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Critique de film
Le film

La Pointe courte

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L'histoire

A La Pointe Courte, petit port de pécheurs situé à Sète, un homme et une femme (Philippe Noiret et Sylvia Monfort) se retrouvent et vivent en marge de la communauté. La Pointe Courte est un film à la fois sur le quotidien de ces habitants, et sur l’errance d’un couple qui s’interroge sur la profondeur de leur amour.

Analyse et critique

Rien ne destinait Agnès Varda à devenir cinéaste. Contrairement à ses amis Alain Resnais et Jean-Luc Godard, elle n’en avait pas la vocation. Avant de tourner La Pointe Courte, elle n’avait même pas vu plus de dix films dans sa vie. C’est dire qu’elle n’avait pas la passion du cinéma chevillée au corps. Après avoir étudié à l’Ecole du Louvre, elle s’est lancé dans la photographie presque par défaut, avant de faire ses preuves brillamment au sein du TNP. Il serait évidemment trop simpliste d’additionner ce goût pour la photo et cet amour des grands acteurs qu’elle a pu immortalisés pour expliquer cette soudaine envie de faire du cinéma. Peut-être est-ce simplement l’envie de raconter une histoire qui l’a poussée à travailler chaque weekend au scénario de La Pointe Courte, seule dans sa petite cour de la rue Daguerre ? Il est difficile aujourd’hui de se mettre à la place de cette jeune femme de vingt-six ans qui a préparé son premier film avec un soin méticuleux, en y insufflant sa culture littéraire et artistique. Film autofinancé au budget ridicule, La Pointe Courte étonne encore par sa forme, son audace et sa liberté, mais peut également agacer par ses aspects anti-cinématographiques et sa radicalité. Certes, considérer le premier film d’un auteur comme étant programmateur de l’ensemble de son œuvre est une lapalissade, mais cela s’avère criant de vérité dans le cas d’Agnès Varda. La musique savante de Pierre Barbaud, les jeux structurels d’opposition et de contraste, l’emploi d’acteurs non-professionnels, le mélange de fiction et de documentaire, les tournages en extérieur, les influences littéraires et picturales sont les germes de l’esthétique vardienne. Et nombre de ces traits stylistiques ont été assimilés par la Nouvelle Vague, si bien qu’Agnès Varda s’est vu affublée du titre honorifique de « grand-mère de la Nouvelle Vague ».

La Pointe Courte est un film double, divisé en deux parties distinctes qui se juxtaposent. D’un côté, elle dépeint avec réalisme la vie des pêcheurs de ce petit village sétois. A l’époque, le film a été perçu comme une incursion inédite du néoréalisme italien dans le cinéma français. Si Agnès Varda n’avait jamais entendu parler de cette école, sa volonté d’aller filmer le quotidien de ces pêcheurs qu’elle connaît si bien, et ce dans une approche quasi-documentaire, peut en effet évoquer l’art de Rossellini, bien que la jeune cinéaste emprunte des voies différentes de celles des maîtres italiens. De la sorte, elle rend compte d’une réalité brute, pénètre dans l’intimité de ces familles, dessine les tragédies et les drames qui soudent des liens inextricables au sein de la communauté. Par un ensemble de petites saynètes, elle parvient à délivrer au spectateur une peinture réaliste remplie d’émotions fines et de personnages attachants. Tous ces villageois sont interprétés par des acteurs non professionnels qui jouent leur propre rôle, et qui ont été doublés à Paris, le film ayant été tourné en muet. Certes, le manque d’expérience d’Agnès Varda dans la direction d’acteurs n’est pas étranger à la rigidité de leur jeu face à la caméra. Néanmoins, ils arrivent à ancrer La Pointe Courte dans un monde authentique et à le faire vivre à travers leur propre langage et des actions de tous les jours, reconstituées par les soins d’Agnès Varda. Son talent de photographe se révèle dans la manière qu’elle a de rendre extraordinaire le plus banal : le passage d’un chat, les draps blancs qui sèchent au vent, des anguilles et autres poissons visqueux, les filets des pêcheurs. C’est en cela qu’Agnès Varda peut se rapprocher de certains grands documentaristes ethnographiques comme Robert Flaherty qui, en dramatisant les petits riens du quotidien des communautés avec lesquels il a tissé des liens complices, leur confère une dimension fabuleuse.

