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Critique de film
Le film

La Ruée vers l'Ouest

(Cimarron)

Partenariat

L'histoire

En 1889, le Président Benjamin Harrison ouvre les portes d’un état jusqu’alors vierge de tous colons : l’Oklahoma. S’ensuit la fameuse ruée, course effrénée au lopin de terre organisée par les États-Unis, afin que fermiers et autres pionniers puissent réclamer leur parcelle dans ce territoire encore presque désert dont on vient de déloger les Indiens Cherokee. L'avocat Yancey Cravat (Glenn Ford) et sa jeune épouse issue de la bourgeoisie, Sabra (Maria Schell), participent à cette compétition d'envergure nationale. Mais lorsque Yancey revient bredouille après que la jolie courtisane Dixie Lee (Anne Baxter) lui ait subtilisé le morceau de terre convoité, il décide de reprendre les rênes du journal de son ami Sam Pegler (Robert Keith), accidentellement tué durant la course. Yancey y voit l'occasion de se battre pour ses principes et pour son rêve d'un pays civilisé, défendant tour à tour les indiens spoliés ou les prostituées mises au ban. Sabra n'est guère convaincue par ce choix ; elle a ainsi pour l’instant beaucoup de mal à s'intégrer dans la haute société de la ville émergeante qu’est Osage, une Boomtown dont la population s’accroit d’une façon exponentielle. Quelques années plus tard, elle doit y rester seule avec ses enfants, abandonnée par son époux qui a été de nouveau tenté par l’attrait de nouveaux horizons…

Analyse et critique

La première version de Cimarron, réalisée par Wesley Ruggles en 1931, fût l'un des premiers films à avoir reçu l'Oscar suprême, celui du meilleur film justement. Dans le contexte de l'époque, il s'agissait d'une œuvre très courageuse et qui forçait le respect ; que le personnage principal prenne alors fait et cause (sur un ton certes un poil paternaliste mais que l'on peut aisément excuser) pour les Indiens, les juifs, les noirs, les prostituées... que le même film applaudisse à l'émancipation de la femme..., ce n'était pas si courant et le western, genre considéré comme plutôt mineur, en était sorti grandi ! Qu’Anthony Mann décide d’en faire un remake en couleurs et en cinémascope n’était pas peu alléchant. Après Les Sept mercenaires (The Magnificent Seven) de John Sturges et Alamo de John Wayne, c’aura été le troisième spectacle westernien de prestige (au niveau des moyens) de l’année 1960. Il aura néanmoins vite fallu que la plupart des fans du cinéaste déchantent une fois le résultat projeté en salles ; ce fût d’ailleurs un retentissant échec commercial, à postériori assez mérité. Qu’il soit inférieur à la plupart des westerns des années 50 du réalisateur pouvait aisément se comprendre tellement les précédents avaient atteint des sommets difficilement égalables, mais une telle différence qualitative aussi bien au niveau du style que de l’écriture entre Cimarron et le quinté avec James Stewart n’était guère envisageable. Et pourtant, c’est bel et bien le cas ! En effet, on ne retrouve ici quasiment rien de ce qui avait fait d’Anthony Mann l’un des plus grands génies du genre hormis à quelques rares reprises, au détour d’un plan somptueux sur une caravanes de pionniers traversant les immenses étendues herbeuses ou bien lors de séquences à la violence d’une étonnante sécheresse comme celle du lynchage de l’indien ou, plus stupéfiante encore, celle de la prise d’otage des enfants. Pour le reste, Mann semble s’être désintéressé de son film. Dans le domaine du cinéma à grand spectacle, ses péplums à venir produits par Samuel Bronston (Le Cid ou La Chute de l’Empire romain) auront, quoiqu’on pense de ces deux films, une toute autre ampleur.

Anthony Mann a d’ailleurs désavoué son film "en lambeaux", reniant le remontage effectué par le producteur Edmund Grainger. Suite aux divergences de plus en plus béantes avec le studio, le réalisateur avait même quitté le tournage avant d’avoir tout mis en boîte, remplacé pour les scènes manquantes par l’un des réalisateurs les plus prolifiques et doués de la compagnie du lion, le spécialiste des comédies musicales Charles Walters. Se lançant alors à corps perdu dans la préparation de Spartacus, Mann y sera évincé peu après pour être remplacé par Stanley Kubrick. Une vraiment mauvaise année pour ce grand cinéaste même si au final, pour nous spectateurs, nous n’aurons pas eu à nous plaindre concernant ce dernier film tellement le réalisateur américain en a tiré le meilleur parti possible, nous octroyant à l’occasion l’un de ses innombrables chef-d’œuvre ! Mais revenons sur le Continent qui nous concerne. Avant ce remake de la version de 1931 de La Ruée vers l’Ouest, Wesley Ruggles avait été un temps tenté d’en faire lui-même une version musicale pour la Columbia ; puis la MGM eut dans les années 40 l’idée d’en faire une version mettant en scène Clark Gable et Norma Shearer. Rien ne se concrétisa jusqu’à ce que Edmund Grainger ressorte ce projet des tiroirs en 1958 avec cette fois l'intention d’en faire un véhicule pour Rock Hudson après son immense succès dans l’autrement plus réussi Géant de George Stevens. Ce fut finalement Glenn Ford qui fût choisi pour cette nouvelle adaptation du roman d’Edna Ferber (Géant, Show Boat, L’intrigante de Saratoga…) que l’auteur renia elle aussi, ne reconnaissant à aucun moment ni son histoire ni son univers, critiquant même fortement de n’avoir même pas été consultée ni même rétribuée : "I received from this second picture of my novel not one single penny in payment." écrivait-elle en 1961.


