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Critique de film
Le film

La Reine Kelly

(Queen Kelly)

Partenariat

L'histoire

Dans un royaume imaginaire d’Europe, la Reine (Seena Owen), sadique, cruelle et impitoyable, doit épouser le Prince Wolfram (Walter Byron), un noceur et libertin notoire. Un jour, à la tête de son régiment, chevauchant sur les routes de campagne, il croise un groupe de jeunes nonnes en promenade. Il remarque immédiatement la belle Patricia Kelly qui, tout émoustillée, en perd sa culotte ! N’arrivant pas à se l’enlever de l’esprit, il profite de la nuit pour se rendre au couvent où se trouve Patricia et, simulant un incendie, il profite de la panique pour l’enlever. Il la conduit au Palais Royal et entreprend de la séduire. Ils tombent dans les bras l’un de l’autre mais la Reine les surprend…

Analyse et critique

Après Folies de femmes, Von Stroheim se trouve catalogué comme réalisateur à problèmes, autoritaire, incontrôlable et ne respectant ni délais ni budgets. Il en subira les conséquences et aucun de ses cinq autres films suivants ne verra le jour dans la version voulue par lui, mais tous seront coupés et remontés derrière son dos. Le problème de Queen Kelly est cependant tout autre. C’est l’arrivée du parlant qui nous aura privé de l’intégralité de ce film auquel il ne reste pratiquement plus aujourd’hui que le prologue. Mais ce dernier se révèle en l’état tout à fait cohérent, riche et complet pour nous fournir un film plus que satisfaisant, l’un des sommets de son œuvre malgré son incomplétude. A signaler que ceux qui découvriront Queen Kelly à l’occasion de l’achat de ce coffret seront peut être étonné d’en connaître déjà des images ; en effet, certains séquences sont utilisées dans le chef-d’œuvre de Billy Wilder qui voit réunis Erich Von Stroheim et Gloria Swanson vingt ans après : Sunset Boulevard. Lorsque Norma Desmond montre des extraits des films qui ont fait sa gloire à William Holden, ce sont des extraits de la séquence du couvent dans Queen Kelly.

Mais faisons machine arrière ! En 1928, Erich Von Stroheim était considéré (malgré ses frasques, délires mégalomaniaques et ses démêlées avec les studios) comme l’un des réalisateurs les plus ambitieux et talentueux et Gloria Swanson comme l’une des actrices les plus fiables du moment. Avec Joe Kennedy (le père du futur Président des Etats-Unis et amant de l’actrice) en tant que coproducteur, les deux stars pensaient réaliser avec Queen Kelly le film qui couronnerait leurs carrières respectives. Après trois mois de tournage (une fois encore très onéreux, le réalisateur ne reculant devant aucune dépense pour parfaire son film), Le Chanteur de Jazz fait son apparition et bouleverse toute la production cinématographique. Joseph Kennedy décide d’arrêter les frais et de bloquer le film pensant qu’un muet était désormais voué à l’échec et n’aurait plus aucune chance commercialement parlant. Il en sera de même de pratiquement tous les films muets en chantier. Tenant à son ‘bébé’, Gloaria Swanson décide néanmoins de tourner une fin hâtive qui voyait la mort de son personnage et le suicide du Prince Wolfram ; elle fût ajoutée au montage existant pour y être au moins exploitée en Europe, Stroheim refusant de voir cette œuvre ‘bâtarde’ distribuée aux USA. En effet, de trente bobines (5 heures de film) initialement prévues, il n’avait pu en tourner que dix. Les ‘miettes’ (seulement 20 malheureuses minutes) de la seconde partie se déroulant dans un bordel en Afrique n’ont été retrouvées qu’en 1963 et le film complété et restauré (avec aussi la très bonne musique écrite par Adolph Tandler pour la version de 1931) ne fut pas diffusé avant 1985 en Amérique. C’est la version que nous avons la chance d’avoir aujourd’hui sur DVD.

