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Critique de film
Le film

La Nuit du loup-garou

(The Curse of the Werewolf)

Partenariat

L'histoire

Alors que le marquis Siniestro organise une grande fête pour célébrer son mariage, un mendiant se présente devant lui en espérant recevoir un peu de nourriture ou d’argent. Envoyé au cachot, il sombre peu à peu dans la folie jusqu’à devenir dénué de toute humanité. Des années plus tard, son ancienne geôlière et servante du marquis (Yvonne Romain) est à son tour jetée dans la cellule. Le prisonnier va alors abuser d’elle avant de mourir, exténué par l’effort. Après être parvenue à s’échapper du château, la servante trouve refuge auprès de Don Alfredo Carido et sa femme. Elle remarque alors qu’elle porte l’enfant du mendiant et meurt en donnant naissance à celui-ci : Léon (Oliver Reed). Malheureusement, celui-ci est victime d’une sorte de malédiction qui le réveille durant les nuits de pleine-lune, et le transforme en une bête lycanthrope assoiffée de sang.

Analyse et critique

La Nuit du loup-garou, réalisé en 1961 par Terence Fisher, est la première adaptation du roman Le loup-garou de Guy Endore réalisée par la Hammer. Terrence Fisher, qui a déjà prouvé son talent au sein de la firme anglaise avec des films comme Frankenstein s’est échappé (1957) ou encore Le Cauchemar de Dracula (1958), est appelé à la réalisation pour intégrer ce nouveau mythe à la filmographie de la firme. Au scénario, Anthony Hinds élabore une de ses premières (et meilleures) adaptations. S’inspirant du film réalisé en 1941 par George Waggner, Fisher et Hinds décident ici d’insister sur l’origine de la créature et sur son caractère humain, soulignant le pré-requis d’une malédiction, d’où le titre original The Curse of the Werewolf.


On peut dissocier trois temps dans la narration : le premier prenant place au sein du château, avant la naissance de Léon ; le second durant l’enfance de celui-ci ; et enfin un dernier, qui se concentre sur la prise de conscience par Léon de sa malédiction et sur son histoire d’amour impossible avec Christina. Cette construction a l’avantage de nous présenter plusieurs époques et ses moments clefs de façon condensée. Cela permet de mieux se familiariser avec un mythe souvent laissé de côté dans l’histoire du cinéma (si on le compare à Frankenstein ou Dracula par exemple), dont les codes et leitmotivs sont mal maîtrisés par le spectateur non-spécialiste. Bien qu’il y ait tout de même une vingtaine de films mentionnant le monstre lycanthrope avant cette oeuvre-ci, la moitié sont des cross-over dans lesquels le loup-garou joue un rôle mineur ou secondaire. Une dizaine seulement, avec celui de Fisher, traitent donc exclusivement du monstre de Guy Endore, sans compter que la plupart ne prennent pas le postulat d’une malédiction. Les trois parties sont reliées par une voix-off qui nous permet de contextualiser le nouvel espace-temps dans lequel nous entrons. L’inconvénient reste néanmoins que certaines parties sont alors traitées avec moins d’attention, le réalisateur devant respecter la contrainte des 90 minutes. Dans la première partie par exemple, nous nous attachons au personnage du mendiant persécuté par le marquis et ses sujets, Richard Wordsworth est très convaincant dans son rôle et le film débutant sur ce personnage, nous l’imaginons en être le héros. La servante, qui va lui manifester un intérêt désintéressé lorsque tous les autres personnages ont alors été exécrables, va elle aussi attirer notre sympathie par sa gentillesse et sa naïveté. De plus, elle remplit ici le rôle de Hammer Girl à la perfection, trimbalant sa poitrine plantureuse dans un décolleté échancré tout autour du château, forcement fragile par son mutisme, son viol paraît ainsi être une accusation violente envers les fantasmes du spectateur. Toujours est-il, ces deux personnages nous semblent alors nécessaires à l’intrigue et touchants par leur caractère et leur exclusion sociale ; néanmoins, ils meurent tous les deux après vingt minutes de film.


