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Critique de film

L'histoire

1864 au Colorado. Depuis quelques temps, les troupeaux de chevaux nordistes, essentiels à la progression des armées durant la Guerre de Sécession, sont régulièrement pillés. Un nouveau cheptel conduit par le major Lex Kearney (Gary Cooper) est abandonné sans combattre pour éviter des pertes humains inutiles. Dénoncé par son second, le Capitaine Tennick (Philip Carey), Keaney passe pourtant en cour martiale pour lâcheté devant l'ennemi et, en dépit de ses états de service, est chassé de l'armée après qu'on lui ai peint une bande de peinture jaune sur sa chemise blanche, marque de l'infamie. Il n’a plus le droit de franchir une enceinte militaire sous peine de mort. D’autre part, un détective est engagé pour découvrir qui peut bien renseigner les voleurs sur les itinéraires empruntés par les convois. Alors que Lex est retourné à la vie civile au grand soulagement de son épouse (Phyllis taxter), Tennick le provoque jusqu'à le faire pénétrer dans l'enceinte d’un fort. Il est fait prisonnier et se retrouve en compagnie de deux soldats confédérés avec qui il réussit à s'évader. Il se fait embaucher par leur patron, Austin McCool (David Brian), qui se révèle être le chef de la bande des pillards de chevaux, composée de brigands, de déserteurs et de Sudistes. Sa couverture : il vend aussi des chevaux à l'armée Nordiste, les mêmes qu'ils volera plus tard pour les revendre au camp adverse. Alors que Lex revient en ville, le lieutenant colonel Hudson (Paul Kelly), un grand ami de la famille, lui apprend que son fils a fugué de l’école, honteux d'avoir appris que son père s’était révélé être un couard et un traître…

Analyse et critique

Pauvre Gary Cooper ! Et nous sommes loin d’être au bout de nos étonnements. Ne pouvant pas dire grand chose de plus de l’intrigue sans en déflorer d’importants éléments, nous signalerons juste l’intelligence qu’ont eue les producteurs américains d’avoir choisi un titre passe-partout, les fameux Springfield Rifle (fusils à répétition adoptés par l’armée américaine après cette guerre civile) n’apparaissant dans le courant du film que lors de la bataille finale alors que le titre français aurait tendance à être bien trop explicite. Mais j’ai peur d’en avoir déjà trop dit et avoir fait deviner que tout ceci pourrait n'être qu'une mascarade.

"J'ai toujours en mémoire la scène -et même les cadrages, la musique de Max Steiner- où l'on chasse Gary Cooper de l'armée pour cause de lâcheté. J'éprouve d'ailleurs toujours le même choc quand on le marque dans le dos, ultime infamie, d'un grand trait de peinture jaune qui abîme sa chemise blanche. J'avais douze ans. J'étais atterré et en même temps je savais que cela ne pouvait être 'vrai' en terme de fiction, que Gary Cooper, mon idole à l'époque (et qui l'est resté) ne pouvais pas se comporter ainsi. Malgré tout, je devais lui garder ma confiance et mon amitié." Ainsi Bertrand Tavernier évoque ce souvenir d’enfance dans le prologue à son interview du cinéaste dans son ouvrage ‘Amis américains’. J’avais 16 ans lors de ma découverte du film passé à ‘La Dernière séance’ en avril 1983 et j’ai éprouvé à peu près les mêmes sensations à cette époque. Gary Cooper ne pouvait pas avoir été un lâche même s’il avait de bonnes raisons de le faire, éviter les morts inutiles qu’il y aurait eu si le combat avec les voleurs de chevaux avait été engagé. Mais traître à sa cause par dessus le marché, c’en était trop !