Cimarron version Anthony Mann se révèle donc être non seulement un cuisant échec commercial mais également artistique, ne nous faisant par exemple retrouver qu'à doses homéopathiques l'habituel et fabuleux sens du cadre et de l’espace du cinéaste. Cependant, malgré ses innombrables défauts à commencer par un scénario décousu, bavard et pas spécialement bien écrit (Arnold Schulman semble ne jamais vraiment savoir sur quel pied danser), le dernier western d’Anthony Mann peut se suivre sans trop d’ennui grâce tout d’abord à son très beau personnage masculin principal, énergique et probe mais également, ce qui le rend plus humain, instable et maladroit, à l’aide duquel le réalisateur se sert pour nous délivrer un message de tolérance au milieu d’une ère qu'il décrit comme plutôt violente, raciste et despotique. Mais, malgré mon admiration pour Glenn Ford, il faut vite se rendre à l’évidence que, peu à l’aise, il a ici bien du mal à nous faire oublier Richard Dix dans la précédente version, tout comme Maria Schell n’arrive pas à la cheville de l’actrice l’ayant précédée dans ce rôle, Irene Dunne. On peut même dire que l'actrice s’avère sacrément agaçante avec ses mimiques, grimaces, jérémiades ou minauderies incessantes. Heureusement, pour pallier à ces grossières erreurs de casting, nous retrouvons avec plaisir (mais trop succinctement) dans les seconds rôles une bien belle brochette de comédiens que nous aimons tant, tels surtout Charles McGraw et Anne Baxter (dont le beau rôle est honteusement sacrifié) mais également Arthur O'Connell, Mercedes McCambridge, Vic Morrow ou encore L.Q. Jones.

Quant à la fameuse séquence anthologique de la ruée qui ouvrait le film de Wesley Ruggles et qui ne commence dans celui de Mann qu’au bout d’une demi-heure, elle s’avère effectivement spectaculaire grâce à son imposante figuration et à ses cascadeurs chevronnés, mais pas spécialement bien rythmée ni montée, et déçoit donc elle aussi, loin d’être aussi ébouriffante que celle de la précédente version qui l’était déjà moins qu’une séquence identique d’un film muet de John Ford, Trois sublimes canailles (Three Bad Men). Que les amateurs d’action n’en attendent guère plus car la suite de ce western, plus que sur quelconque chevauchées, fusillades ou autres séquences mouvementées, s’attarde plus longuement sur les atermoiements sentimentaux du couple Glenn Ford/Maria Schell puis sur quelques éléments mélodramatiques (à propos du racisme entre autre). On ne verra d’ailleurs quasiment plus Glenn Ford après 90 minutes de film, les derniers trois quart d’heure étant exclusivement consacrés au sursaut de Sabra qui décide de prendre les choses en main à la tête du journal auparavant géré par son époux parti égoïstement vers de nouvelles aventures, jusqu’en Europe où il s’engage lors du premier conflit mondial. On peut également déplorer l'absence du très intéressant aspect documentaire à propos de l’émergence et de la croissance d’une ville champignon et de l’état de l’Oklahoma de 1880 au début de la Première Guerre Mondiale, bien présent dans le film de Wesley Ruggles mais qui semble avoir été ici presque totalement occulté. Et puis, les quelques thématiques progressistes abordées ainsi que la description de l'essor économique de l’Ouest américain au tournant du siècle furent par ailleurs déjà présents dans quelques autres titres bien plus convaincants et captivants.


Une saga qui partait avec de très bonnes intentions humanistes et progressistes mais qui s’avère finalement bien trop superficielle, se trainant souvent en longueurs et bavardages interminables, sa structure narrative étant de plus bien trop heurtée et décousue, l'intrigue faisant des sursauts peu justifiés de manière inharmonieusement abrupte. Un film bancal en manque d’idées de mise en scène, de rythme, de vigueur, d'âme, d'émotion, d'ampleur et de souffle, au sein duquel même l'excellent Glenn Ford parait terne. Que ce soit pour les scènes intimistes ou pour les séquences spectaculaires, le réalisateur n’arrive jamais à allumer l’étincelle. Bref, même si ce n’est pas entièrement mauvais, mieux vaut revoir l'original 100 coudées au dessus et bénéficiant pour sa part d'un bon scénario. Dommage surtout que ce film porte la signature d'Anthony Mann, un cinéaste qui nous aura tant fait jubiler la décennie précédente !

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 7 février 2015