C’est alors comme si on entrait dans un nouveau récit, le passage est perturbant, l’adaptation un tant soit peu difficile, mais Anthony Hinds parvient à nous maintenir en haleine et là ou le film aurait pu se dégonfler il n’en est rien. La seconde partie est pleine de découvertes, à commencer par celle que Léon est un loup-garou, mais surtout la révélation de ses premières escapades nocturnes et la prise de conscience par ses parents adoptifs qui vont tout faire pour l’aider à faire face à cette malédiction. La mythologie traditionnelle se construit, on se remémore les légendes dans le village et des mesures sont adoptées contre la créature : fondre une croix en argent pour en faire une balle, seule possibilité de tuer le monstre lycanthrope. Pendant ce temps, le père de Léon, Don Alfredo Carido ainsi que le prêtre local (seul personnage extérieur à connaître le secret familial) s’associent pour vaincre le démon en s’emparant de l’enfant et en le faisant baptiser par exemple. Toutes ces scènes nous permettent de nous attacher à Léon avant qu’il ne devienne fatalement une bête féroce, et insistent longuement sur le fait que lors de la transformation, son corps et son esprit ne lui appartiennent plus. On sait déjà que Léon essaie tant bien que mal de lutter contre ce « diable » qui s’empare de lui les soirs de pleine-lune, et que donc la bête cache un être humain bienveillant. Ainsi, la créature du loup-garou s’émancipe des habituels Frankenstein et Dracula pour provoquer notre empathie même lorsqu’elle sera vile et cruelle.


Enfin, un nouveau saut dans le temps nous projette dans la vie adulte de Léon. Il s’émancipe de chez ses parents et part affronter le monde avec son lourd fardeau crépusculaire, il découvre le monde et l’amour (Christina), l’amitié, le travail, mais aussi les vices du peuple et la débauche dans les bars quasi libertins ou l’emmène son ami et collègue Jose. En effet, Terence Fisher n’hésite pas à livrer une critique amère de la société à travers la plupart de ses films. Ici, on a vu dans la première partie que la bourgeoisie était avide de pouvoir, ses membres sont bouffis, vulgaires et méchants, et moquent les plus démunis. Maintenant, il nous montre l’envers du décor en exposant la vénalité ou les moeurs vulgaires de la classe populaire ; néanmoins, il le présente comme une conséquence de leur condition. Jose dépense par exemple tout son salaire dans les bars et l’alcool, encourageant Léon à faire de même car c’est là qu’il peut s’échapper de son travail. Fisher ne fait donc pas seulement une critique mais vient se poser en témoin, replaçant des sujets atemporels dans cette histoire prenant place au XVIIIème siècle. Notre héros vient bien souvent s’y opposer, n’appréciant pas les joies de ce monde aux pauvres habitudes. Il sombre ainsi dans un état assez morose, qui fait resurgir ses démons. En effet, on a appris que sa transformation surgit la plupart du temps lorsque son moral est au plus bas, tandis que le seul moyen de le guérir à jamais est pour lui de trouver l’amour véritable. Cette vision très romantique et manichéenne de la malédiction dont il est victime résulte de l’affection que porte le réalisateur à la dualité Bien / Mal, souvent illustrée dans ce film par le religieux, personnifiée par le prêtre qui oppose le bon présent dans l’âme de Léon au démon qui s’empare de son corps lors de sa mutation. Léon a donc tout pour plaire au spectateur : il est une victime de sa condition, bon de nature et touchant de par son évolution à laquelle nous avons périodiquement assisté.


