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Critique de film

Analyse et critique

PRÉAMBULE

Un roman, neuf films, deux séries télévisées, des bandes dessinées et une quantité d'autres produits dérivés. La Planète des singes est une franchise emblématique d'un genre, celui de la science-fiction, et qui a réussi à en dépasser les frontières pour s'inscrire durablement dans la culture populaire. Par son propos, c'est aussi une aventure humaine qui témoigne des soubresauts de l'Histoire et d'un esprit critique caractéristique de la fin des années 1960. On se propose ici d'explorer quelques-uns des avatars filmiques qu'a connus le livre écrit par Pierre Boulle. Pour mieux appréhender le travail d'adaptation effectué pour le cinéma, il nous a semblé important de proposer dans un premier temps un résumé assez consistant de la matière première que représente le roman.

ATTENTION : dans les lignes qui vont suivre, nous dévoilerons inévitablement l'intrigue de ces différentes œuvres dont les rebondissements font pour une bonne part le prix...

AU COMMENCEMENT ÉTAIT LE VERBE

Ingénieur de formation, Pierre Boulle (1912-1994) a vécu et travaillé en Asie du Sud-Est. Engagé dans les Forces Françaises Libres pendant la Seconde Guerre mondiale, il s'inspirera de son expérience d'aventurier militaire pour écrire en 1952 le roman qui va le rendre internationalement célèbre : Le Pont de la rivière Kwaï, adapté avec succès au cinéma par David Lean cinq ans plus tard. Publié en 1963 chez Julliard, La Planète des singes est un récit relativement ramassé, composé de courts chapitres s'achevant chacun sur une suspension typiquement feuilletonesque. Il se présente comme un manuscrit trouvé dans une bouteille par un couple de vacanciers de l'espace. Le narrateur est un journaliste terrien de l'an 2500, dont l'incongruité patronymique n'a assurément rien de fortuit : Ulysse Mérou.

Mérou couvre pour son journal une mission d'exploration spatiale dirigée par Antelle, un professeur misanthrope, accompagné de Levain, son assistant, et d'Hector, un chimpanzé apprivoisé. Leur vaisseau est doté d'un système de propulsion qui permet d'approcher la vitesse de la lumière. Le voyage est programmé pour durer deux ans, mais à leur retour sur Terre il s'en sera écoulé plus de 700. Ils atteignent la planète Soror dans le système de Betelgeuse, dont la surface réunit des conditions atmosphériques tout à fait semblables à la Terre, permettant ainsi aux explorateurs d'y respirer sans encombre. Ils y découvrent dans un premier temps une sorte d'éden, peuplé d'êtres humains muets au comportement primitif, vivant nus au milieu d'une flore luxuriante. Parmi eux, une femme à l'étonnante beauté, nouvelle Ève qu'Ulysse baptise aussitôt Nova. Cet enchantement laisse bientôt place chez les Terriens à une impression dérangeante : « Nous avions affaire à des habitants semblables à nous au point de vue physique, mais qui paraissaient totalement dénués de raison. C'était bien cela la signification de ce regard qui m'avait troublé chez Nova et que je retrouvais chez tous les autres : le manque de réflexion consciente : l'absence d'âme. »

De leur côté, les autochtones sont vite effrayés par le comportement trop civilisé de ces nouveaux arrivants, par leur capacité à rire et par leur curieux accoutrements. Ils finissent par leur arracher leurs vêtements et détruire leur navette, avant de les forcer à rejoindre leur "nid", grossier assemblage de branchages au cœur de la jungle. C'est à l'aube d'une nouvelle journée que leur refuge est soudainement attaqué. Ulysse découvre avec horreur que leurs assaillants sont des gorilles au port aristocratique, habillés d'élégants complets. Il réalise alors qu'il est la proie d'un véritable safari. Fait prisonnier, il est conduit dans une ville à l'architecture moderne et livré à l'Institut des Hautes Études Biologiques où de nombreuses expériences sont menées sur les hommes, et notamment sur leur cerveau.

