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Critique de film
Le film

La Poursuite implacable

(Revolver)

L'histoire

Autrefois policier, Vito Cipriani (Oliver Reed) est le directeur de la prison de Milan. Un établissement qu’il gère avec la même poigne que celle dont il faisait montre dans sa carrière précédente. Mais l’inébranlable défenseur de l’ordre se voit un jour contraint de se faire hors-la-loi après qu’Anna (Agostina Belli), sa jeune épouse, a été kidnappée. D’anonymes et inquiétants correspondants annoncent à Vito qu’il ne la reverra vivante qu’après avoir fait évader de sa prison un certain Milo Ruiz (Fabio Testi). Le jeune homme vient d’y être incarcéré après avoir pris part à un hold-up. Débute dès lors une aventure criminelle dont les dimensions politique et conspiratrice se dévoileront peu à peu. Elle emmènera Cipriani et Ruiz de Milan à Paris où La Poursuite implacable connaîtra son sanglant épilogue...

Analyse et critique


La Poursuite implacable sort sur les écrans italiens en 1973. Le genre dit du poliziottesco est alors en plein essor. Une déclinaison transalpine et seventies du film criminel dont La Poursuite implacable semble, de prime abord, réunir les ingrédients récurrents. Comme la plupart des autres poliziotteschi, La Poursuite implacable est d’abord le fait d’une équipe réunissant une brochette d’artisans éprouvés du bis transalpin, tous (sous) genres confondus... On retrouve au scénario des auteurs ayant précédemment œuvré dans le ciné-fumetti (Danger : Diabolik ! de Mario Bava), le western spaghetti (Companeros de Sergio Corbucci) ainsi que dans le giallo (L'Uomo dagli occhi di ghiaccio de Alberto de Martino). Derrière la caméra de La Poursuite implacable : Sergio Sollima, un  cinéaste qui s’est lui aussi illustré auparavant dans nombre de registres du cinéma d’exploitation italien. Qu’il s’agisse du film d’espionnage (la série des Agent 3S3), du western all’ italiana (Le Dernier face-à-face) ou bien encore du giallo (Le Diable dans la tête). Devant sa caméra, l’on retrouve notamment Agostina Belli et Fabio Testi, l’une et l’autre interprètes fréquent.e.s de westerns spaghettis et de gialli. Certes moins coutumiers du cinéma de genre italien, le britannique Oliver Reed ou l’hexagonal Frédéric de Pasquale font encore écho par leur présence à de nombreux autres poliziotteschi, aux castings tout aussi cosmopolites. Citons, entre autres exemples, Rue de la violence de Sergio Martino avec le français Luc Merenda et l’étasunien Richard  Conte, un poliziottesco lui aussi milanais et sorti la même année que La Poursuite implacable. Et l'on n’oubliera pas, bien évidemment, d’indiquer que la bande-originale est le fait d’Ennio Morricone, maestro parmi les maestri du cinéma d’exploitation made in Italy.


Fabriqué à l’instar de tant de poliziotteschi par autant de "mercenaires" cinématographiques, La Poursuite implacable semble encore s’inscrire canoniquement dans le genre par son récit. Du moins durant la première moitié du film... La Poursuite implacable prend alors pour décor Milan et ses alentours. C’est-à-dire la capitale du poliziottesco dont le toponyme apparaît - du moins en version originale - dans nombre de titres du genre : Milano calibro 9 de Fernando Di Leo, Milano trema : la polizia vuole giustizia (La Rue de la violence) ou bien encore Milano rovente (La Guerre des gangs) et Milano odia : la polizia non può sparare (La Rançon de la peur), tous deux d’Umberto Lenzi. Comme dans ceux-ci, la métropole lombarde est filmée dans La Poursuite implacable de manière tantôt dépressive - la nuit hivernale aidant-, tantôt anxiogène. Sur fond de murs lépreux, de rues sinistres ou de champs pelés, se meut une faune plutôt qu’une foule. De celle-ci, la caméra fait émerger des faciès si patibulaires qu’on les croirait sortis d’un manuel de criminologie de Cesare Lombroso, le théoricien du « criminel-né »... À cette jungle (sub)urbaine, selon une implacable logique sécuritaire, La Poursuite implacable oppose une figure policière aux méthodes musclées. Dénué d’empathie à l’égard des criminels, Cipriani a le poing leste. Et, ne s’embarrassant guère de la légalité, le fonctionnaire n’hésite pas à se faire justicier une fois sa femme enlevée. Virilement moustachu comme Maurizio Merli - interprète iconique du flic vengeur dans Le Témoin à abattre d’Enzo G. Castellari -, Cipriani paraît marcher sur les traces politiquement douteuses des « vigilante » des poliziotteschi les plus droitiers...


