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Critique de film
Le film

La Scandaleuse de Berlin

(A Foreign Affair)

Partenariat

L'histoire

Au lendemain de la guerre, en 1948, une délégation du Congrès américain est envoyée à Berlin pour enquêter sur le moral des troupes américaines. Phoebe Frost (Jean Arthur), représentante républicaine de l'Iowa, est scandalisée par la dépravation morale qu'elle découvre sur place, notamment à propos d'un officier qui protégerait une chanteuse de cabaret, Erika Von Schlütow (Marlene Dietrich), soupçonnée d'être une ancienne nazie. Elle demande, pour son enquête, l'aide du capitaine Pringle (John Lund), sans se douter qu'il est justement l'officier en question. Ce dernier décide, afin d'éviter des problèmes, de manipuler les sentiments de la jeune femme, qui s'éprend naïvement de lui et en oublie son investigation.

Analyse et critique

Considéré par Billy Wilder lui-même comme « l'un de ses films les plus réussis », La Scandaleuse de Berlin (A Foreign Affair), sorti en 1949, n'en demeure pas moins quelque peu éclipsé, dans la filmographie prolifique de son réalisateur, par les chefs-d’œuvre consacrés et mérite amplement une plus grande reconnaissance. Difficile de qualifier un film aussi singulier, alternant entre les genres, les tons : satire efficace de l'idéalisme américain, comédie légère sur fond de désastre historique, insolite triangle amoureux... Un charme unique s'en dégage, mélange complexe de cynisme grinçant, de sensualité enfumée et de candeur déplacée dans l'atmosphère assombrie des ruines de Berlin, hantées par les spectres du nazisme. La Scandaleuse de Berlin, s'il n'est pas exempt de quelques imperfections, est tout sauf un film négligeable dans la filmographie de Wilder.

Wilder et son acolyte scénariste Charles Brackett avaient déjà éreinté l'idéalisme soviétique, quelques années plus tôt, dans l'incontournable Ninotchka d'Ernst Lubitsch. Ils s'en prennent cette fois-ci au moralisme américain, puritain et sentencieux, via le périple d'une sénatrice de l'Iowa, pétrie d'idéaux républicains, dans le désordre berlinois de l'après-guerre. Une comédie réjouissante dans une atmosphère de fin du monde, seule l'audace subversive de Wilder aurait pu l'oser, et s'en tirer avec finesse. Aucune place, en apparence, n'est accordée au pathétique dans ce qui demeure avant tout une comédie, mais les images historiques d'une ville en ruines, l'avidité démesurée des Berlinois devant un miraculeux gâteau au chocolat et le ridicule des préoccupations civilisatrices de l'occupant américain sont autant de touches acerbes d'une réalité dramatique dont Wilder dresse le constat cynique, violent, en arrière-plan de l'intrigue romantique. Le seul regard réaliste est celui du colonel, incarné par Millard Mitchell, chargé de rétablir un certain équilibre dans le désordre ambiant et s'amusant des prétentions du Congrès. Prise sous la caméra de Wilder, émigré allemand, la dénazification apparaît comme un processus impossible, vouée à l'échec tant les racines sont profondes, si bien que le film, par-delà la satire, n'est pas exempt d'une certaine amertume. Néanmoins, la légèreté des péripéties, en contraste grinçant avec la noirceur omniprésente, n'en demeure pas moins réjouissante, typique d'une screwball comedy. Les répliques sont souvent excellentes, parfois moins inspirées. Mais il n'y a pas lieu de douter qu'il s'agit bien d'un film signé Billy Wilder lorsque, par exemple, le capitaine Pringle s’enquiert, auprès de la sénatrice, des nouvelles de l'Iowa : « And how is good old Iowa ? », et que cette dernière lui répond « 62 % républican, thank you ! » Et si le rythme du film souffre parfois de certaines lourdeurs, il n'en est pas moins très vivant et divertissant du début à la fin.

Au-delà de l'intrigue, parfois insignifiante, le cœur du film est réellement le triangle amoureux qui progressivement s'installe, prenant le pas sur la satire. L'évidente tension entre les deux pôles opposés, la sensualité souveraine de Marlene Dietrich et l'innocence niaise de Jean Arthur placent Johnny (John Lund) au milieu d'une situation problématique. Il manipule les sentiments de la sénatrice pour l'empêcher de poursuivre son investigation sur Erika Von Schlütow, attisant la jalousie de cette dernière. L'idéalisme politique réduit en miettes, la sénatrice se réfugie dans le romantisme naïf, comme si Wilder suggérait que la puérilité du personnage s'exprime aussi bien politiquement que dans la vie sentimentale. La voix fluette, les manières candides et le sourire ingénu de Jean Arthur sont autant déplacés, dans les ruines de Berlin, que ses idéaux politiques et la "bien-pensance" américaine. Est-ce l'occasion pour Wilder de mettre à mal une autre forme de niaiserie "américaine", l'aspiration à un bonheur idyllique ? Est-ce une nouvelle démonstration du pessimisme radical d'un cynique incurable ? Si l'on s'en tenait à ses conclusions hâtives, comme la critique américaine scandalisée a pu le faire à de nombreuses occasions, on manquerait la subtilité du propos. Certes, Jean Arthur est outrancièrement ridicule, personnage infantile contrastant avec le réalisme violent des sentiments et de l'Histoire. Or, et la conclusion du film le démontre, c'est cette outrance calibrée qui rend le personnage touchant, attendrissant par l'étendue de sa candeur, si déplacée, si anachronique dans un tel contexte qu'elle prend une force insoupçonnée.