Le comportement anormalement évolué du nouveau captif, sa capacité à articuler un langage vont bientôt intriguer le Dr Zira, une guenon. Dans un premier temps, la démonstration de ses talents ne lui vaut que des morceaux de sucre pour récompense, et le scepticisme de Zaïus, vénérable orang-outan. Mérou subira une batterie de tests de conditionnement avant d'être plus ou moins forcé de s'accoupler avec Nova : « Moi, l'ultime chef-d'œuvre d'une évolution millénaire, devant tous ces singes assemblés qui m'observaient avec avidité, devant un vieil orang-outan qui dictait des notes à sa secrétaire, devant un chimpanzé femelle qui souriait d'un air complaisant, devant deux gorilles ricanants, moi, un homme, invoquant l'excuse de circonstances cosmiques exceptionnelles, bien persuadé en cet instant qu'il existe plus de choses sur les planètes et dans le ciel que n'en a jamais rêvé la philosophie humaine, moi, Ulysse Mérou, j'entamai à la façon des paons, autour de la merveilleuse Nova, la parade de l'amour. »

Les singes parlent une langue qui leur est propre. C'est grâce à des concepts universels comme ceux de la géométrie qu'Ulysse et Zira vont se comprendre. Le Terrien lui révélera ainsi par un schéma son origine extra-planétaire. Il sera promené dans la cité, tenu en laisse pour ne pas éveiller les soupçons - et toujours nu, faut-il le rappeler. Lors d'une visite au zoo, il retrouve le professeur Antelle lobotomisé, quémandant des fruits à travers les barreaux de sa cage. Il fait également la rencontre de l'archéologue Cornélius, fiancé de Zira. Le couple prépare l'audience au cours de laquelle Ulysse va devoir faire la preuve de sa raison, espérant obtenir le soutien de l'opinion publique. La séance a lieu dans un gigantesque amphithéâtre. Son discours, minutieusement pensé, suscite l'enthousiasme du public et de la presse. Il est alors introduit dans la société mondaine et devient une célébrité. Quittant sa cage pour un appartement confortable, il est enfin autorisé à porter des habits sur mesure.

Mérou poursuit ainsi ses observations sur la société simiesque dont il distingue trois classes : chimpanzés intellectuels, gorilles chefs d'entreprise et chasseurs, orangs-outans représentant la science officielle et le dogme religieux. Le Terrien assiste Cornélius sur des fouilles menées à partir des ruines d'une ancienne cité récemment excavée. La découverte d'une poupée à visage humain qui dit « papa » va progressivement révéler le mystère de cette planète des singes : les hommes ont dominé sa surface dans un lointain passé. Domestiqués, les primates ont fini par imiter leurs maîtres jusqu'à prendre leur place, n'évoluant que peu en plusieurs centaines de siècles. Mais cette vérité est dangereuse et les autorités ont décrété que le singe ne pouvait raisonnablement descendre de l'homme, créature jugée inférieure. C'est la raison pour laquelle l'origine de Mérou est tenue secrète par Zira, qui craint les accusations d'hérésie et de conspiration.

Nova est enceinte et la naissance de Sirius, le fils de l'homme savant, apparaît comme une menace supplémentaire : l'intelligence risque de revenir chez les humains et de supplanter un jour la souveraineté des singes. Zira, tombée amoureuse, et Cornélius aident alors le trio à rejoindre à bord d'un satellite le vaisseau resté en orbite. Après deux nouvelles années de voyage, le héros et sa petite famille arrivent en vue de la Terre. Mérou s'étonne de constater qu'en 700 ans si peu de choses aient changé. La Tour Eiffel est toujours debout, les véhicules qui s'approchent sur le tarmac d'Orly où il a atterri ressemblent à ceux de son époque. Un officier s'approche et Mérou constate stupéfait qu'il s'agit d'un gorille. Durant le temps qu'a duré son absence, le processus d'évolution découvert sur la planète des singes s'est donc reproduit sur Terre. Le roman s'achève par un retour au couple de lecteurs du manuscrit, qui se révèleront être eux-mêmes des chimpanzés, trouvant parfaitement absurde ce récit mettant en scène des hommes intelligents : « Des hommes raisonnables ? Des hommes détenteurs de la sagesse ? Des hommes inspirés par l'esprit ?... Non, ce n'est pas possible ; là, le conteur a passé la mesure. Mais c'est dommage ! »

