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Critique de film
Le film

La Rosière de Pessac I

L'histoire

Chaque année depuis des temps immémoriaux, la communauté rurale de Pessac, lieu de naissance de Jean Eustache, se réunit une journée en l’honneur de la Rosière : une jeune fille du village, élue pour son mérite et sa vertu, se voit acclamée par ses habitants, l’évènement culminant dans un discours annuel du maire. Le cinéaste part enregistrer celui-ci une première fois en 68. Il y aurait dans pareille manifestation, sa désuétude évidente, terrain à la moquerie aisée, ce qu’Eustache évite soigneusement, refusant le portrait acerbe façon comices agricoles de son cher Flaubert. Il nourrit au contraire ici l’idéal d’un cinéma d’observation qui, s’il peut générer un commentaire sociologique, n’entend pas en porter un en lui-même : « Je prends la tradition telle qu’elle est, et je la filme en la respectant totalement. Je ne porte aucun regard moral, aucun regard critique sur ce que je filme. Peut-être a-t-on un tel regard malgré soi, mais ce que je peux dire c’est qu’en tout cas, il n’y a nulle intention dans La Rosière de Pessac, ni morale, ni critique. Je n’admire pas particulièrement cette tradition, je n’ai rien non plus contre elle, elle ne me fait pas ricaner, je n’ai aucune opinion là-dessus. C’est cinématographiquement qu’elle m’intéresse. Et si j’ai une opinion sur la fête de la vertu, - faut-il ou non célébrer la vertu ? - je la garde pour moi, car elle n’intéresse personne » (1).

La Rosière de Pessac I, où Eustache profite d’un évènement qu’il connaît bien pour filmer l’émouvant collectif que constitue une foule en joie, connaît un succès d’estime à sa sortie, son portrait à la fois brut et empathique de la ruralité méridionale et du discours qu’elle tient en une occasion sur elle-même entrant en résonance/dissonance avec les évènements politiques parisiens de la même année. A la suite de l’insuccès de Mes petites amoureuses (qui racontait son passage de Pessac à Narbonne), il décidera de « régresser » de nouveau vers son terroir natal. Son idée de génie consiste à relancer le projet de la Rosière à dix ans d’intervalle, dans l’ambition de créer une franchise qui, en temps réel, décrirait l’évolution sociopolitique du monde paysan français (de quoi relativiser la nouveauté conceptuelle des work in progress de Richard Linklater).

« Pourquoi avoir refait La Rosière de Pessac ? Parce qu’en 1968, quand j’ai tourné le film, j’ai regretté qu’il n’existe pas le même film en 1896, l’année où cette tradition, qui remonte au Moyen-âge, a été ranimée et instituée et qui correspond à peu près à l’invention du cinéma. J’ai rêvé à ce qu’auraient fait les frères Lumières en 1905 de cet évènement ; j’ai rêvé qu’un autre opérateur aurait filmé la cérémonie de la Rosière pendant la guerre de 14-18, on aurait vu les poilus, le village et les gens tels qu’ils étaient à l’époque ; j’imaginais le même film en 1936, au moment du Front Populaire, quand le maire de Pessac était communiste, je crois, ou en tout cas socialiste ; et puis il y aurait eu la Rosière sous l’Occupation, avec des allemands regardant passer le défilé. En 68, ce n’est qu’une fois le film fini que j’ai pensé à cela, quel extraordinaire témoignage sur le temps qui passe offriraient tous ces films, et je me suis dit, en manière de boutade, que j’aimerais bien refaire le même film tous les ans, comme un fonctionnaire qui fait son travail (…) et l’envie m’est venue, de le refaire, exactement de la même façon, en filmant la même chose, avec cette idée donc que si on filme la même cérémonie qui se déroule sous tous les régimes, toutes les Républiques, on peut filmer le temps qui passe, l’évolution et la transformation d’une société à l’intérieur d’une certaine permanence, celle d’un lien et celle d’une tradition. C’est l’idée du temps qui m’intéresse » (1).

Eustache réaffirme ici l’ancrage de son cinéma dans le réalisme cher aux Lumières, où l’image enregistrée offre en elle-même un commentaire plus riche et plus subtil qu’un propos que voudraient lui apposer ses auteurs s’ils se risquaient au commentaire (on en apprend tellement sur le début du siècle en regardant les badauds qu’ils filmèrent sans rien prétendre leur faire raconter). En revendiquant l’effacement, Eustache rêve à un « 7ème Art » (plus « artisanat » qu’ « art » dans les faits) supérieur à ses créateurs (ramenés au poste de modestes fonctionnaires), imposant en lui-même l’obsession thématique propre au cinématographe : le temps qui passe.

La Rosière de Pessac II, tourné avec peu ou prou la même équipe et l’apport de Françoise Lebrun, témoigne d’abord d’une évolution technique (le passage du noir et blanc à la couleur), puis sociale (réaménagement -à la réussite discutable- du village, apparition d’une équipe TV couvrant « l’info »), politicienne enfin (en onze ans, le discours ambiant a pour ainsi dire muté). Elle raconte aussi ce qui s’est métamorphosé dans le regard du metteur en scène lui-même, plus critique avec le déroulement des opérations, moins bienveillant à l’égard des campagnards. De l’évènement en tant que tel, Eustache fait dévier son intérêt vers toutes les procédures pratiques permettant le bon déroulement de celui-ci (les « petites mains ») – moins de l’aura de la Rosière, plus d’électoralisme de proximité (alors même que le paternalisme est dans les grandes lignes revu à la baisse) : « A un niveau très modeste, parce que je ne veux pas de grands sujets, ce que je montre c’est comment fonctionne une société, comment fonctionne le pouvoir » (1).

La Rosière sourit… dans une France centralisée abandonnant ses campagnes à leur sort, pour combien d’années encore ? Ce dont témoigne au final le plus cruellement, après La Rosière I, II, l’inexistence d’un III ou suivants, c’est à quelle vitesse le temps aura rapidement eu raison d’un de ses observateurs, le météore Eustache.


  (1) In Jean Eustache, Alain Philippon, 1986, Ed. Cahiers du Cinéma – Collection « Auteurs »

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Par Jean-Gavril Sluka - le 25 août 2014