L'exemple marquant du film est la timidité rétive avec laquelle Jean Arthur entame une chanson typique de l'Iowa, à la même place où la reine Dietrich chantait plus tôt Black Market. Balbutiante aux premiers couplets, impressionnée par la foule des soldats réunis, l'entrain de la mélodie niaise et familière l'encourage à prendre de l'assurance et, de par le charme ingénu qu'elle dégage, l'audience est finalement séduite. Il semble rare, dans le cinéma de Wilder, de mettre en valeur l'innocence, cette forme de pureté enfantine, comme pourrait le faire Frank Capra, mais justement, c'est parce que l'ordre cynique règne tout au long du film, détruisant les beaux idéaux américains, ridiculisant les velléités moralisatrices, qu'une candeur irrésistible peut affleurer, échapper à la désillusion et se manifester d'une manière aussi ridicule, et par là même émouvante. C'est ne rien comprendre aux films de Wilder que d'y voir seulement des satires impitoyables et un goût délictueux pour compromettre les illusions. Bien au contraire, la mise à mal de l'ordre contraignant des conventions libère un tout autre espace pour le film, dans lequel peuvent s'exprimer d'autres sentiments, d'une profondeur et d'une subtilité insoupçonnées, comme si l'émotion, chez Wilder, passait entre les mailles de ce qui est convenu, transgressait évidemment le carcan moral mais perçait également à travers le cynisme instigué par le film.

La qualité du film mise à part, la seule présence de Marlene Dietrich est suffisante en elle-même pour considérer Scandale à Berlin comme une œuvre immanquable. Il aura fallu maints efforts de la part de Wilder pour la convaincre que le rôle d'une ancienne nazie, qui la rebutait tant, était fait pour elle et à sa mesure. Les références à la vie personnelle de l'actrice ne manquent pas, elle qui incarne la vedette sulfureuse d'un cabaret comme Lola dans L'Ange Bleu, devant un public de militaires qu'elle connaît bien pour avoir suivi les troupes américaines et soutenu l'effort de guerre contre un régime nazi qui désirait tant la consacrer en égérie. L'atmosphère enfumée du Lorelei sublime l’envoûtement des représentations, le maléfice du sourire et la sensualité du corps. Hypnotisée, la caméra de Wilder est entièrement soumise, assujettie, comme le reste du public, à cette présence souveraine. Hors de ses numéros, l'actrice joue parfaitement de l'ambiguïté du personnage, notamment sur ses sentiments à l'égard de Johnny, à la fois sincères et nécessaires à sa survie. Incarnation de la dépravation morale, elle n'en est pas pour autant complexe, possessive et cruelle, opportuniste mais aussi attachée, malgré tout, à Johnny. Compromise toute entière, elle n'éprouve que du dédain devant l'innocence de Jean Arthur, une "bonne conscience" qu'elle regarde avec condescendance, se réjouissant à la tourner en ridicule. Magistrale, Marlene Dietrich rend saisissante, sans excès, la corruption profonde du personnage et suscite même, par instants, un regard compatissant devant l'errance d'une femme, par-delà le Bien et le Mal.

La Scandaleuse de Berlin laisse, au-delà des rires, une empreinte incomparable. On ne saurait deviner les intentions précises de Wilder à l’œuvre dans ce film, et c'est peut-être justement cette confusion qu'il cherchait à instiller. Loin de se limiter à une simple comédie, la proximité temporelle et physique du film avec l'Histoire confère une toute autre résonance à la représentation que Wilder donne de la vie dans les décombres de Berlin, et des efforts américains pour redresser la situation. Le cynisme des descriptions, épuré de toute empathie, force le rire du spectateur là où la tragédie transparaît, et l'humour cruel suggéré par ces scènes quotidiennes, le désarroi des Berlinois prêts à tout pour une barre chocolatée est volontairement dérangeant, grinçant à l'extrême. D'autant plus surprenant apparaît donc, dans l'âpre réalisme du film, la légèreté romantique développée par Wilder, certainement imposée par la morale hollywoodienne, mais paradoxalement très efficace par la force du contraste. L'austérité du moralisme évacué, Jean Arthur, sincèrement éprise du capitaine Pringle comme une fillette inexpérimentée, apparaît, dépouillée de ses idéaux, réellement attendrissante, à mille lieues de l'Histoire, créature fluette et fragile qui l'emporte finalement sur sa redoutable rivale. Peut-on exclure qu'il y ait des rescapés au traitement satirique ? Qu'une sincérité affleure, une fois les idéaux mis à mal ? Ce n'est pas un cas isolé dans le cinéma de Wilder, qu'une situation, par delà la morale et le jugement, prenne une couleur différente, découvre des sentiments inédits, une autre vérité que celle du convenu. Pour tout cela, et pas uniquement pour Marlene, La Scandaleuse de Berlin est un classique immanquable.

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La fiche IMDb du film
Par Sebastien Vient - le 23 février 2017