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Critique de film
Le film

La Route des Indes

(A Passage to India)

Partenariat

L'histoire

Nous sommes dans les années 20. Adela embarque pour l'Inde accompagnée de sa future belle-mère, Mrs. Moore. Elles y retrouvent Ronny, jeune juge local et fiancé d'Adela et y découvre l'inde. Celle façonnée par les Anglais d'abord, réplique de la vieille Angleterre, guindée et ségrégationniste. Mais Adela est attirée par l'autre Inde, celle de la population locale ; elle va y rencontrer un jeune médecin local, Aziz, un enseignant anglais mêlé à la population, Fielding et un vieux sage Brahmane, Godbole. Sa plongée dans ce nouveau monde, au sein d'une nature troublante et sous un soleil de plomb va remettre en cause ses certitudes, sa perception du monde et même ses sens.

Analyse et critique

En 1984, 14 ans après son précédent film, La Fille de Ryan, David Lean nous propose la dernière oeuvre de sa formidable carrière, La Route des Indes. Après avoir été l'un des cinéastes anglais les plus marquants de l'après guerre, Lean accéda à la reconnaissance internationale par ses grands films épiques comme Le Pont de la Rivière Kwai ou Lawrence d'Arabie, dans lesquels il fait preuve de la plus flagrante de ses qualités, être capable de mêler la grande histoire à l'aventure intime. C'est à nouveau ce qu'il choisit de faire en adaptant ici un livre d'E.M Foster se déroulant dans l'Inde du début du siècle. Un film dans la veine de ceux de sa seconde partie de carrière, mais pour lequel il retrouve le rôle de scénariste, qu'il n'avait plus tenu depuis Vacances à Venise, et celui de monteur, son premier métier de cinéma, notamment avec Michael Powell pour lequel il avait travaillé sur Le 49ème Parallèle et Un de nos avions n'est pas rentré. David Lean assume ainsi la totale maitrise de son dernier film, comme s'il avait voulu s'assurer que ce qui allait devenir son film testament ne le trahirait pas.

Comme son nom l'indique, La Route des Indes est d'abord un voyage vers les Indes. Lean ne s'attarde pas dans la vieille Angleterre, le temps simplement pour Adela d'acheter ses billets et nous sommes immédiatement propulsés en Inde, alors que débarque du bateau le vice-roi, qui faisait le voyage avec nos protagonistes, dans une scène visuellement somptueuse. Et ce sera le cas de l'intégralité du film ; accompagné de son chef opérateur Ernest Day, collaborateur attitré du cinéaste depuis Lawrence d'Arabie, Lean offre aux yeux du spectateur une Inde magnifique et fascinante. De la ville de Chandrapore et ses environs en passant par les grottes de Marabar jusqu'au contreforts de l'Himalaya, Lean offre à ses spectateurs un voyage merveilleux faits d'instants magiques. On retiendra par exemple la première rencontre de Mrs Moore et du docteur Aziz, dans un lieu saint baigné de la lumière bleutée de la nuit, la sublime approche des grottes baignées de soleil, et des dizaines d'autres moments qui font de La Route des Indes un des films esthétiquement les plus marquants dans la carrière de David Lean, ce qui n'est pas peu dire. Ce décor, envoutant, crée une attraction irrépressible pour le spectateur comme pour les protagonistes du film qui ne pourront pas non plus résister à la beauté mystérieuse de l'Inde.