Parallèlement à l’existence des pêcheurs se noue un drame singulier autour de « lui » et d’« elle », un étrange couple interprété par Philippe Noiret et Sylvia Monfort, deux acteurs de théâtre. Agnès Varda articule alors le général au particulier, le « social » au « privé ». (1) A la manière de Wild Palms de Faulkner, le film se construit sur l’alternance systématique de deux strates de récit qui ne se rejoignent jamais, mais qui se font néanmoins échos à l’image de ces chats qui circulent nonchalamment d’une séquence à l’autre. La Pointe Courte donne alors l’impression d’avoir été extrêmement étudié structurellement, ce qui a pour effet d’instaurer une certaine distance entre le spectateur et ce qu’il voit. D’ailleurs, Agnès Varda n’a pas caché avoir été influencée par la distanciation brechtienne, empêchant ainsi le spectateur de s’identifier aux personnages.

Fort de ce bagage théorique, elle a soigneusement organisé et composé la déambulation du couple. A défaut de dégager de vraies émotions de cinéma, les séquences du couple offrent une puissance visuelle saisissante qui contraste avec la diction très théâtrale de Philippe Noiret et de Sylvia Monfort. L’absence d’expression sur leur visage, le refus de leur donner une profondeur psychologique, les dialogues articulés autour de grandes notions - l’Amour, le bonheur conjugal, le temps qui passe -,créent un effet de distanciation peu habituel au cinéma. Alors que les pêcheurs sont montrés de manière très concrète, Noiret et Monfort ajoutent une dimension quasi abstraite au film. La façon dont ils investissent l’espace, la lenteur de leurs gestes et leurs poses peu naturelles témoignent d’une élaboration scénographique très sophistiquée. Agnès Varda dit avoir choisi Sylvia Monfort pour sa ressemblance avec les femmes peintes par Piero della Francesca. L’influence du peintre de la Renaissance italienne semble aller au-delà de ce simple air de famille. La sobriété du trait, le jeu très appuyé sur les profils placides des acteurs, l’aspect solaire de paysages du Midi évoquent encore plus profondément ce maître du Quattrocento. En grande portraitiste, Agnès Varda met en effet l’accent sur les corps et les visages en travaillant leur position les uns par rapport aux autres. Comment ne pas penser au Silence de Bergman lorsque l’on voit le visage de Sylvia Monfort se confondre avec le profil de Noiret, et vice-versa. Elle a le désir de créer des images d’une facture plastique surprenante, en adéquation avec son goût pour le collage.

Ainsi, Agnès Varda a construit les plans comme des tableaux et a disposé ses acteurs de manière à obtenir un rendu esthétique très pictural. Elle a recomposé l’espace en jouant sur un double effet de perspective. D’un côté, la cinéaste a accentué la profondeur de champ : les acteurs traversent les différents plans de l’image, avec des effets de perspective fortement dessinés. De l’autre, la cinéaste a totalement brisé la perspective sonore. Tous les sons et les dialogues sont perceptibles de la même manière pour le spectateur, même si un acteur parle à l’arrière-plan. Qu’elle mette ainsi en avant le texte prouve l’attachement d’Agnès Varda à la matière littéraire de son film. Mais ce conflit entre la perspective visuelle et la perspective sonore permet surtout de créer un nouvel espace de cinéma, abstrait, artistique, littéraire, intellectuel, régi par des règles de composition précises, et qui ne laissent aucune place à la spontanéité. Dans sa carrière, Agnès Varda a toujours accordé une grande importance à l’expérimentation, en faisant interpénétrer toutes les formes d’art qu’elle affectionne. Dans cette perspective, elle a très certainement défriché avec La Pointe Courte de nouveaux espaces au cinéma français.

