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Critique de film
Le film

La Messe est finie

(La Messa è finita)

L'histoire

Don Giulio (Nanni Moretti) revient s’installer en banlieue romaine, où il doit reprendre une congrégation en déshérence, après un aparté heureux dans le sud de l’Italie. Ce retour le fait renouer avec ses amis, lui révèle les différentes manières dont ils ont changé depuis qu’il les a quittés, eux et le militantisme qu’ils avaient en partage. Il le confronte également à sa famille, entre une sœur négligée par l’homme avec lequel elle est en couple et des parents dont le couple est sur le point d’être anéanti par le départ de son père.

Analyse et critique



Nanni Moretti s’est coupé les cheveux et ça lui va plutôt bien. Les premiers plans de La Messe est finie pourraient (si ce n’était la solitude du personnage dans le cadre) faire penser à un film de vacances : Giulio n’y porte pas la soutane, il est un jeune homme au bord de la mer, qui en profite pour faire un plongeon rafraîchissant. Cette côte du sud de l’Italie, il va bientôt la quitter, par la mer précisément : sur une barque en compagnie du couple qu’il vient de marier (et en saluant la foule comme si c’était lui, et non les jeunes mariés, qui était au centre de l’attention à ce moment), en se dirigeant vers un cargo qui marque son retour à la périphérie romaine. Là-bas, une église désaffectée (depuis que le précédent prêtre, défroqué, s’est marié et a conçu un enfant) l’attend, avec sa chambre étroite et défraîchie. Ainsi que sa famille qui habite le quartier, sa maison d’enfance avec les vestiges occupant son ancienne chambre : une photo de lui (cheveux longs de la période Je suis un autarcique), le ballon rond et les chaussures de football qui témoignent de la passion d’une vie (celle qui lui fera rejoindre des enfants qui s’amusent avant de s’effondrer au milieu du terrain, dure façon d'exprimer combien il est hors-jeu, puis fuir le babillage d’un nouveau converti en saisissant une passe au vol). Il y a cette autre passion, fréquente chez les curés et que Moretti comprend bien : celle pour les sucreries, les pâtisseries en tout genre. Quand il se fera prendre avec un ami (Dario Cantarelli) dans une embuscade homophobe destinée à punir ce libraire dragueur, les malfrats évoqueront devant eux le souvenir générationnel de cette scène où « la plus belle femme du monde » (Carole Laure chez Makavejev) se baignait dans du chocolat... est-ce que ça leur faisait quelque chose ? À l’ami, non. À Giulio, pas spécialement non plus, ou plutôt pas ce à quoi ils s’attendraient. Il ne s’intéressait qu’au chocolat.


Le retour de ce jeune prêtre aux abords de la capitale le confronte à sa vie passée, aux personnes avec qui il a partagé son enfance et les débuts de sa vie d’adulte, soit ses proches et ses amis. À l’exception discutable du libraire (qui voudrait liquider ses anciens stocks de Lénine et du Grand Timonier Mao et ne saurait que faire d'un autre qu’on lui propose d’actes du congrès du PC des Balkans), tous vont visiblement mal. Il y a l’ancien poète (Marco Messeri) qui ne veut plus sortir du lit, dont l’activité principale paraît être de convier des amis chez lui un par un par un pour leur annoncer qu’il ne veut plus jamais les voir, dont la tristesse puise dans l’amour qu’il a encore pour la femme qui l’a quitté et qui a élevé, sans lui, un enfant de lui. Il y a le terroriste emprisonné (Vincenzo Salemme), au procès duquel Don Giulio sert de caution morale (quand le juge lui demande s’il a déjà entendu le condamné parler de guérilla urbaine, sa réponse est flegmatique : comme tout le monde à l’époque). Il y a enfin cet ancien communiste (Roberto Vezzosi), qui annonce à ses camarades que comme Giulio, il a trouvé la foi et qu’il tient à faire sa première communion (quitte à ce qu’il lui en coûte de fréquenter régulièrement le catéchisme). Parmi ses amis, Giulio semble d’abord être celui qui a le mieux évolué, le seul qui ait véritablement gagné en maturité. Mais renouer plus régulièrement avec sa famille ouvre une brèche en lui, ravive une blessure qui ne peut pas guérir. Partout autour de lui, il ne constate que de la détresse existentielle. Et cette détresse peu à peu devient (ou se révèle comme étant) aussi la sienne.



