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Critique de film
Le film

La Pendaison

(Kôshikei)

L'histoire

Suite à l’échec de sa pendaison et son amnésie conséquente, R. (Do-yun Yu), condamné pour un double meurtre et viol, doit revivre son procès et son exécution.

Analyse et critique

« Êtes-vous pour ou contre l’abolition de la peine de mort ? Selon un récent sondage du ministère de la Justice, 71 % étaient contre l’abolition, 16 % pour et 13 % indécis. Mais vous, les 71 %, avez-vous jamais vu le lieu de l’exécution ? » En rejoignant les rangs de l’ATG en 1968, fief du cinéma nippon indépendant, Ôshima entend pourtant encore parler aux 71%. De fait, au-delà même des frontières japonaises, le retentissement de La Pendaison va l’installer comme un auteur de premier plan, bénéficiant d’une solide distribution. Inspiré, comme souvent chez le cinéaste, d’un fait divers marquant, le film raconte la double exécution de R., auteur du meurtre et du viol de deux lycéennes qui ont choqué l’opinion publique. Sa pendaison échouant, le criminel survit mais privé de sa mémoire. On ré-établit donc un procès improvisé visant à remémorer à l’amnésique son crime, avant de le renvoyer à l’échafaud. Bien plus qu’un détail, R. est un Coréen Zainichi. Comme d’autres intellectuels Japonais, Ôshima voit dans son cas un révélateur d’un dysfonctionnement national. Plus sûrement que tout autre cinéaste de son pays, il se préoccupe du sort peu enviable, c’est le moins que l’on puisse dire, que son peuple a réservé aux habitants d’une île voisine. Il n’est pas anodin toutefois qu’il se penche, non pas sur le cas d’un innocent, mais d’un criminel avéré. Moins que la souffrance coréenne pour elle-même, c’est la responsabilité japonaise qu’il maintient dans son viseur. Placé sous le signe de Kafka, de Brecht et du théâtre de l’absurde, il met en scène les dégâts postérieurs à une mise en esclavage d’individus colonisés par l’Etat dont il est citoyen (et qui, à ce jour, pratique encore la peine de mort sous une forme peu altérée).

Sur la voix d’Ôshima lui-même (qui sut rapidement s’imposer comme une personnalité médiatique) le film s’ouvre sur une vue aérienne d’un véritable lieu d’exécution, agrémenté au montage de plans dessinés de l’institution. Ce prologue documentaire reste pourtant en quelque sorte un trompe l’œil : immédiatement le film dérive vers la farce noire, une logorrhée absurdiste rendue crédible uniquement par le label « histoire vraie ». Pas croyable, La Pendaison n’assied sa terrifiante logique que par cette garantie véridique. Ôshima, pas vraiment un cinéaste paresseux, ne saurait s’en tenir à commenter un matériau (aussi "parlant" soit-il). Tout autant que dans ses œuvres flamboyantes, il fait d’abord œuvre de styliste. La polémique ici n’est pas moins formelle (querelle des Anciens et des Modernes) que contextuelle. Ne nous dit-on pas que la bâtisse ressemble à une villa ? Comme si des intérieurs standardisés dont disposent les familles japonaises depuis leur américanisation à la salle d’attente d’un lieu de mort il n’y avait que les pas menant de la bonne intégration aux extrêmes marges. Bouddhisme et christianisme cohabitent d’ailleurs en tension des dernières volontés, en un rappel tant de l’occidentalisation du territoire que des différences confessionnelles entre Japonais et Coréens.

Allégorie de l’aliénation, le lien rompu entre mémoire et identité de R. le pose dans une position de blancheur impassible, un statut d’ignorance agissant comme un révélateur sur une cohorte de représentants d’Etat qu’Ôshima ne se prive pas de mettre en scène comme de fieffés imbéciles (l’homme d’église, quoique redondant et impuissant, s’avérant le moins insensé du cortège). La grotesque "reconstitution" qu’ils opèrent en uniforme coupe tous liens entre le crime et une justice qui ne réparera rien, semble sans rapport avec la faute à expier. Mais peu à peu, R. retrouve une voix... et embarque alors, en la figure d’une sœur et d’une victime qu’il fait apparaître en un même corps, les forces de l’ordre dans une hallucination collective. Apatride, d’une minorité qui ne lui fournit pas les ressources nécessaires à sa volonté d’esprit, R. est dans une position comme inexistante, déréalisée. Faisant de son imaginaire sa réalité, il devient le maniaque en qui s’incarne monstrueusement un peuple non reconnu. Cette expérience d’un non-lieu, ceux tenus de lui imposer le leur vont en faire avec lui l’expérience. A cours de justifications de la peine encourue devant qui on ne peut s’y identifier, ses juges finissent pas ne punir que cela - le reproche vivant qu’il incarne à un Etat qui le domine lui et les siens.

Comprendre peut aussi s’entendre au sens d’intégrer, d’inclure l’autre en soi (soit l’opposé du meurtre, ou de toutes les petites morts qu’endurent ceux privés de visibilité, d’audibilité). En faisant en un retour sur soi de sa lycéenne sa sœur, R. la ramène non seulement elle au monde, mais lui-même. Il y trouve sa place de Coréen au Japon. Ôshima opère du même mouvement de compréhension (nécessairement perturbant, insupportable à certains spectateurs), ramenant des chimères, idéologiques ou pathologiques, au principe de réalité. Une réalité où les Zainichi n’ont pas encore eu leur part - du partage économico-politique, religieux, sexuel. En ce sens, La Pendaison est à l’opposé d’un film criminel : une œuvre radicalement tournée vers l’autre.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : CARlotta

DATE DE SORTIE : 18 mars 2015

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Par Jean-Gavril Sluka - le 18 mars 2015