Menu
Critique de film
Le film

La Proie des hommes

(Raw Edge)

Partenariat

L'histoire

1842 en Oregon où la loi n’existe pas encore vraiment, le territoire étant toujours en attente de savoir s’il sera dirigé par les États-Unis d’Amérique ou la Grande-Bretagne. C’est le riche propriétaire Gerald Montgomery qui, au mieux de ses propres intérêts, édicte et impose ses propres lois dont celle, peu banale, qui dit que toute femme veuve ou jeune fille deviendront sans leur consentement la propriété du premier homme qui la réclamera. Hannah (Yvonne de Carlo), l’épouse du tyran local, est violentée dans une sombre écurie ; son assaillant a le temps de prendre la fuite sans qu’elle n’ait eu le temps de voir de qui il s’agissait. Le jeune fermier Dan Kirby (John Gavin), qui avait quelques minutes auparavant osé lever la voix sur la jeune femme, est accusé de l’agression puis lynché sans plus attendre. Tex (Rory Calhoun), le frère du pauvre bougre venant d’être pendu, arrive peu après en ville ; en apprenant la tragédie survenue à Dan, il a bien l’intention de le venger. Quant à Paca (Mara Corday), la veuve de Dan, dans le respect de la loi de Montgomery elle est "jetée en pâture" à tous les mâles libidineux de la région avant même qu’elle n’ait eu le temps de rejoindre son peuple (elle est d’origine indienne). C’est Sile Doty (Robert J. Wilke) qui, plus rapide que les autres, devient le nouvel époux de Paca. Le jour où Montgomery est tué par les Indiens, c’est au tour de son épouse de se retrouver dans la même inconfortable situation ; en effet, elle est désormais "la proie des hommes", ceux-là même qui étaient sous les ordres de son défunt mari...

Analyse et critique

Une ville d’Oregon (région alors tiraillée entre les Anglais et les Américains) sous la coupe d’un homme ayant édicté ses propres lois dont celle, peu commune et totalement amorale, qui dit que toute femme - veuve ou jeune fille - deviendra sans son consentement la propriété du premier homme qui la réclamera. Peu courant comme postulat de départ, voire même totalement inédit ! Ici ce n’est pas l’appât du gain qui régit les comportements des uns et des autres mais la femme. Pour les beaux yeux et autres charmants atours de la toujours aussi charmante Yvonne De Carlo, quasiment tous les hommes du film vont s’entretuer à peine son époux ayant passé l’arme à gauche. Autant dire qu’avec une telle idée et un tel casting, nous étions en droit d’attendre beaucoup de ce western à l’intrigue pour le moins originale. Malheureusement, de mon point de vue, le côté redondant du scénario n’a d’égal que sa bêtise ! Après un début intrigant (la très plaisante chanson du générique, l’étonnant postulat de départ dévoilé, la caméra suivant les jambes d'Yvonne de Carlo sans dévoiler son visage, le suspense qui accompagne la séquence de sa tentative de viol dans la grange, le mystère quant à l’identité de l’agresseur, le lynchage puis l’arrivée de Rory Calhoun qui se heurte littéralement à son frère pendu.), ce western devient très vite répétitif, ne nous proposant jusqu’à la fin de ses pourtant courtes 73 minutes que cette incessante ronde de mâles en rut essayant de s’accaparer les veuves, précipitant même parfois leur solitude à coups de revolver afin de pouvoir "en profiter" plus tôt et plus vite. Et de suivre consternés cette incessante chasse à la femme qui tourne tellement vite en rond que c’est l’ennui qui nous gagne peu à peu, juste après la première apparition du comédien Rory Calhoun qui n'arrive qu'au bout de 16 minutes de film.

La torpeur qui nous envahit alors n’est pas seulement due au pénible scénario des duettistes Harry Essex et Robert Hill avec leur sarabande de pantins complètement désincarnés, mais également à la mise en scène indigente de John Sherwood qui réalisait à l’occasion le premier de ses trois films (les deux autres seront des films fantastiques de second ordre) après avoir été un talentueux assistant aux côtés de noms prestigieux tels, excusez du peu, Howard Hawks, Frank Borzage, Douglas Sirk, George Sherman, Jack Arnold, Max Ophuls ou Sam Wood. Comme quoi un bon assistant ne devient pas nécessairement un réalisateur inspiré et (ou) efficace : les seules idées de mise en scène s’avèrent ici finalement assez gratuites même si intrigantes au premier abord, le reste étant on ne peut plus banal, terne et mal rythmé. Le budget de ce film étant ridicule, son esthétique se révèle d’une pauvreté affligeante, les décors sont réduits au strict minimum, les figurants pour interpréter les Indiens semblent avoir été recrutés au hasard dans la rue juste avant de tourner les scènes, les cascadeurs ne sont guère énergiques et les transparences utilisées à foison ne sont pas bien intégrée... un comble pour une compagnie dont la principale qualité était en début de décennie d’éviter au maximum le tournage de ses westerns en studio. Ici, tout sent le factice à plein nez : cela n’est évidemment pas bienvenu pour rehausser le niveau déjà bien faiblard du film sans ces paramètres financiers. Quand, pour corser l'ensemble, la musique se met à ressembler plus à une cacophonie envahissante qu'à autre chose, et que les comédiens ont l'air de ne pas se sentir vraiment concernés, on décroche très vite.

C’est d’autant plus dommage que le casting était pour le moins alléchant sur le papier. Aux côtés de Rory Calhoun (un peu effacé ici), on trouve toute une brochette de seconds couteaux que l’on connait très bien, si ce n’est de noms au moins de visages, la plupart ayant écumé le western à maintes reprises. Citons parmi ceux que vous reconnaitrez très probablement : Emile Meyer, Neville Brand (dont on oublie qu’il fût, après Audie Murphy, le deuxième soldat le plus décoré de la Seconde Guerre mondiale - merci à Patrick Brion de nous l'apprendre), Robert J. Wilke ou John Gavin dans son premier rôle au cinéma (plus tard, il interprétera entre autres Jules César dans le Spartacus de Stanley Kubrick). Du côté des protagonistes féminines, nous avons Mara Corday et surtout la toujours aussi charmante Yvonne de Carlo qui mettait un terme avec ce film à son contrat à la Universal, compagnie pour laquelle elle fut l’une des actrices fétiches depuis le milieu des années 40. Dommage qu’elle quitte le studio sur une si pitoyable prestation, due très probablement à l’écriture de son personnage qui ne dégage pas plus d’émotion que n’importe quel autre. Car aucun acteur n’est vraiment mauvais dans ce film ; seulement que pouvaient-ils faire de mieux pour pouvoir donner de la chair à de tels personnages aussi peu étoffés et brossés à la truelle par les auteurs ? Pour tout dire, on se fiche presque de ce qui arrive à n’importe lequel d'entre eux puisqu'il est quasiment impossible de ressentir de l'empathie envers quiconque. Quant à l'émotion, elle est aux abonnés absents. Comme à mon habitude, je ne vais pas prolonger cette critique pour deux raisons : pour ne pas donner plus d’importance à un film qui ne la mérite pas et pour ne pas enfoncer plus longuement un western qui possède probablement ses admirateurs.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 14 décembre 2013