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Critique de film

L'histoire

Au milieu d’une vallée champêtre du Wyoming, sous les montagnes majestueuses du Grand Teton, la vie quotidienne d’une famille modeste constituée d’un couple uni et de ses neuf enfants. Les parents travaillent d’arrache-pied pour pouvoir offrir à leur progéniture plus qu’ils n’ont pu avoir eux-mêmes, à savoir une bonne éducation et surtout une instruction riche et complète. Leur fils aîné (James MacArthur) venant d’obtenir son diplôme de fin de "terminale", leur but est qu’il puisse désormais se rendre à l’Université même si ce doit être au détriment de leur propre confort, la maison neuve envisagée depuis longtemps par la mère risquant de grever ce budget éducatif. Et en effet, l’argent manque. Mais Clay (Henry Fonda) et Olivia (Maureen O’Hara) vont néanmoins tout faire pour ne pas décevoir les rêves de leur fils qui, s’il réussit, pourra montrer l’exemple à ses cadets...

Analyse et critique

Les mélodrames de fin de carrière de Delmer Daves furent principalement consacrés à la jeunesse ; des œuvres aux situations expressément excessives et abordant les problèmes des jeunes, de leurs pulsions sexuelles et de leurs relations avec les adultes. Ils n’ont que 20 ans (A Summer Place) marquait ainsi la naissance d’un corpus de quatre films réalisés à raison d’un par an, tous avec le jeune éphèbe blond, Troy Donahue. Des mélodrames hollywoodiens qui ne ressemblaient à aucun autre, pas plus à ceux bien plus célèbres signés Douglas Sirk, Vincente Minnelli ou Frank Borzage. Des œuvres uniques et paradoxales puisque leur naïveté n’avait d’égale que leur culot, leur premier degré que leur pouvoir de subversion. Si sur le papier une telle bizarrerie parait quasiment inconcevable, il faut bien se rendre à l’évidence et constater à quel point une telle mayonnaise a pu prendre, entre intelligence du propos, kitsch assumé et lyrisme échevelé. Des œuvres sans aucun second degré et qui, par là même, purent se permettre d’aborder sans aucun complexe des sujets plus ou moins tabous à l’époque comme la sexualité, la virginité ou l’avortement. Outre A Summer Place qui traitait déjà du désir sexuel des adolescents, citons également les trois autres titres de ce petit ensemble, ne serait-ce que pour essayer de les sortir du relatif anonymat dans lequel ils sont tombés : La Soif de la jeunesse (Parrish), Susan Slade et Rome Adventure.

Sans Troy Donahue mais dans la parfaite continuité de ce quartet de films, il ne faudrait pas non plus oublier le magnifique Spencer’s Mountain dont il est justement question ici, aujourd’hui encore totalement méconnu en nos contrées voire même parfois fortement mésestimé. Basé sur le roman semi-autobiographique de Earl Hamner Jr. - qui sera également à l’origine de la série télévisée des années 70, The Waltons - transposé des années 30 - dans les Appalaches - dans le Wyoming des années 60, ce 29ème film de Delmer Daves a pour têtes d’affiche le couple très "fordien" formé non moins que par Henry Fonda et Maureen O’Hara. Si quelques éléments mélodramatiques demeurent, on se trouve cette fois plutôt dans le domaine de la chronique familiale douce-amère, celle d’un milieu socialement plus défavorisé que celui des familles aisées décrites dans les films avec Donahue. Pour donner un ordre d’idées, il se situerait quelque part entre Qu’elle était verte ma vallée de John Ford et Stars in My Crown de Jacques Tourneur. Il s’agit donc d’une tranche d’Americana dépeinte avec humanité et sensibilité mais également beaucoup d’humour et de bonhommie, se déroulant à l’époque contemporaine du tournage au sein de sublimes paysages montagneux et évoquant entre autres - comme déjà A Summer Place -  les pulsions sexuelles de certains de ses jeunes protagonistes. Ici James MacArthur - le futur Dano de Hawaii police d’Etat - et la charmante et touchante Mimsy Farmer dans son premier rôle au cinéma, celui de Claris, une jeune femme au sang chaud et qui, à force de voir son père amener la génisse des voisins au taureau, insiste fortement auprès de son amoureux pour qu’il fasse de même avec elle, le poussant à braver la morale de l’éducation chrétienne un peu rigoriste que lui procure sa mère.