Grâce à la manière de tourner de Stroheim, qui filmait les scènes dans leur ordre chronologique, son ‘prologue’ forme un long métrage tout à fait exploitable et pleinement satisfaisant en l’état, sorte de conte de fée au cours duquel un Prince tombe amoureux d’une fille de la campagne rencontrée au bord d’une route. Au départ, il ne veut que ‘jouer’ avec elle mais dès qu’ils se retrouvent ensemble pour une soirée dans un des appartements du Palais Royal, il est clair qu’il en est sincèrement épris et la réciproque est également valable. Wolfram n’est donc pas un cynique haïssable comme les officiers joués par Stroheim mais un personnage attachant, noceur, libertin et bon vivant mais capable de romantisme et de sentiments à ses heures. Mais connaissant Stroheim, il paraissait évident qu’il n’allait pas en rester à ce stade. D’ailleurs déjà avant ça, la rencontre du couple s’était déroulée d’une manière assez triviale et osée, Patricia, émue, en perdant sa culotte devant la foule (soldats et nonnes), la ramassant et, de rage et de honte, la jetant au Prince toujours à cheval ; celui-ci n’hésite pas à la renifler avant de l’enfouir sous sa selle ! Séquence assez hallucinante de culot dans la droite lignée de ce que Stroheim réussit le mieux, un mélange de réalisme et de fantaisie grotesque proche parfois du kitsch ; une mixture qui n’a pas vieillie d’un poil et qui étonne encore aujourd’hui. Dans le même ordre d’idées, Queen Kelly bénéficie toujours dans son atmosphère générale d’un fort potentiel érotique : dès la première séquence, la reine nous apparaît entièrement nue sur son balcon puis se déplaçant dans son palais, les parties de son corps encore tabous à l’écran à l’époque étant stratégiquement cachées par le chat qu’elle porte dans ses bras ; la scène de séduction dans les appartements royaux splendidement photographiée avec ses plans de visages éclairés à la bougie, le prince déshabillant sa conquête de ses yeux avides, possède aussi une formidable sensualité.


Puis arrive la fameuse et inoubliable séquence de la découverte des deux amants par la Reine paranoïaque et jalouse qui se met à fouetter avec une furie proche de la folie la malheureuse Patricia alors que le garde regarde avec voyeurisme cette scène d’un œil égrillard, cruel et amusé. Difficile d’oublier le visage haineux de la remarquable Seena Owen. Encore plus démente et morbide, véritable descente aux enfers et témoin du plus pur génie du réalisateur, le fragment africain retrouvé se situant dans un bordel dans lequel Patricia vient assister aux derniers instants de sa propriétaire qui n’est autre que sa tante. Cette dernière a pour ultime volonté de voir se marier au pied de son lit de mourante sa nièce avec un riche propriétaire syphilitique, boiteux, d’une laideur repoussante et dont le regard lubrique ne cache rien de ses désirs les plus pervers. Tully Marshall est remarquable de monstruosité dans la peau de ce personnage. Un quart d’heure de pure folie ‘stroheimienne’ qu’il aurait été dommage de ne jamais voir. Le film se termine ici, le reste prévu dans le scénario nous étant résumé en quelques minutes à l’aide de cartons et photos de tournage. Mais l’ultime séquence tournée de la filmographie du cinéaste demeurera à jamais inoubliable. Au final, malgré cet inachèvement, le sinistre récit de déchéance que constitue Queen Kelly peut aisément être compté parmi ce qu’a fait de plus mémorable le réalisateur maudit. En effet, stylistiquement parlant, il était au sommet de son art, remarquablement aidé en cela par la somptueuse photographie de Paul Ivano. Visuellement sophistiqué, musicalement assez vigoureux et toujours aussi fascinant, un exemple de la perfection qu’avait atteint le cinéma muet à son crépuscule, les images dégageant assez sens et de puissance pour en dire un maximum sans n’avoir plus besoin d’avoir recours à de multiples cartons et intertitres.

1ère partie : introduction et analyse de Maris aveugles

2ème partie : Folies de femmes

En savoir plus

La fiche IMDb du film

Erich Von Stroheim à travers ses films

Par Erick Maurel - le 25 octobre 2006