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Critique de film
Le film

La Rapace

(Decoy)

L'histoire

Frank Olins (Robert Armstrong) purge une peine capitale après avoir organisé un casse fructueux pour lequel il refuse de révéler où se cache le butin. Sa compagne, Margot Shelby (Jean Gillie), une femme cupide et sans scrupules qui souhaite mettre la main sur le magot, entreprend par tous les moyens de le faire évader. A cette fin, elle use de ses charmes auprès de tous les hommes qui peuvent l'aider dans cette quête...

Analyse et critique

Studio fauché s'il en est, Monogram Pictures est ce qu'on appelle communément une Poverty Row, un studio spécialisé dans les réalisations à faible budget, le plus souvent destinées à accompagner en double programme des productions A au budget plus conséquent. Decoy a été réalisé en 1946, année charnière pour le studio qui, sous la houlette de son nouveau producteur, Walter Mirisch, va fusionner avec Allied Artists. On peut donc dire qu'il s'agit là d'un des derniers films disposant d'un budget très modeste produits par Monogram. Le constat est évident dès les premières minutes du film où, exceptée une séquence en extérieur (comme à la fin du film), les plans ramassés et la pauvreté des décors trahissent une économie criante de moyens. Néanmoins Decoy se distingue du tout-venant des productions habituelles des Poverty Row par l'originalité de son propos. Ned Young, le scénariste, fut blacklisté lors des heures sombres du Maccarthysme et se distinguera comme acteur chez Joseph H.Lewis (Gun Crazy, A Lady Without Passport) et Gordon Douglas (The Iron Mistress) tandis que Stanley Rubin, l'auteur de l'histoire, encore vivant aujourd'hui, se fera connaître dans les années 50 comme producteur de films aussi prestigieux que The Narrow Margin (Richard Fleischer), River of No Return (Otto Preminger) ou encore, plus près de nous, White Hunter Black Heart (Clint Eastwood). On n'avait rarement vu - voire jamais, jusqu'à présent à l'écran - une femme être affligée de si nombreux vices (cupidité, absence totale de scrupules, sadisme notoire, infidélité chronique...). Elle incarne la femme fatale inhérente au film noir, mais le pouvoir qu'elle exerce sur les hommes s'exprime autant par des rapports de force et d'intimidation que par une séduction intéressée. Le titre français, La Rapace, est à ce titre évocateur.

D'autre part, le film se déroule dans une atmosphère de violence inouïe dans les actes comme dans les propos. On a d'ailleurs parfois le sentiment que les interprètes en font des tonnes selon qu'ils surjouent - comme Jean Gillie, actrice britannique, prématurément disparue 3 ans après ce film, qui tourna son premier film américain avec ce Decoy dont le réalisateur, Jack Bernhard n'est autre que son mari, rencontré lors de la Seconde Guerre mondiale pendant qu'il faisait son service militaire - ou au contraire, selon qu'ils évoluent dans un registre beaucoup plus économe d'artifices - comme Sheldon Leonard, éternel second couteau des plateaux hollywoodiens : It's a Wonderful Life (Frank Capra), Uncertain Glory (Raoul Walsh), To Have and Have Not (Howard Hawks), qui est à la limite de la caricature par une absence d'expression censée lui donner l'assurance d'un flic blasé, revenu de tout. Pour donner une idée de l'extrême âpreté de certaines séquences, il suffit d'évoquer la scène lors de laquelle Margot Shelby rend visite à Frank quelques heures avant son exécution : elle se présente à lui endimanchée et tout sourire comme si elle se préparait à sortir pour une fête et lui demande avec une désinvolture incongrue de se plier aux exigences en vigueur, à savoir accepter de se confier à l'aumônier. Tout en lui soufflant à l'oreille son plan diabolique qui consiste à faire administrer par le médecin légiste, qu'elle a préalablement séduit, une dose de méthylène bleu, seul antidote au gaz par lequel il va être exécuté et qui lui permettra de revenir à la vie quelques heures après.

La scène où on voit Frank revenir à la vie est chargée d'une tension inhabituelle pour un film noir. Elle renvoie, comme un hommage, aux films fantastiques. On peut à cet instant, rapprocher l'héroïne des figures diaboliques incarnées par les savants dans le genre fantastique. A peine sera t-il revenu à lui, à peine aura t-il délivré son secret sur l'emplacement du butin qu'il sera froidement assassiné par l'homme de main et amant de Margot, un avocat véreux dont elle ne tardera pas d'ailleurs, quelques heures plus tard, juste avant de toucher au but, à se débarrasser en lui roulant dessus avec une froideur déconcertante, à peine troublée par un regard vacillant, animé d'une rage meurtrière. Et c'est peut être là d'ailleurs l'élément le plus significatif du film, celui qui donne sens à ce déferlement infernal de violences. On peut y voir comme une vibrante dénonciation de la cupidité qui sclérose une société américaine dans laquelle on n'existe pas sans les artifices de la richesse. On repense à cette scène où, sans retenue, Margot tente de convaincre le médecin légiste de la prison, encore hésitant, en lui exposant crûment son aversion de la pauvreté et de la soumission qu'elle entraîne, selon elle. Decoy évoque par instant Detour d'Edgar G.Ulmer, notamment à travers le personnage du médecin impuissant devant le déroulement tragique de son destin. La comparaison s'arrête là car avec des moyens comparativement aussi modestes, la mise en scène d'Ulmer, faite d'ellipses et d'un art inimitable des gros plans, exprime avec une force autrement plus convaincante le trouble et l'inéluctable. Il faut mettre aussi à la décharge de Jack Bernhard une distribution assez inégale qui souffre de seconds rôles ternes, trop en retrait. Cependant, en dépit d'une impression brouillonne, ce petit film noir n'en possède pas moins suffisamment d'atouts pour satisfaire les amateurs les moins exigeants du genre.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Yann Gatepin - le 11 février 2013