LE LIVRE DE BOULLE

À la fois satire et fable de science-fiction, La Planète des singes se réclame directement de la tradition du conte philosophique. Boulle se révèle proche en cela des grands romanciers de l'utopie tels Jonathan Swift (Les Voyages de Gulliver), Aldous Huxley (Le Meilleur des mondes) ou Vercors (Les Animaux dénaturés), mais également de l'humanisme d'un Montaigne (Des cannibales - Essais I, chap. XXXI) ou d'un Montesquieu (Les Lettres persanes). Par un postulat éprouvé par d'autres avant lui, il propose donc d'inverser les valeurs de notre société moderne. Une sorte de "et si... ?" destiné à mettre en lumière ses travers, son égoïsme et sa fermeture d'esprit. La démonstration est d'autant plus brillante que l'auteur choisit comme héros des érudits (journaliste, scientifique), représentant l'élite d'une espèce qu'il va faire littéralement redescendre au bas de l'échelle de l'évolution. En situant son récit dans une société qui ressemble en tous points à la nôtre, en refusant le dépaysement des voyages interstellaires de la science-fiction primitive, le romancier fait naître un vrai trouble, bien plus évocateur finalement que s'il s'était agi d'une civilisation insolite ou technologiquement trop avancée. Ce choix renforce également l'idée de mimétisme, avec ce peuple singe, qui s'est contenté de reproduire le mode de vie des hommes sans le faire davantage progresser. L'homme ramené au rang de bête, c'est-à-dire à lui-même, redécouvre l'humilité.

Sous ses allures de modeste divertissement littéraire, le récit de Pierre Boulle propose ainsi une subtile remise en question des théories évolutionnistes qui considèrent la supériorité de l'homme et son règne sur Terre comme un acquis et un aboutissement. L'assurance de cette supériorité nous a rendus veules et paresseux. Viendra un jour où notre espèce aura fait son temps et sera remplacée par des créatures possédant plus de volonté, des créatures que nous pensons avoir asservies et que nous côtoyons sans toujours bien les regarder en face, au fond des yeux.

GENÈSE

S'il y a bien un nom qu'il faudra retenir de ce dossier consacré à la franchise Planète des singes, c'est celui d'Arthur P. Jacobs. Il est le maître d'œuvre de cette première adaptation et de toute la saga à venir. Né en 1922, Jacobs démarre sa carrière à Hollywood dans les années 40, d'abord au département publicité de la MGM puis chez Warner, gravissant tous les échelons jusqu'à se mettre à son compte en devenant l'agent des plus grandes stars (Gregory Peck, James Stewart, Judy Garland, Marilyn Monroe). Il se lance à partir des années 60 dans le métier de producteur, sa véritable vocation. Dès la parution du roman de Pierre Boulle, il acquiert les droits et en confie l'adaptation à Rod Serling, l'illustre créateur de la série fantastique The Twilight Zone. Ce choix semble a priori idéal tant le sujet du livre, par sa dimension de cauchemar éveillé, pourrait donner lieu à un épisode de la série. Jacobs fait réaliser de nombreuses recherches graphiques et parvient à obtenir un accord de principe de la part de Charlton Heston. C'est la star elle-même qui suggère d'engager Franklin J. Schaffner comme réalisateur, les deux hommes s'étant merveilleusement entendus sur le tournage de The War Lord, leur précédent film, saisissante peinture de l'obscurantisme médiéval.

Schaffner fait partie de cette nouvelle et talentueuse génération de cinéastes qui ont fait leurs armes à la télévision dans les années 50. Metteur en scène exigeant, il s'implique sur tous les aspects de la production. Sur de telles bases, le dossier semble donc particulièrement solide mais Jacobs peine à éveiller l'intérêt d'Hollywood. À cette date en effet pour les majors, il est difficile d'imaginer qu'un film de science-fiction mettant en scène des singes aboutisse à autre chose qu'une série Z dégradante, bonne seulement pour remplir les doubles programmes des drive-in. En 1967, Jacobs produit pour le compte de la Fox Doctor Dolittle, une coûteuse comédie musicale réalisée par Richard Fleischer. Sur le plateau il rencontre Richard Zanuck, jeune patron du studio, et réussit à lui vendre son projet. Feu vert est alors donné à ce qui sera pour Jacobs l'œuvre de sa vie.

