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Critique de film
Le film

La Piste des géants

(The Big Trail)

L'histoire

Des rives du Missouri part le premier convoi de pionniers en direction de l’Oregon. Breck Coleman (John Wayne), un trappeur qui connaît très bien la région et qui entretient des relations amicales avec les Indiens, accepte d’en être l’éclaireur. En effet, il vient d’apprendre que le chef des convoyeurs n’est autre que Red Flack (Tyrone Power Sr), qu’il soupçonne être l’un des assassins de son ami Ben et dont il souhaite se venger. Dès le début du périple, Breck tombe amoureux de Ruth Cameron (Margaret Churchill) courtisée également par Thorpe (Ian Keith), un joueur professionnel fuyant la justice. Grâce à sa bravoure, son honnêteté et à ses innombrables ressources, Breck se révèle vite être l’homme de la situation pour les émigrants, leur évitant de trop souffrir inutilement. Mais sa rivalité avec Thorpe et l’animosité de Red Flack à son égard ne cessent de prendre de l’ampleur...

Analyse et critique

En 1930, Raoul Walsh fait sortir de l’ombre un acteur jusqu’ici cantonné à faire l’accessoiriste puis de la simple figuration dans quelques films de John Ford, et qui va devenir l’une des plus grandes stars du cinéma américain après encore neuf ans de vaches maigres et de sériez B ou Z à foison. Laissons le réalisateur nous raconter cette découverte, anecdotes tirées de sa passionnante autobiographie intitulée "Un demi siècle à Hollywood".

« En passant devant le magasin des accessoires, j’aperçus un grand jeune homme aux larges épaules, qui transportait un fauteuil rembourré. Il déchargeait un camion et ne me vit pas. Je le regardai prendre sous son bras un imposant sofa Louis XV comme une plume, tout en attrapant une chaise de l’autre main. Lorsqu’après les avoir déposés, il revint vers le camion, je m’approchai de lui. « Comment t’appelles-tu ? » lui demandais-je. Il m’examina attentivement. « Je vous connais ! C’est vous qui avez mis en scène Au service de la gloire. Mon nom, c’est Morrison ». Il ajouta qu’il venait d’obtenir son diplôme de la U.S.C. (University of South California) et qu’il voulait travailler dans le cinéma. « Voilà où j’en suis ! » m’avoua-t-il en regardant ses grandes mains d’un air triste… « Voyons jusqu’à quel point tu veux devenir acteur. Laisse pousser tes cheveux et reviens me voir dans deux semaines »… L’histoire de La Piste des géants était relativement simple, mais il me fallait un éclaireur et un chef de convoi pour conduire un petit groupe de pionniers à travers les plaines. Je parcourus la liste des acteurs disponibles mais aucun d’entre eux ne me satisfit. Apparemment nous manquions de Cooper et de Gable. Tom Mix aurait été parfait mais il tournait au Texas. Alors qui ? Je fis passer des essais à quelques comédiens "possibles" mais Sheehan (le producteur) les refusa tous. C’est alors que je me souviens du jeune footballeur de la U.S.C. Nous n’avions toujours trouvé personne lorsqu’il se présenta. Ses cheveux avaient poussé et je me mis à reprendre espoir. Après qu’on l’eut revêtu d’un pantalon et d’une veste en daim, je le plaçai devant la caméra et Sheehan, lorsqu’il vit le résultat, me dit d’un air bougon : « Qui est-ce ce type là ? Sait-il monter à cheval ? Où as-tu été le dénicher ? »

Après quelques essais : « Il saisit presque immédiatement ce que j’attendais de lui. Je tenais mon acteur principal ! Il suffisait de lui donner quelques indications. Sheehan le regarda, l’écouta et ronchonna de nouveau : « Il fera l’affaire. Comment s’appelle-t-il déjà ? » « Morrison ». Ce nom par contre ne lui plaisait pas… Je parcourus en esprit les livres d’histoire en m’arrêtant sur le nom des pionniers américains. J’en vins à la Révolution et je me souvins d’un nom qui m’avait toujours plu. Lorsque je le dis à Sheehan, il leva la tête et sourit d’un air entendu comme s’il l’avait pensé lui-même : « Bien sûr ! » Il prit son crayon et lut à haute voix ce qu’il venait d’écrire « Wayne ». Pas Mad Anthony. Simplement John. John Wayne. Fais-le entrer. » Et c’est ainsi que débuta la carrière de celui que l’on surnommera par la suite "The Duke". Si le film subit un échec financier cuisant, il permet néanmoins au jeune comédien d'être engagé par la Republic pour tourner dans de nombreux westerns de seconde zone avant d’acquérir, en fin de décennie, la célébrité qui ne le quittera plus jamais. Ne serait-ce que pour ce seul fait d’avoir fait découvrir cet immense acteur, La Piste des géants aurait déjà mérité d’être sauvé de l’oubli. Mais non content d’avoir mis le pied à l’étrier de John Wayne, The Big Trail est aussi tout simplement le premier grand western parlant et "accessoirement" l’un des très grands films du réalisateur.