En 1952, nous aurons eu droit à deux excellents films de Budd Boetticher et, avec Les Conquérants de Carson City, un deuxième western signé André De Toth. Pour le plus grand bonheur des amateurs de série B, les deux réalisateurs les plus doués dans ce domaine s’avéraient alors tout aussi prolifiques. Cependant, les deux films du ‘4ème borgne d’Hollywood’ ont pour cette année bénéficié d’un budget de série A, la Warner n’ayant pas craché sur les dépenses à ces deux occasions. Malheureusement, dans la filmographie de Gary Cooper, Springfield Rifle eut le malheur de suivre immédiatement Le Train sifflera trois fois (High Noon) et de pâtir de la comparaison. Comparaison qui n’avait pas vraiment lieu d’être, ces deux westerns n’ayant absolument rien en commun si ce n’est leur acteur principal, le second n’étant, de par son intrigue et son traitement, qu’une simple série B dont le but était de divertir alors que High Noon se voulait beaucoup plus adulte et sérieux. Depuis lors, on sait très bien que les qualités d’un western ne se jugent pas uniquement aux messages qu’il veut bien véhiculer ou à ses intentions et que bon nombre de séries B ont bien mieux vieillies que certains de leurs homologues plus ‘prestigieux’. Ce n’est évidemment pas une règle absolue (loin de là même) mais on peut déplorer que Sprinfield Rifle ait financièrement et auprès de la critique souffert de la présence encore sur les écrans de son illustre prédécesseur.

Beaucoup vous diront que le film ne se tient que par son twist , vous savez ce coup de théâtre de dernière minute qui vous fait tout remettre en cause ce que vous aviez cru comprendre ou deviner jusqu’à présent. Si vous ne voyez pas ce dont je parle, pensez aux célèbres et récents films à twists finaux que sont par exemples ceux de M. Night Shyamalan (Le Sixième sens) ou encore Les Autres de Alejandro Amenabar. A ceux là, je rétorquerais qu’au bout de plusieurs visions, même connaissant le retournement de situation arrivant à mi film (44ème minute exactement), le travail d’écriture est à ce point parfait qu’il en reste jouissif à chaque fois : l’ensemble se tient tout à fait et reste totalement crédible de bout en bout. Et de toute manière, la surprise n'est finalement qu'un secret de polichinelle puisque ce western d’André De Toth inspiré, comme Carson City par une solide et originale histoire de Sloan Nibley (spécialisé avant tout dans les scénarios des films avec Roy Rogers), introduit dès le début le thème de l’espionnage et du contre espionnage à l’époque de la Guerre de Sécession : "Je me suis dit un beau jour, que dans toutes les guerres, il y avaient eu des espions. Pourquoi pas durant la Guerre de Sécession ? Charles Marquis Warren connaissait très bien l'histoire de l'Ouest, et il m'a donné des détails curieux". Détail intéressant, pour l’armée, il n’était pas question à l’époque de se lancer dans l’espionnage, leur sens de l’honneur leur faisant dire qu’un soldat ne pouvait être dans le même temps un espion. Quelques discussions ont lieu à ce propos dans le courant du film, qui s’avèrent vraiment captivantes par l’exposition des différents points de vue. Bref, sachant cela, il devenait évident que les dés étaient pipés dès le départ même si comme je le disais ci-dessus, ça se tient parfaitement bien. Quoiqu'il en soit, il s'agit d'une thématique nouvelle au sein du western et l'intrigue qui en découle s'avère réjouissante pour le spectateur.

Les fusils Springfield du titre original ne font leur apparition qu’en toute fin mais sont d’un précieux secours pour nos héros puisque ce seront grâce à eux que le petit bataillon conduit par Gary Cooper arrivera à se sortir de la mauvaise passe dans laquelle il était tombé. Même si on en parlera finalement assez peu dans le courant de l’intrigue, ils auront eu leur importance, historiquement aussi puisque ce sont les armes à répétition grâce auxquelles l’armée nordiste aura pu s’assurer une victoire plus rapide (enfin, c’est un des éléments, loin d’être le seul). Quoiqu’ils en soit, l'intérêt de La Mission du Commandant Lex commence par ce double contexte historique : l’émergence du contre-espionnage aux États-Unis et l'apparition du fusil de Springfield durant la guerre civile. La première heure du film est à ce sujet enthousiasmante, bénéficiant d’un scénario aux multiples surprises et rebondissement jusqu’à ce surprenant retournement de situation à mi parcours. La suite sera plus traditionnelle mais tout aussi efficace et jubilatoire, ne perdant rien de la qualité dramatique de son écriture.