Le script rédigé par Serling n'étant pas jugé satisfaisant, Michael Wilson est appelé en renfort. Il s'agit là encore d'un choix pertinent puisque Wilson a déjà adapté Pierre Boulle pour David Lean avec The Bridge on the River Kwaï (il poursuivra sa collaboration fructueuse avec le cinéaste sur Lawrence of Arabia). Victime du maccarthysme, blacklisté, le scénariste va intelligemment enrichir la version de Serling en mettant davantage l'accent sur la dimension politique de cette histoire, distillant au fil des scènes d'évidentes allégories sur la société occidentale, ne craignant pas de prendre de plus en plus de libertés avec la trame et l'esprit du roman. Pour des raisons budgétaires, il est décidé de rabaisser quelque peu le niveau d'évolution des singes. Les premières versions du scénario décrivaient en effet une civilisation simiesque bien plus avancée. Les primates y héritaient de la technologie des humains et leur première apparition se faisait à bord d'hélicoptères (l'ouverture de Escape from the Planet of the Apes proposera quelques années plus tard un décalque inversé de cette scène). Ape City, telle que conçue finalement par le décorateur William Creber, présente une apparence primitive marquée, tribale et plutôt dépouillée, à base de matériaux naturels grossièrement travaillés. Le cheval y est l'unique moyen de locomotion. Et même si en 1968 le code de la production a cessé de s'appliquer, la bienséance voudra néanmoins que les humains du film, et bien sûr le héros, soient vêtus de peaux de bête, contrairement au roman où leur condition d'animaux faisait qu'ils demeuraient constamment nus.

On établit le reste de la distribution : Edward G. Robinson sera l'orang-outan Zaïus. Roddy McDowall - qui avait raté de peu l'Oscar du meilleur second rôle pour Cleopatra en 1963 - incarnera Cornelius. Kim Hunter interprétera sa compagne chimpanzé Zira (issue du théâtre, elle fut pour Elia Kazan la Stella d'Un tramway nommé Désir). Comme son père Darryl l'avait fait avec Juliette Gréco, Richard Zanuck profite de sa situation pour soutenir la carrière cinématographique de son épouse d'alors, Linda Harrison. Bien que muet, le rôle peu habillé de Nova est une bonne occasion de la faire remarquer, mettant en valeur la plastique de celle qui fut Miss Maryland 1965.

Très vite, la question de la représentation des singes apparaît comme le principal challenge à relever. Le studio s'inquiète du risque de ridicule. On hésite entre plusieurs solutions : faire appel à de vrais singes domestiqués ou bien fabriquer ces êtres de toute pièce grâce aux costumes et au maquillage. Pour des raisons évidentes, c'est cette deuxième option qui va s'imposer. On débauche le talent de John Chambers. Véritable artiste, Chambers a débuté dans le métier en réalisant des prothèses faciales notamment pour les mutilés de guerre. On le retrouve au générique de The List of Adrian Messenger (John Huston, 1963) et de son amusant défilé de vedettes grimées. Il est également le créateur des oreilles de M. Spock et des masques de Mission : Impossible. Le travail demandé pour Planet of the Apes est pour lui une aubaine. Il passera de longues heures au zoo, à observer les différentes espèces de singes. La crédibilité passera obligatoirement par l'expressivité. Son maquillage va ainsi s'efforcer de conserver les yeux des comédiens. La technique qu'il met au point va faire école. Des prothèses seront réalisées pour les mains et les pieds, le reste du corps étant assez largement dissimulé par les costumes dessinés par Morton Haack. Il faudra ensuite que les acteurs étudient et reproduisent les mimiques et la gestuelle des singes, exercice dans lequel Roddy McDowall et Kim Hunter se montrent particulièrement inspirés. Un test est tourné pour convaincre le studio de l'efficacité du procédé. Charlton Heston y participe, entouré d'Eddie Robinson grimé en Zaïus et de Linda Harrison en Zira. Les effets de maquillage seront largement améliorés par la suite, mais en l'état ce bout d'essai fait sensation. Le film fera d'ailleurs reposer une bonne part de sa publicité sur les prouesses de Chambers, qui proposait là aux spectateurs du jamais-vu. La pose du maquillage aura cependant été un tel calvaire pour Robinson qu'il est contraint d'abandonner le rôle de Zaïus à Maurice Evans, grand acteur shakespearien déjà présent sur The War Lord.