Ce voyage est donc entrepris par Adela, que le spectateur accompagne dans sa découverte de l'inde. Une jeune femme qui suit le destin que la tradition anglaise lui impose sans passion ni rébellion, mais qui laisse dès les premier plan apparaitre une fragilité et une sensibilité remarquablement portées par une Judy Davis touchante. La beauté de l'Inde va inciter Adela à vouloir quitter ce carcan et remettre en cause ses certitudes. Elle veut découvrir ce nouveau monde, cette nouvelle civilisation. Lean nous montre une femme qui, confrontée à l'inconnu va apprendre à se connaitre et remettre en cause ce qu'elle tenait pour acquis, en premier lieu sa destinée matrimoniale. Ce sont d'abord les rencontres qui vont la faire changer, ce voyage - que l'on devine le premier d'Adela hors d'Angleterre - lui fait découvrir des hommes nouveaux, à commencer par son futur fiancé. En peu de temps, elle va découvrir un homme conformiste, falot, trop terne devant les merveilles qu'elle découvre. Ronny, interprété par un parfait Nigel Havers, est l'incarnation du fonctionnaire royal parfait, ambitieux mais lisse, qui ne fera jamais rêver Adela. Il incarne le choix de la raison, vers lequel elle se retournera plus d'une fois, sans plus jamais trouver la force de l'accepter. Face à cet homme fade, elle va rencontrer en Inde de nouveaux caractères. Fielding d'abord, enseignant aventureux et désordonné, charmant, drôle et décidé. Il est celui qui, pour Adela et Mrs Moore, ouvre les porte l'Inde, l'Anglais qui n'est pas accroché au vieux continent et qui est capable de donner le sentiment de l'aventure. L'autre rencontre, c'est Aziz, médecin indien, symbole de l'exotisme, opposé évident de Ronny par sa condition d'indien, un interdit attirant dans le monde colonial britannique. Avec douceur et subtilité, Lean plonge dans l'intimité la plus profonde d'Adela, là ou vivent ses sentiments et ses passions, qui évoluent tout au long du film jusqu'a un dénouement tragique. Pourtant, il ne nous montre jamais Adela tomber réellement amoureuse de ces hommes. Ce qui l'intéresse, c'est la remise en cause d'une norme, d'un ordre naturel et de sa psyché par un monde différent, par l'inconnu. Une fois qu'Adela a posé le pied en Inde, son destin est changé, pour le meilleur ou pour le pire. Car quoi que lui dicte son cœur ou sa raison, elle n'est plus maitresse de ses choix, des forces extérieures décideront pour elle.




Il y a une composante que l'on pourrait qualifier de surnaturelle dans La Route des Indes. L'Inde, si belle puisse-t-elle être, est aussi envoûtante et dangereuse, surtout pour l'étranger. Nous l'avons dit, nous sommes frappés par la beauté du pays dès les premiers plans, marqués par une lumière merveilleuse... merveilleuse mais inhabituelle. Le soleil frappe, aveuglant, il assomme les hommes, la nature étrange déforme leur perception. La première illustration flagrante du phénomène, dans une scène magnifique, voit Adela se promenant seule dans les environs de Chandrapore pour découvrir un temple couvert de sculptures représentant la passion amoureuse. Après quelque secondes de contemplation, Adela aperçoit les dizaines de singes sauvages qui couvrent le lieu saint, ils s'excitent, la prennent en chasse. Elle fuit, tremblante de peur. La nature a fait prendre conscience à Adela d'une sensualité qu'elle n'envisageait pas, et que son fiancé ne lui offrira vraisemblablement jamais, et dans l'instant suivant de l'inaccessibilité de cette sensualité. Un paradoxe qui va grandir dans l'esprit de la jeune femme, au point de lui faire perdre la raison. L'événement clé de La Route des Indes c'est la visite aux grottes de Marabar, dont l'image prémonitoire avait déjà frappé Adela lorsqu'elle achetait ses billets, en Angleterre. Pour plaire à ses visiteurs anglais (et peut-être séduire la jeune femme, nous ne le saurons jamais explicitement), Aziz invite Fielding, Adela, Mrs Moore et Godbole, un sage brahmane, à un pique nique au pied de ces fameuse grottes, célèbres pour l'écho étonnant qu'elles génèrent. Une série d'événements - est-ce le destin ? - écarte petit à petit les différents membre de l'expédition pour laisser seul Adela, Aziz et leur guide escalader la falaise vers quelques unes des grottes. Un échange fait d'amitié amoureuse s'instaure entre le médecin indien et la jeune femme ; ils s'arrêtent au sommet, Aziz s'écarte pour fumer une cigarette, Adela s'engage dans l'une des grottes. Ayant perdu de vue la jeune femme, Aziz l'appelle à l'entrée de chacune des grottes, créant l'écho incroyable qui créera la peur panique de la jeune femme qui s'enfuit et, privée de ses sens, accusera à son retour à la ville son accompagnateur de tentative de viol. Séquence admirablement filmée et construite, cet événement fait basculer le film. Il ne s'agit plus de savoir qui épousera Adela, mais si elle retrouvera ses sens, pour innocenter Aziz. Quant à elle, son destin est déjà brisé, elle s'est aventurée dans un tourbillon face auquel elle ne pouvait pas lutter. A l'image de ce que faisait Michael Powell avec le vent du Narcisse noir, David Lean donne une tournure quasi mystique à son film en nous montrant une nature hostile, qui par ses seules forces influe sur le destin des hommes. Dans La Route des Indes, cette nature pourtant fascinante n'est pas faite pour Adela, ni même pour les Anglais, pour ceux de l'Occident, elle va créer les pire drames pour remettre chacun à sa place.