Deux drames conjugaux l’occupent auprès de sa famille. D’abord les relations, qu’il soutient très fort, de sa sœur Valentina (Enrica Maria Modunio) avec un homme qui la délaisse quotidiennement pour sa passion de l’ornithologie (elle reste seule en ville alors qu’il part s’y adonner à la montagne). Quand celle-ci se découvre enceinte et l’informe de sa volonté d’avorter, Giulio révèle son intransigeance, sa violence même : passé la remarque que c’est d’après ce qu’il a vu une expérience qui ne s’oublie pas, il en vient simplement à menacer de la tuer si elle le fait. Quand elle décide d’assumer une fois pour toute sa décision de quitter l’homme indifférent, Giulio se rend lui-même sur les sommets pour le sermonner, à cor et à cri, lui ordonner de retourner à sa sœur avant la rupture. Il y a ensuite le cas de ses parents, son père (Ferrucio de Ceresa) ayant décidé de quitter son épouse (Margarita Lozano) pour une femme de trente ans sa cadette (et préférant que ses enfants informent leur mère de cette fuite). Elle se conforte après ce départ avec l’espoir illusoire qu’il reviendra. Giulio décide d’aller parler à la maîtresse de son père, mais l’échange se solde par un échec. Il ne trouve rien à lui dire. La confrontation, physique au besoin, avec les aînés rappelle (particulièrement lors d’une dispute excédée avec sa mère au comble de l'accablement) le moment de brutalité de Sogni d’Oro où le personnage joué par Moretti en venait à battre sa mère en public. Le spectre de la violence physique, que le prêtre cherche à conjurer en lui-même par l’abnégation, plane sur le film. Une violence qui n’est pas l’apanage des malfrats (ces hommes, apparemment membres de la pègre, qui jettent Giulio à plusieurs reprises dans une fontaine parce qu’il leur tient poliment tête au sujet d’une histoire de place de parking), mais qui guette, dans ses gestes et propos, la génération à laquelle Giulio appartient... particulièrement ses membres masculins.Chez Moretti, le pugilat est rarement loin.


Elle transparaît même chez l’ancien religieux à la faconde lunaire (Eugenio Masciari), émerveillé de sa vie de couple et de son bambin. La manière dont le père prend, pour jouer, la mâchoire de l'enfant dans sa main suggère que la manière qu’il a de l'éduquer (de le gâter complaisamment, en faisant de chaque jour l’occasion pour lui d’ouvrir un cadeau, comme si c’était constamment son anniversaire) se rapproche également d'une forme de mauvais traitement. Il y a beaucoup d’enfants dans La Messe est finie (la classe de catéchisme, les footballeurs, le garçon nageur qui ne connaît pas son père, la petite fille qui fait lire à Giulio à la buvette une rédaction pleine d’affection, de lucidité et de tact sur ce qu'elle pense du sien) et ils paraissent globalement plus sages, moins atteints, que les adultes autour d’eux, qui ont pourtant leur charge et qui sont, eux, frappés de régression. Au bord des larmes, Giulio évoque son regret de l’enfance, d’un âge béni où les responsabilités vous seraient épargnées. Le film est d’une saine ambiguïté sur cette question : d’un côté, il soutient l’idée que l’enfance doit être préservée, que les enfants ont le droit d’être des enfants ; de l’autre, il suggère que cet état d’innocence, ce « vert paradis » n’a jamais existé.