Malgré une carrière déjà conséquente et plusieurs incursions dans le cinéma fantastique, le compositeur Jerry Goldsmith n'avait pas encore eu l'occasion d'écrire véritablement pour un film de science-fiction. Parce que ce genre propose l'exploration d'un univers hors normes, il autorise une musique qui fait table rase des conventions. Œuvres maîtresses de la SF, des films comme Forbidden Planet (Fred McLeod Wilcox, 1956) ou The Day the Earth Stood Still (Robert Wise, 1951) avaient durablement associé le genre avec des sonorités synthétiques : les bruits électroniques de Louis et Bebe Barron pour le premier, le theremin de Bernard Herrmann pour le second. S'inscrivant toujours dans un registre expérimental, Goldsmith va pour sa part privilégier un rendu organique. Fort du soutien de son metteur en scène, il propose une utilisation inattendue d'instruments traditionnels (vents et percussions, certains d'origine tribale) à laquelle s'ajoutent des échos produits électroniquement et divers bruits métalliques. L'ensemble est orchestré de façon à obtenir une musique parfaitement avant-gardiste, faite de dissonances et de sons aux origines indéterminables. L'absence de régularité rythmique compose un paysage sonore tout à fait inédit et renforce le caractère tantôt inquiétant, tantôt ouvertement terrifiant, de cette planète des singes. Cette partition, véritable jalon dans l'œuvre de Goldsmith, demeure aujourd'hui encore l'un des grands scores atonaux de l'histoire de la musique de film.

Œuvre ambitieuse, se voulant aussi intelligente que spectaculaire, Planet of the Apes propose un mélange équilibré entre scènes de dialogue et action. Joe Canutt et son équipe assurent la coordination des cascades. Fils du grand spécialiste en la matière et fameux réalisateur de seconde équipe Yakima Canutt, Joe avait notoirement doublé Heston lors de la course de chars de Ben-Hur. Bien que réduits à la portion congrue, les trucages optiques sont confiés quant à eux à L.B. Abbott, vétéran respecté, responsable du département effets spéciaux de la Fox et collaborateur privilégié des productions Irwin Allen. Sa filmographie est impressionnante, l'homme étant rompu aux superproductions : Journey to the Center of the Earth (1959), Cleopatra (1963), Fantastic Voyage (1966), Tora ! Tora ! Tora ! (1970), The Poseidon Adventure (1972), The Towering Inferno (1974), etc. Étalé sur l'été 1967, le tournage se partagera entre les superbes extérieurs du lac Powell en Arizona - qui figurera la zone interdite - et le Fox Ranch en Californie, un large terrain de verdure appartenant au studio. Pour un tel projet, le budget alloué nous paraît aujourd'hui dérisoire : 5,8 millions de dollars.

EXODE

Ainsi pris en charge par de grands professionnels, Planet of the Apes devient un grand film de science-fiction, qui sait prendre son spectateur par la main pour l'embarquer vers l'inconnu. La mise en scène de Schaffner dilate le temps pour jouer sur la fascination des grands espaces (l'exploration du désert). Le voyage est rendu captivant, grâce notamment à une judicieuse exploitation de l'écran large. Par sa multiplication des angles et des mouvements de caméra, le montage de Hugh Fowler (oscarisé pour Patton) apporte une belle et puissante dynamique aux scènes d'action. Parmi les plus mémorables : l'angoissante scène de chasse dans les champs de maïs, la tentative de fuite de Taylor hors des murs d'Ape City. Si la photographie de Leon Shamroy - maître de la couleur sur The Black Swan, The Robe ou Cleopatra - est particulièrement réussie sur les scènes d'extérieur, on pourra cependant lui reprocher un éclairage des intérieurs assez conventionnel, tirant peu de parti dramatique des faibles sources de lumière dont disposent les singes. Les décors aux murs de roche sculptée sentent le carton-pâte, inscrivant sans doute plus qu'il n'était nécessaire le film dans son époque. Respectant malgré tout la progression du roman, Schaffner distille savamment les informations pour pouvoir créer la surprise, même s'il est vrai qu'une part du mystère est déjà dévoilée par le titre.