Avant de s’y faire dérouler des histoires plus personnelles et "intimistes", les westerns les plus ambitieux de la fin du muet et du début du parlant ont commencé par planter le décor, recréer la mise en place de la conquête de l’Ouest à travers des films épiques qui voyaient les lignes de chemin de fer se construire, les colons s’installer, bâtir les villes et peupler des terres encore vierges et sauvages. Les producteurs faisaient ainsi sortir des usines à rêve des films à grand spectacle qui devaient en mettre plein la vue au spectateur tout en posant les jalons et éléments constitutifs d’un genre encore à peine au stade de la préadolescence. Ce furent tour à tour l’impressionnant La Caravane vers l’Ouest (The Covered Wagon, 1923) de James Cruze, le splendide Le Cheval de fer (The Iron Horse, 1924) de John Ford, Trois sublimes canailles (3 Bad Men, 1926) du même Ford, La Piste de 98 (The Trail of '98, 1928) de Clarence Brown… « History Cuts the Way (L’Histoire se fraye un chemin) » comme il était écrit dans un des cartons explicatifs de La Piste des géants justement, qui marquait avec fracas les débuts du western dans le cinéma parlant en même temps que le Billy The Kid de King Vidor et juste après que Walsh ait déjà tâté du tournage d’un film sonore en extérieurs l’année précédente avec In Old Arizona.

En 1924, The Covered Wagon de James Cruze ayant été un immense succès, la Fox décide en ce début de décennie, pour retrouver un prestige qui commençait à décliner, d’en réaliser l’équivalent en film parlant. Conçu dans le même temps pour célébrer le centenaire d’une fameuse expédition de pionniers parti d’Independence dans le Missouri, l’entreprise se veut ambitieuse et les producteurs se donnent les moyens pour y arriver : on engage plus de 80 acteurs, 2 000 figurants Indiens, 1 800 chevaux et mules et l’on tourne simultanément deux versions nécessitant 14 cameramen, l’une en 35 mm standard et l’autre en 70 mm (ce dernier procédé fut vite abandonné à cause notamment du coût d’installation en salles). Afin que l’aspect documentaire, que voulait Raoul Walsh pour renforcer le réalisme et l’authenticité de son périple, soit conservé intact, l’équipe de tournage s’astreint à refaire des mois durant le même parcours qu’avaient suivi les anciens émigrants. Le tournage s’étale sur un an, presque intégralement en extérieurs dans le Wyoming, dans des conditions naturelles qui n’avaient rien à envier à celles que les pionniers avaient eues à affronter dans la réalité.

 

En activité depuis 1912 et avec 40 films au compteur (dont Le Voleur de Bagdad), Raoul Walsh était vraiment l’homme de la situation comme le sera son personnage de Breck Coleman pour les colons. Il fallait une personnalité de cette trempe, et avec un tel métier, pour mener à bien cette aventure presque aussi épique que celle narrée dans le film. En effet, Walsh, comme cela se faisait parfois au début des années 30, dut mener aussi de front le tournage d’une version allemande et la coréalisation d’une version française avec Pierre Couderc. Etonnement, le film fut un échec commercial et financier retentissant mais il conserve aujourd’hui son aura, et se retrouve dans toutes les histoires du cinéma comme étant le premier très grand film d’un genre qui n’allait seulement atteindre sa maturité, prendre son envol et enfin bénéficier de la reconnaissance de la critique que neuf ans plus tard, toujours avec John Wayne en tête d’affiche : ce sera La Chevauchée fantastique (Stagecoach) de John Ford.