Le moment est donc venu de passer enfin à la métamorphose monstrueuse, pour la première fois en Technicolor : les fondus enchaînés, les inserts alternés entre les différentes parties du corps en transformation, le maquillage effectué par Roy Ashton, qui ne s’occupe pas seulement du visage, mais du corps entier, tout est minuté pour être convaincant. On découvre son buste gonflé de poils dru, ses canines proéminentes et ses oreilles pointues. Alors qu'il est influencé par le maquillage de la bête du film de Jean Cocteau, une dimension poétique vient s’ajouter pour nous rappeler une fois de plus la souffrance de la condition de Léon. Le visage de l’acteur Oliver Reed apparaissant tout de même au milieu de sa fourrure brune, lui permettant ainsi d’avoir un jeu encore expressif et de conserver la part d’humanité que nous, spectateurs, pouvons alors encore déceler, contrairement aux villageois qui ne voient le monstre que dans sa bestialité la plus totale. Le film entier est une course contre la montre (le risque de la transformation et la fatalité du calendrier lunaire), une chasse à l’homme (au loup-garou) qui insiste sur l’enjeu d’une histoire d’amour, probablement assez puissante pour devenir l’antidote suprême si on lui laisse le temps de se construire. Le scénario est donc truffé d’intrigues, renfermant bien souvent un sens symbolique. Parmi elles, la dimension sociale que nous avons déjà évoquée dans la critique que Fisher en fait. Celle-ci en réalité ne s’arrête pas au simple constat mais vient justifier la malédiction de Léon. En effet, ce qu’on nous montre, c’est qu’il est le produit de ses parents (un mendiant et une domestique) et qu’il est ainsi condamné à leur statut social. La malédiction est avant tout une conséquence de l’acte barbare ayant donné lieu à sa conception, sa condition ne vient que renforcer son exclusion dans la société et devient le reflet de sa damnation lorsqu’il n’est pas loup-garou. Finalement, même son amour avec Christina, qui est son seul remède, est rendu impossible par des rapports de classes. Son père s’opposera à leur liaison, préférant voir sa fille mariée à un riche héritier qu’à l'un de ses employés.


Ce fatalisme régit tout le film : dès l’ouverture, on nous annonce la tragédie. On y voit un gros plan sur les yeux d’un loup-garou dont une larme s’échappe, laissant présumer l’être humain menant alors une lutte intérieure contre le démon qui s’est emparé de son corps. Ce plan est donc la clef de tout ce qui va s’ensuivre. Ainsi on sait qu’on verra inévitablement la transformation d’un homme en loup-garou, Terence Fisher prend alors tout son temps pour introduire la bête. Une des forces du film réside dans cet incipit prophétique qui ne fait que nous maintenir en haleine jusqu’à la transformation inévitable, rappelée par les indices dévoilés crescendo. Dans la scène du baptême par exemple, on y voit l’enfant Léon porté vers l’eau bénite par Alfredo Carido. Lorsque le prêtre approche ses doigts de l’eau pour en marquer l’enfant, la surface aqueuse se met à bouillir, à se troubler. La caméra s’avance alors en plongée sur la musique anxiogène de Benjamin Frankel pour nous montrer dans le reflet une gorgone. La fatalité du destin de Léon nous revient alors en tête. Le réalisateur joue avec ce qu’il nous a déjà dévoilé et ce qu’il nous montre au goutte-à-goutte, tandis que l’échéance approche inévitablement.


Pour amplifier notre compassion, Terence Fisher choisit de réduire le folklore, souvent associé aux productions d’épouvante, à son minima. Il veut une mise en scène plus véridique et regrettera d’ailleurs beaucoup le fait d’avoir été forcé de situer son décor en Espagne (aux besoins de la production), trouvant que cela nuisait à la crédibilité de son film. On peut souligner que la succession d’Arthur Grant au poste de directeur de la photographie (en lieu et place de l’habituel Jack Asher) aide beaucoup au réalisme du film, avec des couleurs moins forcées, plus estompées que celles de son prédécesseur. La force de Terence Fisher et de La Nuit du loup-garou, réside dans tous ces éléments. Le réalisateur réussit à allier divertissement et réflexion, réalisme et symbolisme, multiplicité des intrigues et clarté des enjeux. Le scénario est bien rythmé, l’histoire est touchante, l’esthétique est travaillée. Finalement, il n’y a pas grand-chose à redire sur ce film, si ce n’est que l’on aurait bien aimé voir ce que Fisher aurait pu en faire s’il avait été réalisé en Angleterre comme prévu. Ainsi, et notamment par tous ses aspects dualistes, La Nuit du loup-garou s’ancre parfaitement dans la filmographie de la Hammer, tout en gardant la touche Terence Fisher, ce qui en fait probablement un des films les plus réussis de la firme, et de manière plus générale un très beau film d’épouvante.

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La fiche IMDb du film
Par Victor Tarot - le 13 mars 2018