Dès l'ouverture, la caméra épouse le point de vue de Taylor, le personnage interprété par Heston. Son monologue nous fait immédiatement pénétrer son esprit. Nous ne cesserons plus dès lors de marcher dans ses pas. Partis en 1972, les astronautes de la NASA reviennent sur Terre après six mois dans l'espace. Ils ont voyagé à la vitesse de la lumière, donc à travers le temps, et ils savent qu'ils atterriront à une époque où tous les gens qu'ils connaissaient auront disparu depuis longtemps. Taylor n'éprouve pour sa part aucune nostalgie pour le monde qu'il a quitté et ses contemporains qui causent guerres et famines. Il espère secrètement que les hommes qu'il va désormais retrouver se sont bonifiés. Après l'incident inexpliqué qui provoque une faille du continuum espace-temps, le vaisseau se crashe dans un lac placentaire. L'équipage comptait une femme, décédée suite à un défaut du système d'hibernation. Pour les trois hommes qui s'extirpent difficilement du couloir oblong du vaisseau, leur survie est comme une nouvelle naissance. Le compteur indique l'année 3978 mais c'est comme s'il avait été remis à zéro. Un désert les accueille, pareil à une toile vierge qui aurait entièrement redistribué les cartes du règne animal.


Leur faisant quitter leurs habits d'hommes du XXe siècle, la baignade sous une cascade réveillera leurs espoirs. Ils découvrent leurs semblables, une tribu primitive de végétariens, à l'intelligence apparemment sous-développée. Taylor déclare qu'en six mois ses compagnons et lui auront vite fait de dominer cette planète. Ce sera la dernière manifestation de cette vanité typiquement humaine. Le drame s'enclenche sous la forme d'une chasse à l'homme qui va précipiter les choses et ramener le trio d'astronautes au rang d'animal traqué. Schaffner fait durer le suspense quant à la révélation des singes, gardant véritablement pour le dernier moment le premier plan qui nous montrera le visage des assaillants, souligné par un zoom, lui-même enchaîné avec l'expression stupéfaite de Taylor.


ET LA LUMIÈRE FUT

On aura remarqué que les malheurs du protagoniste et de ses compagnons débutent par un réveil brutal qui les sort de leur état d'hibernation. Toute son aventure peut ainsi s'apparenter à un mauvais rêve, où les actes les plus simples (parler, fuir) réclament soudain un impossible effort. Le cauchemar ultime de l'humanité ne serait-il pas en effet celui qui la renverrait impitoyablement au rang de bête, annihilant des millénaires d'évolution ? Fait prisonnier, Taylor devient un objet d'étude dans un laboratoire de psychologie pour animaux. Mis en cage, roué de coups, traité comme un cobaye, il devra ravaler sa fierté. Sa blessure à la gorge l'empêchant pour un temps de parler, il ne lui reste que ses mains et une lueur d'intelligence dans le regard pour se différencier des autres hommes, retournés à l'état sauvage.


Nous sommes souvent fascinés par le spectacle des singes et la troublante humanité de leurs gestes. Mais lequel des deux imite vraiment l'autre ? La planète des singes est un monde à l'envers. Cette soudaine inversion du regard et de la logique anthropocentrique donnera l'impression à Taylor d'être dans une maison de fous. La folie et le rire nerveux sont d'ailleurs régulièrement conviés au cours du film. Très tôt, Taylor avait éclaté d'un rire de dément devant le geste dérisoire de Landon plantant un minuscule drapeau américain sur le sol de cette nouvelle planète, tel un réflexe de conquérant qui ne peut s'empêcher d'exprimer son optimisme constitutif. Le Dr Zira, scientifique aux idées progressistes, va se prendre d'affection pour celui qu'elle appelle Bright-Eyes. Mais au-delà du regard, c'est l'écriture qui va permettre la communication. Taylor récupérera son identité en affirmant son nom. Lorsqu'il retrouvera enfin l'usage de la parole, comme poussé à bout par ses geôliers, ses premiers mots seront hurlés, s'imposant avec d'autant plus d'effet qu'ils sont accentués par un saisissant gros plan du visage enragé de Heston : « Take your stinking paws off me, you damned dirty ape ! » Son intelligence va représenter un danger mortel pour les orangs-outans, et en leur nom le Dr Zaïus, gardien des secrets de la planète qui ne veut surtout pas voir l'homme accéder de nouveau à la raison et retrouver sa capacité à détruire ce qui l'entoure, qu'il s'agisse de son environnement ou de ses propres frères.