L’on connaît les difficultés d’ordre technique qu’a engendrées le passage au parlant (le bruit de la caméra qu’il était difficile de couvrir, la lourdeur du matériel, etc.) et l’on sait que de nombreux films à l’époque étaient devenus trop statiques en raison de ces multiples contraintes et beaucoup trop bavards par faute du fort attrait de la nouveauté que constituait l’utilisation de la parole. Mais La Piste des géants nous démontre d’emblée qu’avec du talent et d’énormes moyens, on pouvait très bien contourner ces "gênes" et même s’en accommoder puisque ce « documentaire épique » (bien nommé par Jacques Lourcelles), loué à l’époque de sa sortie par Marcel Carné et devenu depuis célèbre à juste titre, est une œuvre visuellement impressionnante tout en étant moyennement loquace. La mise à disposition d’une logistique monumentale, avec tout le matériel et la figuration souhaités, permet au réalisateur de déployer avec ampleur son génie visuel et son sens du rythme, du montage et de la narration. Le scénario est certes quelconque mais l’aventure humaine vécue est tellement homérique que les à-côtés peuvent se permettre d’être insignifiants. Et pourtant, même si l’histoire d’amour entre John Wayne et Margaret Churchill est tout à fait conventionnelle, elle n’en est pas moins pour autant convaincante grâce au talent de ses interprètes et de dialogues non dépourvus de grandiloquence, mais qui passent malgré tout plutôt bien. Les naïves envolées lyriques de Breck sur la beauté de la nature non encore souillée par l’homme blanc ne manquent pas de charme et le discours revigorant (qui annonce celui d’Alamo), qu’il tiendra après un orage virulent pour redonner du courage à des hommes et des femmes exténués, n’est pas sans une certaine grandeur. L’histoire de vengeance peut, elle aussi, paraître vue et revue mais elle conserve néanmoins aujourd’hui une certaine force surtout dans son accomplissement, esthétiquement superbe, se déroulant au milieu de paysages neigeux de toute beauté.

 

Certains aspects du film peuvent donc sembler avoir vieilli, telle aussi la description manichéenne des personnages (celui de Red Flack est croqué sans aucune finesse) mais l’on oublie très vite ces menus défauts devant l’impressionnant spectacle qui nous est offert. Visuellement, grâce à la conjonction entre la majesté de la mise en scène, la beauté des plans et la magnificence de la photographie, on se régale devant des séquences réellement grandioses telles que le départ du convoi laissant la ville abandonnée, la descente de la falaise escarpée par les chariots, le bétail et les pionniers, le franchissement des rivières déchaînées, l’attaque des Indiens, la traversée d’un désert suivie par une tempête de neige… La Piste des géants est une véritable ode à ces émigrants qui, poussés toujours plus loin par une force tellurique, parcourent les Etats-Unis à la recherche d’une "Terre promise". Ils doivent pour y parvenir, progresser coûte que coûte, fournir des efforts surhumains ayant à affronter d’innombrables obstacles, qu’ils soient climatiques, géographiques ou humains. Bien que le film se concentre beaucoup sur le passage de ces épreuves, Walsh n’en a pas oublié pour autant ni la romance ni l’humour, nous offrant avec le personnage interprété par Tully Marshall, le précurseur de tous les picaresques "Stumpy" à venir, à savoir les vieux ronchonneurs (souvent édentés) aux cœurs d’or.

 

Enfin, puisque les clichés ont la vie dure et que le western est souvent encore de nos jours considéré d’une manière basique, décrit par certains n’en ayant surement jamais vus comme un genre dans lequel les films mettent toujours bêtement en scène de vilains Indiens contre de gentils cow-boys, n’hésitons pas une fois encore à prouver qu’il n’en est rien et que le racisme n’est pas plus présent ici qu’ailleurs. Et ceci bien avant La Flèche brisée ! Dans The Big Trail, nous trouvons plusieurs rencontres avec les Indiens et la plupart d’entre elles se déroulent pacifiquement sous l’arbitrage de Breck, qui revendique ouvertement son amitié et son estime pour ce peuple. Alors que les enfants du convoi lui demandent s’il a déjà tué un Indien, le protagoniste interprété par John Wayne rétorque « Non et en plus de ça, les Indiens m’ont tout appris » ; s’ensuit une description détaillée de leurs enseignements. L’année suivante, dans le deuxième western ambitieux de la décennie, Cimarron, le "héros" de l’histoire tient un instant ce discours : « Un Cherokee est bien trop malin pour donner quoi que ce soit à une race qui l’a spolié de ses terres. » Si ces quelques petits exemples pouvaient faire taire une bonne fois pour toutes les mauvaises langues, mettre à mal les poncifs et banalités lancés à tout vent par certaines personnes ne connaissant pas le sujet, ce serait une bonne chose de faite. Cette parenthèse étant fermée, il n’est que trop conseillé aux amateurs de westerns de tenter l’aventure aux côtés des pionniers de The Big Trail. A l’image de ses derniers plans sur les séquoias majestueux de l’Oregon, le film de Walsh reste toujours aussi impressionnant plus de 70 ans après.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 28 mars 2011