'apparition de l'homme-oiseau. Soavi joue ainsi sur la porosité et la contamination, que ce soit les corps pénétrés par des substances organiques étrangères ou la réalité par l'imaginaire et le fantastique. Tout fait un à l'image du cercle qui est la figure centrale du film : puits, éoliennes, colliers, cadrans d'horloge, la crypte circulaire, les cercles des adeptes... jusqu'au film qui se referme sur une lieu unique après avoir multiplié les décors, chose que l'on retrouvera dans Dellamorte, Dellamore. Soavi utilise beaucoup les cadres dans le cadre et multiplie les espaces claustrophobes, mettant ainsi en scène un monde de plus en plus réduit pour appuyer l'idée qu'une autre réalité existe, qu'un monde vaste et mystérieux se cache derrière des portes secrètes.

Soavi ne donne aucune explication sur la secte et ses rites, pas plus que sur les événements mystérieux qui ponctuent le film. L'introduction dans les années 70 avec le chef de secte hirsute, dont le discours reprend les paroles de Sympathy for the Devil des Rolling Stones, évoque certes Charles Manson. Tout comme les Hells Angels qui forment sa garde rapprochée font référence au drame d'Altamont qui marqua - avec le massacre perpétré par la Manson Family - la fin du Flower Power. Mais ce genre d'allusions s'arrête très vite et la suite se détache de tout contexte marqué. Dès l'ouverture au bord d'un lac rouge, l'étrangeté et l'inconnu sont posés comme préalable et par la suite, les nombreuses images fantastiques qui émaillent le film n'ont pas d'autre objet que de créer un univers mystérieux sur lequel Miriam et le spectateur n'ont que peu de prise.


La Secte s'avère en tous points plus maîtrisé et intriguant que Sanctuaire. Soavi fait un bond en avant au niveau formel et même si l'on sent toujours l'influence de Dario Argento, le cinéaste touche du doigt un univers qui lui est propre, installant ce qui va se déployer véritablement avec Dellamorte, Dellamore. Alors certes, le film souffre de baisses de rythme fréquentes et se traîne un peu dans son développement, mais il constitue l'une des rares bonnes surprises d'un cinéma de genre italien alors exsangue.

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La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 2 octobre 2018