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Critique de film
Le film

La Révolte des dieux rouges

(Rocky Mountain)

L'histoire

Un groupe de soldats sudistes, mené par le capitaine Lafe Barstow, pénètre à plus de 3 000 kilomètres derrières les lignes de défenses nordistes, afin de lever de nouvelles troupes en Californie. Il s’agit d’un effort désespéré de la part du Sud qui est en train de perdre la guerre. Mais les choses tournent mal, et après avoir sauvé d’une attaque indienne une charmante jeune femme promise à un lieutenant de l’armée nordiste, le petit groupe se retrouve bientôt obligé de tenir le siège au sommet d’une montagne. L’armée de l’Union d’un côté, les Indiens de l’autre : le piège se referme inéluctablement…

Analyse et critique

La révolte des dieux rouges s'avère relativement sombre de manière générale, mais aussi bien plus adulte et plus mature que Montana sorti la même année. Ce western comporte toutes les qualités techniques habituelles de base déployées par la Warner. Le scénario est simple, linéaire, ménageant quelques surprises et des dialogues toujours soignés, comme on savait si bien les écrire à cette époque, y compris pour des films un peu moins prestigieux comme celui-ci. Certes, on se prend parfois à rêver de ce qu’aurait fait Raoul Walsh avec un tel film : il se serait certainement empressé de dynamiter l’action et de proposer des prouesses techniques audacieuses, tout en se basant sur un découpage rapide et nerveux dont il avait le secret. En l’état, rien de tout cela, mais subsiste néanmoins une mise en scène propre et solide. William Keighley n’est pas un grand réalisateur, il est tout au plus un très bon technicien qui fait ce que la Warner lui demande de faire. Son absence de style, de marque personnelle, toutefois mêlée à un indéniable professionnalisme, lui ont permis de s’ériger en "yes man" régulier et prisé de la Warner, afin de mettre en boite des films souvent réussis et dans à peu près tous les genres, de la comédie au western, en passant par le film de cape et d’épée. Présentement, il réalise un western sans temps mort, aux paysages bien mis en valeur et au suspense efficace. Techniquement, grâce aussi à une photographie en noir et blanc plutôt belle et à une musique de Max Steiner parfois originale, l’ensemble s’avère de qualité et très agréable à suivre.

La distribution peut se juger dans le même ordre d’esprit, avec une troupe d’acteurs chevronnés pour la plupart. Des gueules de cinéma, des interprétations robustes à défaut d’être subtiles, des corps qui savent bouger dans l’action… Bref, absolument tout répond au standard de qualité que l’on trouve dans les meilleures séries B de cette époque. Manque simplement la vision d’un grand cinéaste, à l’image d’un Boetticher, qui aurait su transcender tout cela. Errol Flynn est très à l’aise et possède son métier à la perfection, ce qui se sent indubitablement une nouvelle fois. Le visage grave, travaillé par des années d’une vie dissolue, l’acteur commence désormais à faire plus vieux que son âge. Mais force est de constater que cela lui sied bien et que, malgré tout, son regard pétillant, son charisme distingué et sa voix rassurante existent toujours. Il compose ici un personnage peu complexe, mais d’un naturel désarmant et d’une discrétion assez peu commune. Keighley ne le dirige pas aussi bien que Curtiz et Walsh, loin s’en faut, mais l’acteur a suffisamment de métier pour savoir quoi faire et crever l’écran quand il le désire. C’est l’essentiel. De son côté, dotée d’un joli minois, l’actrice Patrice Wymore est en contrepartie assez fade. Il faut dire que son rôle n’a rien d’extraordinaire, mais au moins le tient-elle avec justesse, sachant faire passer l’émotion au spectateur. Elle deviendra par ailleurs la troisième femme de Flynn quelques temps avant la sortie du film.

Cette histoire de Sudistes pris au piège d’un plan qui se referme sur eux permet en fin de compte d’assister à une sorte de huis clos en plein air. Respectant presque à la lettre les codes scéniques du théâtre classique (unité de lieu, de temps et d’action), le déroulement de l’intrigue est parcouru de moments d’émotion et de séquences d’attaques "à hauteur d’hommes". Ce petit groupe de confédérés n’apparait pas très glorieux, il poursuit simplement un idéal, un combat perdu d’avance qui alourdit davantage l’atmosphère du film, personnalisant à la perfection l’intelligence, la foi et l’astuce du Sud se heurtant à l’organisation et les moyens conséquents du Nord. Dans ce contexte difficile, les Indiens feraient presque figure d’ennemis de second plan s’ils n’étaient pas la cause de l’urgence désespérée de la situation et, par ce biais, de la mort des protagonistes principaux. Ces huit hommes, véritables héros qui s’ignorent, échoueront dans leur mission première, sauveront une femme, puis la laisseront en arrière afin de lui laisser le temps de s’échapper… Ils mourront armes à la main et bottes aux pieds. Bien moins épique et grandiose, l’issue n’est pourtant pas sans rappeler celle du chef-d’œuvre absolu que demeure La Charge fantastique réalisé par Raoul Walsh en 1941. A la différence qu’ici, en réponse à un mercenaire qui lui demande s’il préfère réussir sa mission ou jouer les héros, Errol Flynn ne répond rien, détruit par le cynisme de l’expérience. Son George Armstrong Custer, fier et courageux dans le film de Walsh, ne l’aurait jamais toléré, le devoir et l’héroïsme lui apparaissant telles deux notions inséparables.

Dans un nuage de poussière, un cercle mortuaire jonché de cadavres s’est formé. Transpercé par deux flèches indiennes, Errol Flynn est le dernier de son groupe à s’étendre et à s’abandonner à son dernier sommeil. Le régiment nordiste, arrivé après la bataille, lui rendra un vibrant hommage et plantera ce modeste drapeau sudiste accroché au fusil de l’un des héros au sommet de la montagne : elle leur appartiendra pour toujours. Ainsi se termine le dernier western tourné par Errol Flynn. Il n’en tournera plus aucun autre jusqu’à sa mort, en 1959. La même année, il tourne Kim, un film d’aventure pour la MGM, puis multipliera ensuite les productions en dehors de la Warner. Il ne fera plus de grands films, ce qui était de toute manière déjà le cas depuis quelques temps, mais il obtiendra encore quelques succès d’envergure. On notera un dernier film sous contrat à la Warner en 1953, la très sympathique Vagabond des mers, réalisé par son vieux complice William Keighley. Mais qu’importe, car dans les années 50, Errol Flynn n’avait plus rien à prouver, il avait déjà vécu l’équivalent de plusieurs vies. Usé, il disparaîtra à l’âge de 50 ans, sans rien regretter d’une existence désormais légendaire.

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La fiche IMDb du film
Par Julien Léonard - le 19 février 2010