En même temps, le jeune homme ne semble tout simplement pas encore attiré par l’amour car son père le pousserait au contraire à "laisser faire la nature", en total désaccord avec les préceptes et surtout les interdits des prédicateurs qui régentent un peu trop à son goût leur petite communauté. Il a d’ailleurs toujours refusé de se rendre à l’église le dimanche avec le reste de sa famille : "They're against everything I'm for. They don't allow drinkin' or smokin', card playin', pool shootin', dancin', cussin' - or huggin', kissin' and lovin'. And mister, I'm for *all* of them things." Henry Fonda est absolument parfait et nous livre une interprétation très riche dans le rôle de ce patriarche hédoniste dont la conception optimiste de la vie est assez enthousiasmante, en contradiction avec celle trop ascétique de son femme ainsi que de la majorité de ses concitoyens pour qui il conçoit cependant une profonde estime. Clay ne comprend pas qu’on puisse attendre le paradis au ciel alors qu’il le trouve sur terre dans la vie de tous les jours, lors d’une partie de pêche, lorsque l’un de ses enfants vient se blottir contre lui, quand après chaque heureux évènement il aime à prendre une cuite ou bien encore lorsqu'il fait l’amour à sa tendre épouse. Comme on avait déjà peut-être pu le deviner au vu de certaines descriptions dans les paragraphes précédents, si la sexualité est traitée avec toujours autant de tact et de simplicité que dans ses mélos précédents, elle l'est cette fois avec également beaucoup d'humour, notamment lorsque Maureen O’Hara est embarrassée par les élans un peu trop vigoureux de son époux, ayant peur de se faire surprendre par leurs enfants toujours très curieux de ce genre de choses. On n’oubliera pas non plus la savoureuse séquence au cours de laquelle une des jeunes sœurs ayant surpris son grand frère en train d’embrasser fougueusement son amie va tout raconter à sa mère en comparant les deux amoureux à des asticots qui se trémoussent. En revanche, Delmer Daves n’est pas avare de lyrisme lorsque cela devient plus sérieux, témoin cette sublime séquence du jeune couple au milieu des champs ou bien lorsque les deux jeunes gens visitent leur future chambre dans la maison encore en chantier.

Reprenant également toutes les ficelles souvent inhérentes à la fois au mélodrame et au film familial, Spencer’s Mountain est certes bel et bien gorgé de bons sentiments ; mais l’on sait que l’adage comme quoi ces derniers ne peuvent donner de bons films a été depuis longtemps battu en brèche et celui de Daves en est une des plus belles preuves, le réalisateur arrivant à transcender de façon assez miraculeuse la plupart des poncifs et clichés par son entière sincérité, par sa légèreté de touche, par son humour - la rencontre du pasteur et du père lors d’une savoureuse partie de pêche, le chantage exercé par le père sur ses concitoyens pour accepter d’aller à l’église - voire même par l’intrusion d’une certaine critique du rêve américain et de la religion ainsi même que d’une certaine noirceur au sein de quelques situations (le chantage sexuel qu’exerce une jeune épouse à son mari bien plus âgé). Le cinéaste transforme aussi tout ce qui aurait pu être mièvre par la beauté formelle de sa mise en scène, et notamment par ses incessants et inimitables mouvements de caméras verticaux, aussi bien ascendants que descendants. Car en plus de nous octroyer une chaleureuse tranche de vie familiale ainsi que la description d’une communauté soudée, ce film est aussi un superbe poème élégiaque, véritable glorification de la nature au sein de laquelle vivent ces braves gens, une large vallée verdoyante que surplombe un haut plateau et de vertigineuses montagnes aux sommets enneigés. Il faut dire que les plans d’ensemble sur ces majestueux paysages sont souvent sublimes, d’autant que Charles Lawton Jr. accomplit une fois de plus des miracles à la photo, le Cinémascope étant ici utilisé avec une étonnante maestria, la caméra n’étant quasiment jamais fixe mais toujours louvoyant en de somptueux et élégants mouvements. A signaler que le réalisateur avait déjà tourné l’un de ses plus beaux films en ces lieux, l’inoubliable Jubal (L’Homme de nulle part).

Le casting se révèle donc très fordien" avec Maureen O’Hara, Henry Fonda ainsi que Donald Crisp, alors âgé de 81 ans et dont la mort du personnage va être à l’origine d’une des séquences les plus pures de la filmographie de Daves, digne - en encore plus lyrique si possible - du plus grand John Ford. John Ford à qui Spencer’s Mountain - outre ses comédiens - rend d’ailleurs hommage à de très nombreuses reprises (des citations, des rappels et des notations que je vous laisse découvrir). Pour en revenir aux acteurs, il faut aussi évoquer Virginia Gregg dans le rôle de l’institutrice qui va pousser son élève à s’émanciper, Whit Bissell dans celui du docteur, la toute jeune et délicieuse Kim Karayth que l’on retrouvera dans La Mélodie du bonheur (The Sound Of Music) de Robert Wise ou encore une charmante Mimsy Farmer dans son premier rôle ainsi que James MacArthur qui, s'il manque quelque peu de charisme, probablement aidé par l'humanité de son réalisateur, n’a pas honte de montrer sa sensibilité et ainsi de verser des torrents de larmes jusque dans la superbe et poignante dernière séquence. Pour l’anecdote, signalons enfin la jeune secrétaire de l’université qui n’est autre que la fille de Maureen O’Hara. Il va sans dire que la profonde empathie du réalisateur pour ses personnages est communicative et que le fait de ne pas les juger participe grandement à nous les rendre encore plus attachants, plus principalement celui de Henry Fonda ainsi que celui de Mimsy Farmer dont les appétits sexuels ne sont ici jamais condamnés mais au contraire considérés comme tout à fait normaux, ce qui n’était pas évident à cette époque encore assez puritaine que ce soit à Hollywood ou dans la société américaine.

Dommage que la musique de Max Steiner, malgré un magnifique thème principal, manque un peu de finesse car autrement le film aurait pu atteindre de plus hauts sommets de plénitude. Néanmoins, voici encore un bel exemple de la tolérance, de la générosité et de l’humanisme d’un réalisateur dont on est encore loin d’avoir fait le tour des richesses et qui nous délivre ici une chronique généreuse et désarmante d’émotion. Une œuvre délicate et sereine jamais lénifiante ni démagogique mais au contraire d’une sincérité, d’une justesse et d’une tendresse bouleversantes.

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