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Critique de film
Le film

La Marseillaise

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L'histoire

14 Juillet 1789 : le Roi de France apprend que La Bastille a cédé. A Marseille, un bataillon de volontaires se prépare à rallier la capitale pour précipiter la chute du régime…

Analyse et critique

Désamorçons immédiatement tout effet de suspense : je n’aime pas La Marseillaise de Renoir.

Voilà, la messe est dite, les jeux sont faits, l’affaire est dans le sac.

Et maintenant ?

Maintenant que nous avons évacué le problème de l’affect, une fois n’est pas coutume, endossons une panoplie d’analyste rigoureux et penchons nous sur l’un des plus gros échecs public de son auteur.
Estampillée ‘réaliste’, l’œuvre de Renoir a suscité quasiment autant de commentaires esthétiques que sociopolitiques. Film consacré à la Révolution Française cette Marseillaise n’échappe bien évidemment pas à cette règle (du jeu ?).
Avec La Marseillaise, Jean Renoir a souhaité examiner à la loupe le quotidien de la Révolution.
L’intérêt du cinéaste se porte avant tout sur les histoires individuelles qui composent la grande Histoire. Film polyphonique,
La Marseillaise suit autant le parcours d’une troupe d’insurgés marseillais que les affres de l’aristocratie parisienne. En mélangeant ainsi les points de vue l’auteur espérait, peut être, livrer le tableau convaincant d’une époque révolue ? Le film s’attarde sur l’anecdotique, et délaisse les morceaux de bravoure que constituent les combats des Tuileries, ou la prise de la Bastille. La caméra baguenaude parfois, hésitante, comme impuissante à rendre compte de l’intensité des affrontements décousus et incertains. Pourtant elle s’attarde volontiers sur le prosaïque : la découverte de la brosse à dents par un roi de France, ou l’introduction des tomates dans la capitale.

Renoir se plaisait à répéter que : « Les préoccupations plastiques n’ont rien à voir avec le métier de cinéaste ».(1) La prétendue vérité ne s’accorde pas au perfectionnisme technique. Si les dialogues sont le fruit d’une longue recherche, si les décors ont été reconstitués à partir de documents d’époques et si les costumes exhalent un certain parfum d’authenticité, la caméra de Renoir essaye de ne pas sacraliser ce qu’elle filme, et d’éviter l’emphase lyrique.
A ce titre
La Marseillaise anticipe presque les visées de Roberto Rossellini et de La Prise de pouvoir par Louis XIV, fiction télévisée historique de 1966, construite comme un document brut sur la régence.
Si l’on considère que le réalisme est une qualité – au sens scientifique du terme – esthétique, alors le film de Renoir appartient à la catégorie des films dits réalistes. Mais si l’on détermine le niveau de réalisme d’une œuvre en fonction de sa posture idéologique, de son éthique, alors force est de constater que Renoir a livré avec
La Marseillaise un film politiquement orienté, déterminé même avec tous ce que ce terme implique.

On sait que Jean Renoir fut plus qu’un simple sympathisant du Front Populaire. Militant convaincu, il ne cacha ni ses convictions politiques profondes, ni son amitié pour des intellectuels communistes tels que Noémie Martel-Dreyfus, Jacques Becker ou Jean-Pierre Dreyfus, qui participèrent activement à la production de La Marseillaise (financé en partie par la CGT). Il paraît difficile de minimiser l’influence idéologique du Front Populaire sur le projet de Renoir. Le récit semble, en effet, obéir à un schéma prédéterminé, articulé sur les grandes thématiques du P.C.F. L’univers filmique (le XVIIIe siècle, la Révolution Française) se lit alors à l’aune des visées marxistes.
Ainsi le film s’ouvre-t-il sur la relève de la Garde Royale - le soir du 14 juillet - cérémonial guindé, hiérarchisé jusqu’à l’absurde. Chaque geste, chaque posture des soldats-automates brocardent le rigorisme de la Monarchie.
Ce modus operandi aliénant, le cinéaste l’oppose à la ferveur révolutionnaire de l’armée de Valmy, filmée comme un ensemble bigarré uni par une cause fédératrice.

Pour le cinéaste, l’ "ordre révolutionnaire" rend inopérant toute tentative de corporatisme, de hiérarchisation sommaire. L’armée de Valmy nous est présentée comme un ensemble disparate de personnalités irréductibles motivées par un objectif libertaire commun. C’est ici que le refus du spectaculaire, et le sens du détail prend toute son ampleur : « La salle de la première où dominaient les bourgeois socialisants, les intellectuels à la façon de mai 36, a semblé déçue par l’absence d’effets brutaux et de gros lyrisme. Mais la chaude simplicité, la vie de tous ces tableaux, risquent d’aller beaucoup plus droit au cœur d’un public populaire entendant parler son propre langage ». (2)
Comment, dès lors, évoquer un quelconque réalisme devant l’obédience de Renoir à l’idéologie du P.C.F. ?
Renoir cinéaste réaliste ?
Oui…tout de même, je pense, même si j’avoue détester ce terme un peu pompeux (allez c’est décidé, à partir de maintenant je le mets entre guillemets).
La Marseillaise n’est pas un film ‘réaliste’, si tant est qu’un film ‘réaliste’ existe, parce qu’il montre la Révolution Française… il est ‘réaliste’ peut être parce que derrière cette fiction sur la Révolution Française se cache, à peine voilé, le portrait d’une époque secouée par des débats idéologiques intenses et mue par un désir irrépressible de progrès social : la France des années trente.

Peut être que le ‘réalisme’ désigne moins une conformité au réel qu’un point de vue conjoncturel. Il existe bien un réalisme socialiste, un réalisme poétique…soit autant de manières de décrypter le monde environnant avec un filtre idéologique.
La Marseillaise peut être visionné comme une peinture, en creux, de la France du Front Populaire, le parti politique qui a rendu possible la réalisation de cette œuvre. Dans
La Marseillaise, le XVIIIe siècle se lit à l’aune des enjeux politiques des années trente et les choix de mise en scène (polyphonie du récit pour décrire la collectivité, découpage sobre qui évite au spectateur de se couper de l’essentiel…) obéissent aux idéaux frontistes. Comme toute œuvre de propagande, l’intérêt de La Marseillaise réside moins dans son contenu narratif que dans son emballage formel, totalement représentatif d’une époque, et donc d’un regard spécifique sur le monde.


1. Cahiers du cinéma 34-35 avril-mai 1954, propos recueillis par Jacques Rivette et François Truffaut.
2. François Vinneuil, L’action française, 11 février 1938.

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Par Chérif Saïs - le 17 janvier 2004