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Critique de film
Le film

La Salamandre

Partenariat

L'histoire

Pierre, journaliste Genevois, sollicite l’aide de son ami Paul, maçon vaguement écrivain / écrivain vaguement maçon, pour écrire un scénario télé sur la tentative de meurtre supposée d’une certaine Rosemonde sur son oncle. D’un commun accord, les deux amis se répartissent la tâche : Pierre entamera la rédaction de l’histoire de manière documentaire, en retrouvant Rosemonde pour mieux l’interviewer, enquêter sur son passé et sa vie actuelle, tandis que Paul s’attaquera à l’histoire de manière romancée, en imaginant la vie de la suspecte. Mais Rosemonde, jeune fille de son époque, insaisissable et rebelle, ne compte pas se laisser apprivoiser si facilement…

Analyse et critique

En quinze minutes, le vague prétexte servant de fil narratif à La Salamandre est expédié. Dix plans, une voix-off, et basta, l’histoire est entendue : au terme d’une banale enquête de voisinage, Pierre a déjà retrouvé Rosemonde, soupçonnée de tentative d’assassinat sur son oncle, et censée servir de point de départ à un scénario que le journaliste co-écrit avec son compère Paul.

Nous sommes en 1971, la Nouvelle Vague fait des émules jusqu’en Suisse, et c’est ici le sacro-saint "whodunit" qui est sacrifié sur l’autel de la modernité. Rosemonde a-t-elle vraiment tiré sur son oncle ? A-t-elle essayé de l’assassiner, ou l’oncle ment-il pour nuire à sa nièce ? Au bout du compte, Tanner s’en fiche pas mal, et ne le cache pas : on apprendra finalement la vérité au détour d’une scène, comme par accident, façon comme une autre de tourner le dos au traditionnel climax de la révélation. "Je me fous du fait-divers", ose même Tanner dans les bonus. Ici, l’essentiel est ailleurs. Dans la liberté revendiquée du cinéaste et dans le dézingage des conventions narratives… Succession de scènes en creux (longs plans séquences fixés dans un magnifique noir et blanc) et de respirations (les virées de Rosemonde dans Genève, sur une belle musique de Hanns Eisler), La Salamandre s’échine à dédramatiser tout ce qui viendrait entraver la respiration à la coule de son récit : un temps accusée de cambriolage dans le magasin de chaussures qui l’emploie, Rosemonde envoie bouler les enquêteurs, son con de patron et par la même la petite enquête amorcée par le scénario, pour illico presto renvoyer le film vers des chemins de traverse qui à l’évidence intéressent bien plus Tanner.

Celui-ci le dit lui-même : il n’a aucune considération pour les scripts bétonnés. "J’ai écrit le scénario en quinze jours. A vrai dire, je ne crois pas du tout à l’histoire que l’on écrit pendant trois ans : on meurt avec. Il faut bien un scénario, évidemment, mais un film, c’est surtout la force d’un désir". Et le désir de La Salamandre naît avant tout d’une rencontre avec Bulle Ogier, dont la prestation dans l’Amour Fou (1969) a fait forte impression sur le réalisateur, distributeur du film de Jacques Rivette en Suisse. Preuve que Tanner gravite dans les milieux cinéphiles autorisés, c’est d’ailleurs Juliet Berto, alors égérie de Jean-Luc Godard, qui fut d’abord envisagée pour le rôle - avant que l’évidence n’éclate aux yeux de Tanner : "malgré son côté un peu XVI° arrondissement de Paris", Bulle Ogier est Rosemonde.