La caste des orangs-outans fait en quelque sorte office de clergé, répandant des mythes pour justifier le traitement infligé aux humains et inventant la figure révisionniste du Lawgiver pour s'affranchir de leur héritage. Face à ces anciens qui nient sciemment l'évidence en adoptant la posture des trois petits singes, les chimpanzés Cornelius et Zira refusent de se voiler la face. Leur éthique de scientifique les conduit à prendre parti pour l'humain et à trahir leur race. En décidant de porter secours à Taylor, en sacrifiant l'honneur à la vérité, ils savent qu'il n'y aura dès lors pour eux plus de retour possible. Ils restent néanmoins attachés par leur instinct à une certaine vision du règne animal, et l'image très dérangeante de Taylor ligotant Zaïus à une souche d'arbre leur apparaîtra - de même qu'à Nova - comme un geste sacrilège.

APOCALYPSE

S'il est avant tout question de produire une œuvre distrayante, cela n'est pas incompatible avec un discours politique et humaniste qui interpelle le public, même s'il s'inscrit dans le cadre faussement rassurant d'un divertissement de science-fiction. Cette approche est précisément ce qui distinguera ce film du tout-venant de la production. Nous avons affaire à une SF sérieuse, adulte, qui n'a que peu à voir avec les feuilletons du type Buck Rogers ou Flash Gordon. Sorti pratiquement au même moment, 2001 : A Space Odyssey de Stanley Kubrick révolutionnera pareillement les attentes du genre. Preuve de cette volonté, le film de Schaffner se permet même d'évacuer pratiquement tout l'humour et la cocasserie présents dans le roman. Planet of the Apes nous révèle le visage d'une humanité enfin débarrassée du vernis poli de la civilisation. La séquence pré-générique et son monologue empreint de métaphysique donnaient le ton. L'homme et son rapport au cosmos, tel est le sujet du film.

La fable de Boulle apparait comme le terrain idéal pour produire un film qui serait le reflet de son temps. La société américaine des années 60 connaît en effet d'importants troubles : assassinats de John et Robert Kennedy, de Malcom X et Martin Luther King, lutte pour les droits civiques, protestations contre la guerre du Vietnam. Des tragédies qui sont comme autant de traumatismes, et qui provoquent une douloureuse désillusion de la démocratie. C'est également l'époque de la guerre froide, du Printemps de Prague, de Mai-68. La planète des singes est secouée par de semblables conflits. Les singes se sont substitués aux humains mais ils persistent à en reproduire les pires errements. Les parallèles sont aussi nombreux qu'évidents, évoquant tour à tour les sombres heures de l'Inquisition, l'esclavagisme, le massacre des bisons, le génocide indien ou les expériences pseudo-scientifiques menées dans des camps de prisonniers.

Dans ce monde où la survie du singe dépend de l'extermination de l'homme, le procès de Taylor renvoie directement aux controverses qui eurent lieu suite à la conquête des Amériques pour déterminer si les Indiens étaient hommes ou animaux, s'ils possédaient une âme, auquel cas on devait les convertir, si besoin par la force. Le film prend également pour cible l'obscurantisme religieux et l'aveuglement dont il sait faire preuve pour conserver intacts les dogmes édictés (Giordano Bruno, Galilée, Darwin). Ce qui indigne Taylor chez les singes pourra donc tout aussi bien être mis sur le compte de la race humaine. Face aux horribles événements qu'il va vivre, bâillonné, le héros va devoir abandonner l'attitude résignée et le cynisme qu'il affichait précédemment et se battre, comme l'ont fait avant lui d'autres révoltés et martyrs qui se voyaient contester leurs droits.