"Mais le film que vous avez vu n'est qu'un squelette. En fait j'avais tourné l'un des films les plus longs après Gone with the Wind, presque deux heures et demie, et on m'en a coupé près de trois quart d'heure. On a supprimé tout ce qui humanisait les personnages et notamment celui de Gary Cooper dans ses relations avec sa femme. Sans parler de longues scènes dans la neige et d'une bataille dans la brume. Elle, je l'avais vraiment tournée dans la brume. Les combattants se cherchaient et ne se voyaient pas. C'était magnifique. Mais il n'en reste rien" dira le cinéaste toujours à Bertrand Tavernier. Et c’est là que l’on se dit qu’avec ses 45 minutes complémentaires, le film aurait finalement pu être un chef d’œuvre du genre. Car les rares reproches qu'on pouvait lui faire, c’était justement le manque de profondeur des personnages, le peu de temps étant accordé à certains dont celui interprété par Phyllis Taxter, femme aimante au point de se réjouir de l’éviction de son époux de l’armée (métier qu’elle estimait trop dangereux) mais femme qui ne se laisse pas marcher sur les pieds, ne supportant plus que son mari lui cache ses nouvelles activités, lui reprochant de ne pas avoir assez confiance en elle. La réaction qu’il aura face à cette révolte sera d’ailleurs assez violente, la renvoyant carrément à ses casseroles ! Un violent relent de machisme, une colère injustifiée qui rend Lex du coup encore plus humain. Dommage que les séquences mettant en scène le couple aient presque toutes été coupées car au vu de celles qui restent, c’aurait très bien pu valoir sacrément le coup. Il en va de même avec le jeune fils dont on entend parler mais qu’on apercevra seulement à la toute dernière image lors d'un joli happy end.

Gary Cooper est très en forme et semble très à son aise dans le rôle du commandant Lex. Mais la belle brochette de seconds rôles ne démérite pas, loin s’en faut. Tout d’abord David Brian, encore une fois parfait en chef de gang, ainsi que son bras droit joué par l’inquiétant Lon Chaney Jr. qui a l’occasion de se battre très violemment avec Gary Cooper lors d’une énergique séquence de bagarre à poings nus sur une pente neigeuse (ça doit vous rappeler une scène identique dans Le Cavalier de la mort – Man in the Saddle du même réalisateur l’année précédente). Mais aussi Paul Kelly et Philip Carey dont les noms ne vous diront probablement pas grand-chose mais dont vous connaissez obligatoirement les visage (voire la troisième capture). André de Toth et son scénariste ne sacrifient personne et proposent un traitement équivalent à tous leurs protagonistes ; du coup, la plupart des comédiens exécutent leur travail à la perfection. Ils évoluent au sein de paysages divers et variés mais toujours magnifiquement photographiés et filmés (la plupart à Lone Pine), Edwin DuBar réussissant un très beau travail à l'aide du WarnerColor : les tuniques bleues scintillent, l'incendie final resplendit, les décors et costumes sont magnifiés.

Un ensemble sacrément mouvementé aux scènes d’action solidement découpées et redoutablement efficaces, agrémenté des habituels mouvements de caméra virtuoses et très ‘cinégéniques’ dont le réalisateur a le secret (je n’ai par contre pas remarqué ici ses habituels panoramiques à 360°), doté d'un montage formidablement rythmé (voire la séquence du procès tout en travellings filés et rapides), d’un score de Max Steiner au thème martial ayant très fière allure (on se situe ici très nettement au dessus de ceux concoctés par David Buttolph pour quasiment tous les westerns Warner de ces dernières années) ainsi que d’une très bonne interprétation d’ensemble. Parfois inutilement complexe, plus conventionnel dans sa seconde partie, il n’en reste pas moins un film qui file à 100 à l'heure sans jamais s'essouffler, une œuvre de très honnête exécution, dynamique et plastiquement superbe (voyez ces magnifiques plans des chevaux s'enfuyant au milieu d'un nuage de poussière). Amateurs de péripéties incessantes au sein d'une intrigue parfaitement bien ficelée, ce western hautement divertissant est fait pour vous !

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