L’actrice irradie effectivement le film de ses sourires enjôleurs, de sa moue boudeuse, de ses brusques embardées. De son érotisme discret, aussi. 68 n’est pas encore mort et le vent de la liberté sexuelle souffle sur la pellicule : lutin mutin qui ne s’en laisse pas conter, salamandre insaisissable, Rosemonde couche avec qui elle veut, quand elle le veut. C’est un personnage de son époque et en même temps totalement en marge, qu’il convient de replacer dans le contexte d’une Suisse sclérosée pour en saisir toute la modernité : sautant à pieds joints sur les conventions, tirant la langue aux règles en vigueur (sourire à la dame, obéir à son oncle, faire le ménage, la vaisselle, arriver à l’heure au turbin, ne pas coucher avec le premier venu, être une petite suisse modèle…), Rosemonde est le cœur du film, son moteur, son allant : dès que le film patine, c’est elle qui le relance, comme on remet 1 franc dans un juke-box. Entourée de deux zigotos qui ne savent pas comment l’appréhender, Rosemonde est l’un des personnages les plus intègres et les plus libres d’un cinéma qui avait fait de la liberté son acte de foi. Toute la beauté et l’indépendance du film est là : Bulle Ogier comme manifeste libertaire, comme véritable boule d’énergie envoyant valdinguer les conventions du cinéma suisse - et international - de l’époque.

Au nom de cette liberté, Alain Tanner semble d’ailleurs avoir totalement lâché la bride à son trio d’acteurs, ici en état de grâce et ouverts aux grands vents de l’improvisation : Jacques Denis (second rôle de choix, croisé dans L’Horloger de St Paul, Calmos ou Jonas qui aura 25 ans en l’an 2000 - du même Tanner) et Jean-Luc Bideau, acteurs de théâtre suisses, trouvent dans La Salamandre leur premier grand rôle au cinéma, et sont d’une justesse étonnante. Bideau, comédien à la carrière on ne peut plus éclectique (Sorcerer de William Friedkin, Etat de Siège de Costa Gavras, Et la tendresse bordel de Patrick Schulmann, Tout feu tout flamme de Jean-Paul Rappeneau, Inspecteur Lavardin de Claude Chabrol… jusqu’à H, sitcom de Canal+), campe ici un journaliste en marge, aux répliques souvent drolatiques et dont les digressions sont un pur régal. Avec La Salamandre, une dégaine, une certaine nonchalance bonhomme, un phrasé au décalage inimitable venaient de frapper à la porte des cinémas suisse et français, et allaient rapidement se rendre indispensable : Jean-Luc Bideau a tourné plus de 100 films à ce jour, et sa prestation dans son « premier premier-rôle » justifie à elle seule l’acquisition du film de Tanner.

Porté par une constante improvisation, écrit à la va-comme-je-te-pousse, puzzle hétéroclite s’il en est, La Salamandre détonne encore de nos jours. C’est un objet étrange, qui ne se donne pas à la légère, et dont la poésie impure - entre cinéma du réel, film d’avant-garde, drame social et comédie enjouée - peut enthousiasmer, ou lasser, c’est au choix. Forcément affublé de la triste réputation de film intelli-chiant ici et là (la palme revenant au "fameux" Rogert Ebert, inventeur du mythique Two Thumbs Up et qui nous gratifie sur son site web d’un "le film aurait du s’appeler L’escargo (sic)" comme seul appareil critique), le film risque forcément de rebuter les cinéphiles déjà rétifs aux essais de la Nouvelle Vague - quand bien même La Salamandre reste dans sa globalité d’une facture assez classique. Les plus curieux, ou les cinéphages déjà sensibles aux charmes de Jonas qui aura 25 ans en l’an 2000, seront eux bien avisés de (re)donner leur chance au film d’Alain Tanner. Tract politique railleur et joueur, La Salamandre est une œuvre d’art funambule, tristement gaie, joyeusement triste, portrait amouraché de trois freaks suisses qui "cherchent à maintenir leur indépendance, leur intégrité morale, dont ils ont un besoin vital, au sein d’une société qu’ils critiquent et qui les ennuie" (Jacques Lourcelles). Balançant constamment entre anarchie burlesque (désopilante scène de la machine à saucisse, interventions incongrues des représentants du gouvernement…) et spleen urbain (la très belle voix-off finale), le film fait au bout du compte forte impression. Il remporta à l’époque un succès tout bonnement inimaginable aujourd’hui, entraînant un quart de la population de Lausanne dans les salles, et un million de spectateurs en rab de par le monde. Magie d’un cinéma contestataire et subversif qui avait alors le bon goût de ne laisser personne sur le bord de la route. A redécouvrir d’urgence.

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La fiche IMDb du film
Par Xavier Jamet - le 16 avril 2006