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Critique de film
Le film

La Mort en direct

Partenariat

L'histoire

Atteinte d’un mal incurable, Kathy Mortenhoe a été, à son insu, choisie pour être la protagoniste principale d’une émission de télévision voyeuriste, Death Watch. Pensant échapper aux caméras venues capturer son agonie, Kathy part en fuite, seulement accompagnée par l’aimable Roddy. Mais elle ignore que celui-ci a été le cobaye d’un procédé de greffe de caméra dans l'oeil, et la filme ainsi en continu pour Death Watch...

Analyse et critique

Est-il pertinent de considérer, comme c’est encore parfois le cas, La Mort en direct comme un film d’anticipation ou de science-fiction ? Pour deux raisons, nous serions d’emblée tentés de répondre que non. La première est que les dérives technologiques autant qu’éthiques de la télévision ont depuis longtemps atteint, voire dépassé, ce que Tavernier envisageait dans ce film, et que s'il n’a pas encore été possible de greffer une caméra dans l’orbite d’un candidat de télé-réalité, les barrières de l’intimité et de l’indécence ont été en d’autres occasions allègrement franchies, confirmant notamment cette obsession pour le spectacle de la mort, ce que l’un des protagonistes de La Mort en direct appelle « la nouvelle pornographie ». Mais, au-delà même de l’accomplissement ou non de ses aspects « visionnaires », l’essentiel de ce remarquable film, trop souvent mésestimé, ne nous semble en fait pas résider dans son postulat anticipatif. D’emblée - et encore plus aujourd'hui, plus de trente ans plus tard - le film marque par son ancrage dans son époque de production, ce qui pourrait apparaître comme un paradoxe pour un film qui parle de nouvelles technologies. S’il peut éventuellement brusquer le spectateur rétif à une certaine esthétique du début des années 80, ce refus de tout décorum futuriste s’explique bien évidemment plus par souci de réalisme - après tout, pourquoi les immeubles du futur proche ne seraient-ils pas ceux d'aujourd'hui - que pas par une quelconque impossibilité budgétaire (à titre d'exemple, quelques années plus tôt, Tavernier parvenait à reconstituer à moindres frais la fastueuse cour du Régent pour Que la fête commence) et ce sont seulement quelques singularités glanées au détour de plans qui nous confirment que nous sommes bien dans le futur (par exemple, tous ces manifestants défilant dans un décor urbain dévasté).

Bertrand Tavernier a parfois affirmé que l'un des ses moteurs pour réaliser des films était l’incompréhension, et parfois même la colère : clairement, La Mort en direct, plus qu’un pamphlet contre les dangers des nouvelles technologies, est une mise en garde bien plus globale contre la perte de sens et de valeurs qui affecte les sociétés humaines, ce nivellement qui met tout et indifféremment sur le même pied d’égalité, qui fait que l'ignominie ne choque plus. Rarement aura-t-on ainsi vu des premiers plans aussi efficacement décrire un projet moral : un cimetière perdu dans un désert urbain et une fillette qui, innocemment, joue au milieu des tombes. Pourtant omniprésente, la mort lui est indifférente, et nous la regardons jouer (à noter l’efficacité du titre d’exploitation internationale, Death Watch, qui réunit les deux grands élans du film). Car évidemment, de par son postulat même, La Mort en direct est un film sur le voyeurisme. Grand admirateur de Michael Powell, le réalisateur du Voyeur, Bertrand Tavernier a toujours affirmé avoir une grande crainte de cette tentation déictique, et tâcher autant que possible de la récuser dans son propre cinéma. Cette volonté se retrouve dans l’extrême inconfort suscité par ces plans subjectifs où, adoptant le point de vue de Robby, nous violons la confiance de Kathy. Il convient d’ailleurs de noter une utilisation parcimonieuse du plan subjectif, qui devient particulièrement saisissant lorsqu’il est inattendu ; lorsque Kathy, dans le marché, échappe à ses filmeurs, un plan très long nous fait la suivre tout au long de sa fuite : si elle a échappé aux caméras du film, elle ne nous a pas semé, puissants voyeurs extradiégétiques que nous sommes.

Toutefois, c’est avec une belle pudeur que Tavernier a également recours à l’ellipse lors de moments-clé, comme pour bien illustrer sa propre hiérarchie morale, ses infranchissables barrières personnelles. Tout entier sous-tendu par la question même du regard, du point de vue, La Mort en direct est donc une passionnante leçon de mise en scène offerte par un cinéaste alors au sommet de son art (on ne saura jamais assez louer l’incroyable vigueur artistique des dix premières années de la carrière de Bertrand Tavernier), rendue qui plus est bouleversante par la présence tragique et envoûtante d’une sublime Romy Schneider. Si certains aspects secondaires, notamment visuels, ont donc un peu vieilli, la force émotionnelle et l’acuité du propos de ce grand film conservent aujourd’hui encore leur pertinence et leur impact. Il est urgent de lui redonner sa chance.

Dans les salles


DISTRIBUTEUR : TAMASA DISTRIBUTION

DATE DE SORTIE : 30 janvier 2013

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LIRE L'INTERVIEW DE BERTRAND TAVERNIER

Par Antoine Royer - le 30 janvier 2013