Après avoir conquis sa liberté fusil au poing, Taylor chevauche avec Nova vers sa destinée, remontant vers la source au cœur de la zone interdite. Au bout de la plage, il y fait la terrifiante découverte que l'on sait. Un gouffre s'ouvre devant lui comme devant le spectateur, réalisant tout le sens de l'épopée vécue jusqu'alors. Cette conclusion du film et son image-choc qui se passe de commentaire, on les doit à l'imagination de Rod Serling, spécialiste de ce genre de révélations finales qui font brutalement basculer ses personnages dans une toute nouvelle dimension. En distinguant dans son roman la Terre et la planète des singes, Boulle lançait un avertissement. En fusionnant les deux mondes, Serling se montre beaucoup plus radical (il justifie également le fait d'avoir fait parler les singes en anglais, ce qui n'est donc pas une facilité scénaristique). Taylor était chez lui depuis le début. La distance spatio-temporelle promise par le voyage interstellaire n'a pas réussi à éloigner l'homme de ce qui sur Terre lui pesait. Il l'a au contraire plongé tête la première dans ses crimes. Taylor espérait que le futur serait gage d'un monde meilleur. Mais c'est le pire qui s'est produit.

PARADIS PERDU

Planet of the Apes dépasse là la simple fable alarmiste sur l'humanité pour finir par quasiment justifier sans appel le comportement des singes. En maintenant les hommes à l'état de bêtes, ils ne font d'une certaine manière qu'épargner à la planète un nouvel holocauste. Taylor aurait beau avoir prouvé qu'il est un animal doué de raison, il ne peut que constater que la nature humaine se fonde sur une logique destructrice. Le scénario prévoyait que Nova tombe enceinte, comme dans le roman. La scène fut bien tournée mais coupée au montage (Nova était-elle jugée encore trop animale pour que l'idée d'un enfantement apparaisse inconvenant ?). En supprimant cette scène qui aurait abouti à une fin malgré tout ouverte, le film s'achève de façon bien plus désespérée, véritable bout du chemin après lequel il n'y a plus rien à reconstruire, ruinant définitivement tout espoir accordé à l'humanité. Même la musique a déserté la bande-son, on n'entend plus que le bruit du ressac. Taylor à genoux semble prêt à se faire engloutir par ce symbole de vie qu'est l'océan, contrepoint tragiquement ironique qui viendrait narguer le dernier des humains. Entérinant l'incontestable folie de ses semblables, il ne peut plus que leur accorder une malédiction dérisoire : « Damn you !... God damn you all to hell ! » Dérisoire parce que les responsables n'existent plus dans le présent qui est désormais le sien. Mais par-delà l'écran, c'est bien nous qu'il voue à l'enfer, nous seuls qui sommes visés.


Planet of the Apes sera l'un des grands succès de l'année 1968, amassant un nombre considérable de recettes à travers le monde (plus de 30 millions de dollars). Le roman de Boulle accède en retour au rang de best-seller et il est à parier que sans le triomphe de son adaptation cinématographique le livre serait tombé dans l'oubli, l'auteur lui-même le considérant inabouti. Lorsque la production d'Arthur Jacobs concourt l'année suivante aux Oscars, elle subit la concurrence du 2001 de Kubrick. Morton Haack et Jerry Goldsmith obtiennent chacun une nomination. Mais seul John Chambers se verra décerner à titre spécial une récompense pour ses effets de maquillage (le grand vainqueur de cette année-là, c'est la comédie musicale Oliver ! de Carol Reed). Planet of the Apes s'impose néanmoins comme une réussite qui va marquer les esprits pour plusieurs générations. Grâce au soin accordé à sa réalisation, mais surtout à la force et à l'audace de son histoire, le film représente encore à nos yeux une date essentielle de l'Histoire du cinéma et plus largement de l'histoire culturelle du XXe siècle. On sent vraiment qu'on est dans une autre époque, où de longues plages de dialogues n'étaient pas encore considérées comme un frein à la réussite commerciale, comparativement à aujourd'hui où il semble qu'un grand film populaire se doit d'abord de mettre l'accent sur des péripéties spectaculaires. Pour toutes ces raisons, Planet of the Apes aura gagné ses galons de chef-d'œuvre immortel, et toutes les suites, remakes et reboots mis en chantier par la suite n'apparaîtront que comme des variations sur un thème déjà pleinement traité.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : swashbuckler films

DATE DE SORTIE : 20 AVRIL 2016

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