La religion entretient ici un rapport à la fidélité à l’enfance (ces deux garçons qui accompagnent Don Giulio durant la messe), autant qu’elle a trait au renoncement, à la réduction des choix et des possibles qui est l’adieu à celle-ci. Moretti est athée, il n’a selon ses dires pas reçu une éducation religieuse particulièrement marquée et c’est justement ce qui lui permet de porter un regard assez serein sur le catholicisme. Il n’a pas de comptes à régler, il n’est pas là pour juger. Il montre mais ne formule pas ce à quoi Giulio a très probablement renoncé en endossant la soutane. Tous les échanges du frère avec sa sœur (leur slow, la chanson d’amour qu’il oppose à sa lecture d’une lettre, sa proposition - qu’il acceptera, avant de choisir lui de fuir - d’habiter avec lui) témoignent d’un amour romantique. Leur manière de se parler, de se regarder, est celle de deux personnes qui s’aiment, non pas comme frère et sœur, mais comme mari et femme. Giulio a rencontré le tabou et il a renoncé. Il accepte son célibat. C’est la révélation silencieuse de son abdication qui lui fait se ressaisir, lors de la dernière messe, alors qu’il rapporte les propos d’une fidèle avec qui il a conversé récemment. Son fils a été conçu de ses propres entrailles. Son mari, lui, a été conçu par une autre femme. C’est un amour différent. Maris et femmes n’ont pas la même mère, un ange passe au moment où il saisit cela. La révélation n’en est que plus poignante de par la mort de sa mère, du fait que son suicide restera comme le témoignage de la faute du père, de ce qu’il peut en coûter de briser certains tabous. En partant vers une contrée où le vent, paraît-il, rend fou (ce que risquent toujours de devenir les personnages de Moretti), il affirme son refus d’accomplir un sacrilège.


Il n’y a pour Moretti de cinéma qui vaille la peine d’être fait que personnel. C’est ce qu’il reprochait à sa génération et qui lui faisait admirer la précédente (les frères Taviani et les cadres fixes dont il s'inspire, Pasolini qu’évoque le goût du libraire pour les bas-fonds, Bellocchio dont ce film est particulièrement proche) : l’engagement historique doit passer par un engagement personnel. Le personnel est politique. La nature personnelle de l'engagement est ici mieux comprise par un prêtre que par ses amis laïcs. Les curés croient-ils à l’amour universel ? demande son père à Giulio. Les curés, oui, et lui aussi, répond-il. Ça fait mauvaise impression qu’il habite en face de son ancienne église ? demande le prêtre défroqué à son successeur. Oui, mais surtout ça l’embête lui, c’est à lui que ça complique la vie, explique Giulio. Si quelque chose a échoué avec le militantisme de sa génération, paraît suggérer Moretti (avec ce détour par l'affirmation d'une foi qu'il ne partage d'ailleurs pas) c’est qu’à un moment cela a cessé de passer par soi, de traverser les êtres (dans leurs corps, leurs pensées propres, leurs émotions, avec toutes les particularités que cela implique)... que l’engagement est devenu la coquille vide d’êtres à la dérive, dénués de connaissance d’eux-mêmes. L’amère ironie étant que c’est bien ce manquement qui les a rendus pour finir si nombrilistes et désengagés.


L’engagement est une notion personnelle, physique même. Juste après avoir demandé à son ami prisonnier si on le traite décemment, Giulio s'enquiert de s’il fait suffisamment d’exercice. La passion du football, qui vient contrebalancer son indulgence pour la gourmandise, est un témoignage de cette idée de l’engagement (également préoccupé par les changements socio-historiques, Corneliu Porumboiu serait un autre cinéaste qui se fait une haute idée de ce sport d’équipe). Il est possible que cette vision de l’engagement comme quelque chose de nécessairement personnel motive également le goût de Moretti pour le suranné : les professions démodées (au cours des années 1980 : curé, enseignant en maths, cadre du Parti communiste), ces ombrelles dont il ne comprend pas qu’on ait abandonné l’idée, les nougatines, les chansons associées à l’enfance (Ritornerai de Bruno Lauzi, qui parle déjà de liberté et de solitude)... Cet usage actif et positif de l’égotisme (Stendhal n’aurait-il pas acquis le sien en Italie ?) donne à son cinéma une portée finalement macro, une précision historique. En passant par le singulier, il touche très concrètement à l’universel, à des mécanismes globaux, collectifs, plus efficacement (car de manière plus précise) qu’en voulant figurer ceux-ci théoriquement, de manière abstraite et préconçue. Moretti a mieux vieilli que beaucoup d’autres personnes de sa génération. Il a douté tout du long - et il n’a jamais abandonné la lutte. Il y a peut-être là, dans la ténacité enjouée d’un prêtre quand il fonce après un ballon, une forme de foi laïque, son affirmation méridionale et ancestrale. Blaise Pascal, ce croyant plein de doute, défendait déjà face aux demi-habiles la joie simple et inaltérable de courir après une balle.

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La fiche IMDb du film
Par Jean Gavril Sluka - le 28 juillet 2020