Mais au terme de ce premier acte, La Poursuite implacable s’arrache au cloaque criminogène de la plaine du Pô, emmenant ses personnages vers d’autres lieux : les cimes solaires des Alpes séparant l’Italie de la France, ou bien encore une sous-pente bohème de la Ville-Lumière. Cette évolution spatiale marque l’entrée du film dans un nouveau régime narratif, le poliziottesco se muant alors en un récit politico-criminel. Tenant dès lors plutôt de Klute que de L’Inspecteur Harry (1)La Poursuite implacable confronte ses protagonistes à un tentaculaire complot, ourdi par quelques-unes des plus hautes instances de l’État français. Cipriani découvre en effet que l’évasion de Ruiz n’est qu’une pièce du puzzle formé par l’assassinat d’un certain Markopoulos, abattu au beau milieu de la Place Vendôme. Ledit Markopoulos étant un magnat du pétrole aux idées par ailleurs progressistes et dont les menées politiques faisaient plus que souci aux autorités hexagonales...


Les scénaristes se sont ici inspirés de l’affaire Mattei, épisode fameux de l’histoire politico-criminelle de l’Italie des années 1960. Brillant capitaine de l’industrie pétrolière et homme de gauche, Enrico Mattei périt en 1962 lors d’un accident d’avion. Du moins selon la version officielle, qu’une partie de la gauche italienne ne fit jamais sienne, considérant que Mattei avait été victime d’un attentat commis par les services secrets étasuniens ou peut-être français. À la fois favorable aux échanges avec le bloc communiste et soutien des indépendantistes algériens, Mattei avait en effet de quoi mécontenter les États-Unis comme la France. Une thèse conspiratrice qui inspirera à Pier Paolo Pasolini la matière de son dernier (et inachevé) roman, Pétrole. Et qui, un an avant la sortie de La Poursuite implacable a donné lieu à un film de Francesco Rosi, L'Affaire Mattei, récompensé au Festival de Cannes par la Palme d’Or.


Épousant cette lecture de gauche de la mort de Mattei, La Poursuite implacable dépeint un monde où le crime ne plonge pas tant ses racines dans les marges sociales que dans l’État lui-même. Toutes ses institutions s’en faisant les complices : La Poursuite implacable implique dans l’attentat contre Markopoulos aussi bien les pouvoirs politique que policier et judiciaire. C’est donc ces sombres contrées barbouzardes que Cipriani et Ruiz découvrent, une fois la frontière franco-italienne franchie. Le duo est alors guidé par un beau personnage de contrebandière hippy du nom de Carlotta (Paola Pitagora). Autrement plus indépendante et active que son homonyme hitchcockienne, Carlotta se distingue des objets domestiques et érotiques que sont les figures féminines de la première partie de La Poursuite implacable (2) ; celui-ci semblant alors participer d’un "male gaze" canonique, autre ingrédient majeur de ce genre volontiers machiste qu’est le poliziottesco. Passeuse au sens spatial du terme - c’est grâce à elle que Cipriani et Ruiz quittent clandestinement l’Italie -, Carlotta l’est encore en matière idéologique. Notamment en mettant le notable Cipriani en contact avec de jeunes contestataires. Ou bien encore en initiant le béotien politique qu’était jusqu’alors Ruiz à une vision anarchisante du monde.


Mais l’épiphanie libertaire de Cipriani et de Ruiz sera trop tardive pour leur permettre de mettre en échec le complot au cœur de La Poursuite implacable. Achevant ainsi de s’inscrire dans le registre de la tragédie conspiratrice façon Trois jours du Condor, le film se clôt par la destruction physique de Ruiz et psychique de Cipriani, en une scène de mise à mort du voyou par le flic non pas jouissive - comme elle l’est habituellement dans le poliziottesco (3) - mais profondément désespérée. Un renversement ultime des codes qui fait de cette Poursuite implacable, sous ses allures initiales de pur film de genre, un passionnant anti-poliziottesco...

(1) On n’oubliera pas que les films de l’âge d’or du cinéma de genre transalpin sont toujours des décalques de succès hollywoodiens...
(2) Participe encore de cette entreprise de trouble dans le genre qu’est La Poursuite implacable sa dimension (discrètement) homophile. Celle-ci tenant, entre autres notations, à sa singulière relecture du motif de la Pieta ouvrant le film. Nimbé d’une masculine sensualité, le générique est accompagné d’une splendide ballade d’Ennio Morricone à la suavité rien moins que "virile". La présence d’Oliver Reed au générique, érigé en icône gay par la séquence fameuse de corps-à-corps (nus et humides…) avec Alan Bates dans Love de Ken Russell, ajoute encore au sous-texte queer de La Poursuite implacable.
(3) La conclusion de La Rançon de la peur montrant le commissaire Grandi (Henry Silva) abattre le truand psychopathe Sacchi (Tomas Milian) telle une bête enragée, sur fond de décharge publique, constitue sans doute l’exemple le plus emblématique de cette apologie d’une peine de mort expéditive comme acte d’hygiène sociale...

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La fiche IMDb du film

Par Pierre Charrel - le 11 avril 2019