Même si le film est en noir et blanc, Agnès Varda a effectué un véritable travail de coloriste. D’ailleurs, cette dernière considère le noir et le blanc comme de véritables couleurs. L’utilisation minutieuse de ces deux couleurs sert à appuyer les effets d’opposition, notamment dans le choix des costumes noirs et blancs pour le couple. Le blanc est la couleur clef de ce film qui met en exergue la notion d’amour dans un couple en crise. Dans une interview aux Cahiers du Cinéma (1965, n°165), Agnès Varda justifiait l’utilisation du blanc en ces termes : « Tout ce qui est lié à l’amour se concrétise dans la blancheur, blancheur du sable, des draps, des murs ou du papier. » Cela est visible dès la première apparition de Philippe Noiret, encadré de grands draps blancs. Il intervient dans le film dans un espace abstrait coupé du monde des pêcheurs, même si ces derniers ne cessent de commenter à distance la bizarrerie du couple. Même lorsqu’ils se mélangent, par exemple lors de la fameuse séquence de la joute, les Pointus et le couple semblent hermétiques les uns par rapport aux autres. C’est d’ailleurs au cours de la joute qu’Agnès Varda a écrit la scène la plus émouvante pour nos deux « héros » : Sylvia Monfort est partie chercher une glace, mais Philippe Noiret s’imagine qu’elle s’en est allée pour toujours. Il regarde alors tristement la chaise vide. Cette petite scène muette remplace bien tous les discours sur l’amour.

En dernier lieu, la mobilité de la caméra d’Agnès Varda dans ce premier film a de quoi étonner : photographe de formation, fervente admiratrice de peinture, elle a d’abord pris goût aux images fixes qui figent un instant pour l’éternité. D’une certaine manière, La Pointe Courte représente cette peur du changement et de l’écoulement du temps : d’un côté le couple se délite puis renaît difficilement dans un paysage qui brille par son immuabilité et ses lignes pures et éternelles ; de l’autre, la communauté subit l’arrivée de la « ville » et des contrôleurs qui bouleversent leurs traditions.  La mise en scène d’Agnès Varda cherche sans arrêt à briser cette impression de statisme. Très mobile, la caméra effectue des mouvements virtuoses. Néanmoins, c’est un plan fixe qui semble résumer cette opposition : immobiles, Philippe Noiret et Sylvia Monfort attendent qu’un train passe. On voit alors le train se rapprocher au premier plan, et faire disparaître progressivement les deux acteurs. Cette image est chargée de nombreuses ramifications. D’un point de vue historique tout d’abord, ce train qui avance au point d’annihiler ces deux personnages « peints », rappelle le cinéma des origines, c’est-à-dire celui des frères Lumière, qui marque l’acte de naissance d’un art du mouvement. Dans le fil même du récit, le train représente cette civilisation en marche qui rompt le flux immuable des sentiments et des traditions. Dans son ouvrage L’œil Interminable, le théoricien Jacques Aumont a analysé les liens symboliques qui unissent le chemin de fer et le cinéma. Effectivement, tout comme le cinéma, le train suscite la fiction, l’imaginaire et un ailleurs que le spectateur peut rêver ou contempler.  Stylistiquement, ce plan fixe qui met en exergue les rails (du travelling) est aussi une belle métaphore de l’art de Varda, partagée entre la photographie, le cinéma et la peinture.

Dire que ce film fût un échec en salles tient de l’euphémisme. Il n’a connu qu’un succès d’estime auprès de l’élite intellectuelle parisienne, même s’il ne faut pas pour autant négliger la place de choix que cette œuvre occupe dans le cœur des habitants de la Pointe Courte ! Ce film délivre de nombreuses clefs pour comprendre le cinéma d’Agnès Varda. Sa dimension théorique permet justement de saisir avec une plus grande acuité la complexité de son style. Pourtant, ce film n’est pas à conseiller pour aborder l’œuvre de la réalisatrice française. Loin d’être facile, La Pointe Courte se caractérise par une certaine austérité. En 1954, il manque sans doute à Agnès Varda la culture cinématographique nécessaire pour signer un premier grand film. Elle commence son apprentissage de cinéphile dans la salle de montage en compagnie d’Alain Resnais. Ce dernier a accepté de travailler sur La Pointe Courte au grand soulagement de son auteur et n’a pas manqué de partager son érudition avec la jeune femme. Alain Resnais a certainement beaucoup appris en montant ce film, car on peut aisément percevoir l’influence de La Pointe Courte sur ses premiers longs métrages. Véritable objet de curiosité dans l’histoire du cinéma français, La Pointe Courte n’est certainement pas le meilleur film d’Agnès Varda, mais il n’en demeure pas moins un premier essai innovant et courageux.

(1) Bonus du DVD La Pointe Courte, « Souvenirs et propos sur le film » (Entretien d’Alexandre Mabilon avec Agnès Varda) »

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Par François Giraud - le 10 janvier 2013