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Critique de film
Le film

La Neige en deuil

(The Mountain)

Partenariat

L'histoire

Zachary et Christopher Teller habitent sur les flancs du Mont Blanc. Zachary était un guide de montagne, le meilleur, mais il a mis un terme à ses expéditions après un accident fatal à l’un de ses clients. Il est devenu berger et s’occupe de son jeune frère Christopher qui ne s’intéresse pas aux moutons et voudrait trouver les moyens de quitter le village. Lorsqu’un jour un avion s’écrase sur le Mont Blanc, Christopher y voit l’opportunité de trouver l’argent qui lui manque, en volant les morts... Mais pour cela, il a besoin de l’aide de Zachary pour le guider dans son ascension. Ce dernier est farouchement opposé à cette idée, mais il ne veut pas laisser son frère partir seul à l’aventure. C’est dans une situation de grande tension que les deux frères se lancent dans l’escalade de la montagne...

Analyse et critique

Le 3 novembre 1950, un avion d’Air India, le Malabar Princess, s’écrase sur le massif du Mont Blanc. Cette tragédie, qui fit 48 morts, inspira à Henri Troyat un roman prenant pour toile de fond le massif du Mont Blanc et utilisant le drame dans son intrigue. Publié en 1952, La Neige en deuil raconte l’histoire de deux frères, Isaïe et Marcellin, qui vont escalader le Mont-Blanc pour se rendre sur les lieux du crash d’un avion. En 1956, Edward Dmytryk s'empare de ce roman pour en tourner une adaptation cinématographique. Le réalisateur qui connut au début de la décennie les affres du maccarthysme est alors redevenu un homme qui compte à Hollywood, tournant notamment deux films importants de la fin de la carrière de Humphrey Bogart, La Main gauche du Seigneur et Ouragan sur le Caine. Dans sa carrière récente, on doit aussi noter en 1954 La Lance brisée, honnête remake westernien de La Maison des étrangers, un des chefs-d’œuvre de Joseph Mankiewicz. L’occasion pour Dmytryk d’associer pour la première fois Spencer Tracy à Robert Wagner, le premier en patriarche inflexible et le second en fils favori. On imagine que la réussite de ce casting dût largement inspirer Dmytryk au moment d’adapter le livre de Troyat puisqu’il retrouve les deux acteurs, cette fois dans le rôle de frères opposés.


Malheureusement, si cette intention parait logique, le résultat s’avère nettement moins convainquant que celui obtenu dans La Lance brisée, malgré le talent des deux acteurs. D’abord il y a une simple question de vraisemblance. Les personnages sont deux frères séparés a priori d’une quinzaine d’années, mais Tracy a 30 ans de plus que Wagner et cela se voit à l'écran. Quels que soient l’histoire qui nous est racontée et les dialogues qui sont échangés, il est bien difficile pour le spectateur de s’ôter de l’esprit qu’il s‘agirait plutôt d’un père et d’un fils que de deux frères, ce qui rend un peu ridicule certaines situations. Seconde problématique : Spencer Tracy est âgé. Cela n’influe en rien sur son immense talent d’acteur qu’il vient encore de démontrer quelques mois plus tôt dans Un homme est passé, un de ses plus beaux films, mais cela rend à quelques moments difficilement crédible son aisance dans les terribles ascensions que nous montre La Neige en deuil. Il est certes entendu que le personnage de Zachary Teller n’est plus dans sa prime jeunesse, mais il nous semble tout de même que Tracy parait trop vieux pour le rôle... ou le rôle un peu trop jeune pour lui. Et nous en arrivons ainsi à ce qui nous semble être le défaut principal du film : son écriture. Avec un travail plus poussé sur les personnages, ce qui nous apparait comme un casting bancal aurait pu être rattrapé, en transformant la relation fraternelle en relation filiale par exemple, ou en adaptant le rôle de Zachary. D'une manière plus générale, le ton global du film nous semble par moment un peu lourd, et le résultat aurait gagné à bénéficier d'une écriture plus subtile. C’est pourtant Ranald MacDougall qui s’est chargé du scénario, scénariste majeur qui commença sa carrière avec deux chefs-d’œuvre, Aventures en Birmanie et Le Roman de Mildred Pierce, et qui écrira et réalisera en 1958 un film d’anticipation marquant et formidable de modernité : Le Monde, la chair et le diable. Compte tenu de son talent, on ne peut qu’être déçu par son travail sur La Neige en deuil, notamment devant une installation du sujet téléphonée et pesante ou face à une conclusion particulièrement lourde. Un manque de finesse qui plombe aussi la caractérisation des personnages, Zachary Teller passant presque pour un benêt obsédé par la nature et la montagne tandis que Christopher est absolument détestable, parfois totalement déshumanisé par son obsession de l’argent.

En conséquence de ces défauts d’écriture, La Neige en deuil parait un peu simpliste, proposant une opposition manichéenne entre les bons sentiments incarnés par le personnage de Spencer Tracy et l’inhumanité de celui de Robert Wagner. Evidemment la morale gentillette qui en découle est tout à fait touchante, mais elle aurait gagné en force si le film avait eu plus de profondeur. Toutefois en parlant du message du film, de son scénario et de son casting, nous avons jusqu’ici oublié l’essentiel de La Neige en deuil, son personnage principal : la montagne. Il faut saluer le travail de Franz Planer, directeur de la photographie d’origine austro-hongroise à la filmographie particulièrement imposante et qui livre ici un travail absolument admirable. On prend un grand plaisir à contempler les images impressionnantes des flancs du Mont Blanc, tant pendant l’ascension rocailleuse que durant la descente enneigée. On sent que Dmytryk s’attache à faire partager au public toute la beauté de son décor et il sait s’attarder, sans jamais nous ennuyer, sur la somptuosité de ces paysages. Il ne cherche d’ailleurs pas particulièrement à utiliser la dangerosité des lieux pour créer une véritable tension. C’est lié au sujet traité, mais aussi à ses choix de plans, au rythme de son montage. Cela ne l’empêche pas, l’espace d’un instant, de rappeler la menace qui pèse sur ses protagonistes, comme lors de l’ascension d’une "cheminée" où la vue des mains ensanglantées de Zachary - qui tente de retenir la corde qui supporte son frère - constitue un plan  impressionnant et marquant ; mais de tels moments sont rares dans une atmosphère finalement paisible et contemplative. Au fur et à mesure que s'écoule le film, on oublie alors la faiblesse relative du script et les réserves que l’on peut porter sur le casting pour s’émerveiller devant la beauté des images qui nous sont présentées, fascinantes et majestueuses.


La Neige en deuil n’est pas une œuvre dénuée de faiblesses, bien au contraire. Ses lacunes, notamment du point de vue de l’écriture, l’empêchent de prétendre au statut de grand film et donnent au spectateur un sentiment d’inachevé et quelques regrets devant ce qui aurait pu être une véritable réussite. Car malgré ses défauts, il est impossible de ne pas prendre de plaisir devant un film qui propose de si jolies images. Dans  La Neige en deuil, la montagne est belle. Cela ne suffit pas à faire un chef-d’œuvre, loin s'en faut, mais c’est déjà une grande qualité.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : swashbukler films

DATE DE SORTIE : 11 NOVEMBRE 2015

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Par Philippe Paul - le 12 novembre 2015