"East is East, and West is West, and never the twain shall meet" écrivait Rudyard Kipling. Autrement dit, l'Orient et l'Occident diffèrent et ne se mêleront jamais. Cela pourrait être le sous-titre de La Route des Indes. Dès notre arrivée en Inde, on voit la séparation nette entre Anglais et Indiens. Le colonisateur à reconstruit la vieille Angleterre à Chandrapore. Les Anglais vivent entre eux, s'amusent entre eux dans une Angleterre reconstruite, et ne se mêlent pas à la population locale, à ses préoccupations, à sa culture. De l'autre côté de la barrière, les Indiens acceptent cet état de fait ou rêvent de chasser l'envahisseur, sans tenter d'abattre la frontière culturelle qui s'est dressée. Peu sont ceux qui peuvent transiger à cet état de fait, sinon Fielding, un marginal dans sa communauté qui semble entretenir une vraie relation avec l'Inde réelle, et Aziz, touché par l'ouverture d'esprit de Mrs Moore et de Fielding qui se prend à rêver d'une amitié entre Orient et Occident. Les deux visiteuses, innocentes et choquées par la situation, vont tenter de casser cette frontière et créer le début d'une amitié avec la population locale. Mais ces relations sont fragiles et l'événement des grottes de Marabar va fissurer l'espoir de rapprochement que le début du film avait fait naitre. Lors du procès, Aziz devient le symbole des indépendantiste, et son ouverture d'esprit, devant la honte qu'il a subie, se transforme en haine, même pour son ami Fielding. Les communautés se renferment encore plus sur elles-mêmes, les tensions nationalistes sont à leur comble. Les Anglais qui rêvaient à l'amitié transculturelle quittent le pays ou, comme Mrs Moore, disparaissent. Dans son écriture Lean décrit cette situation avec une immense habileté, sans manichéisme et sans simplisme. Ce traitement remarquable s'illustre parfaitement lors de la seconde partie du film, consacrée au procès d'Aziz et à ses conséquences sur le monde extérieur racontées avec intelligence et retenue. Justice est rendue, mais le cinéaste, lui, ne juge jamais, exposant les torts et les raisons de chacun. L'establishment anglais est méprisable, mais les indépendantistes indiens sont inquiétants, l'existence des castes - sans être soulignée - n'est pas masquée, les faits sont montrés mais personne n'est condamné, Lean laisse le spectateur se forger son opinion. La sienne semble se rapprocher de la maxime d'Octave dans La Règle du Jeu : « Le plus terrible dans ce monde c'est que chacun a ses raisons. » Pour rendre son film encore plus pertinent, David Lean se permet même des légèretés, des moments d'humour, notamment à travers la maladresse d'Aziz qui permet à La Route des Indes d'échapper à toute pesanteur et de donner force à son constat terrible.


Pourtant les dernières images du film nous redonnent un espoir, dans l'apaisement des paysages himalayens Fielding retrouve Aziz, et ils semblent à même de reconstruire leur amitié par l'entremise de Godbole. Personnage secondaire à l'intrigue, le sage brahmane apparait finalement comme l'un des plus importants, en tout cas comme le porteur du message de Lean, ce n'est d'ailleurs sûrement pas pour rien qu'il est interprété par l'un de ses acteurs historiques, l'immense Alec Guinness. Un Blanc jouant un Indien, cette fois l'Est rencontre l'Ouest. Et cette rencontre est porteuse d'un message: tout est écrit, l'homme ne peut rien, il faut laisser faire les choses, un principe de vie répété régulièrement par Godbole et qui laisse un espoir : avec le temps, tout ira mieux. Nous en voyons les prémices à la fin du film, malgré la solitude d'Adela et la disparition de Mrs Moore. Ces personnages n'étaient en fait que des passeurs, pour nous faire rencontrer le vieux sage indien et appréhender son message. Les hommes ne peuvent pas lutter contre leur destin intime, ni contre celui de l'Humanité : on ne peut pas combattre la nature, on ne peut pas rapprocher les hommes de force, mais l'espoir est là.

Pour sa dernière œuvre, David Lean à livré un film d'une richesse incroyable, que ces quelques lignes ne peuvent qu'effleurer. Ses lignes de forces multiples, intimes, historiques, politiques ou spirituelles sont savamment entremêlées pour un résultat d'une fluidité formidable, passionnant dès la première vision et révélant avec le temps sa complexité pour le plus grand bonheur du spectateur. Maitre de tous les aspects de son film, Lean signe une œuvre somme et définitive, au casting, à l'écriture, à l'interprétation et à l'esthétique impeccables. La Route des Indes s'impose incontestablement comme l'une des œuvres indispensables d'une filmographie imposante.

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Par Philippe Paul - le 29 novembre 2013