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Critique de film

L'histoire


Oliver
et Alice Reed sont inquiets pour leur petite fille. Introvertie, la jolie Amy ne vit qu’à travers son imaginaire. Suite à une rencontre avec des enfants qui la rejettent, elle fuit et trouve une bague au pied d’une étrange maison. Cet anneau magique lui permet d’exaucer son vœu le plus cher : avoir une amie. Irena l’ancienne femme de son père apparaît alors dans des visions féeriques…

Analyse et critique

En 1943, Val Lewton et Jacques Tourneur sauvent une RKO moribonde grâce au surprenant succès de leur premier film, Cat people (La féline). Suivant une logique très commerciale, les pontes du studio décident de mettre en chantier une suite ! Tourneur est occupé par le tournage des deux derniers opus de sa trilogie fantastique (I walked with a zombie, Leopard man) et ne peut donc s’engager sur ce projet. De son côté, Lewton décidé à réitérer le succès de Cat people, réunit de nouveau l’équipe de La féline composée de Dewitt Bodeen (scénario), Nicolas Musuraca (directeur photo), Roy Webb (compositeur) ainsi que des trois comédiens : Kent Smith, Jane Randolph et l’énigmatique Simone Simon. Il lui reste à trouver un réalisateur qui soit à la hauteur du travail de Tourneur ...

Logiquement le jeune producteur se tourne vers Mark Robson qui fût le monteur de Cat people. Mais ce dernier commence sa carrière dans la mise en scène (The seventh victim) et n’est pas disponible. Séduit par les documentaires réalisés par Gunther Von Fritsch, Lewton lui propose le projet Curse of the cat people. Le tournage, prévu sur 18 jours, peut alors commencer. Mais au terme de cette période, Von Fritsch n’a réalisé que 40% du script. Sig Rogell, alors directeur du département des séries B fantastiques, le renvoie et demande à Robert Wise, dont l’efficacité en tant que monteur à la RKO (Citizen Kane, The magnificent Amberson) a fait ses preuves, de le remplacer sur le champ.

Curse of the cat people constitue donc la première réalisation de l’homme qui donna naissance à quelques chefs d’œuvre : The Set up (Nous avons gagné ce soir, 1949), The day the earth stood still (Le jour où la terre s’arrêta, 1951) ou West side story (West side story, 1961). Cependant il est difficile d’attribuer ce film à Wise. D’une part ce dernier a toujours eu tendance à en rejeter la paternité considérant que sa première œuvre est Mademoiselle Fifi d’après le roman de Maupassant, qu’il réalisa en intégralité. D’autre part aucun document ne permet aujourd’hui de savoir quelles scènes ont été tournées par Wise. D’ailleurs le film est d’une telle homogénéité qu’il est difficile de différencier les styles des deux metteurs en scène. Après une rapide réflexion, l’évidence saute aux yeux: si La malédiction des hommes chats a un père, c’est Val Lewton. Ce film lui appartient à tel point qu’il impose ce titre qui, avouons le, n’a rien à voir avec le récit.

Le scénario rédigé par Bodeen ne parle ni d’homme chat, ni de malédiction ! Son histoire repose sur les fantasmes d’une enfant perdue. A travers la petite héroïne de La malédiction des hommes chat, on retrouve les névroses d’Irena dans Cat people : un manque d’amour flagrant qui débouche sur une tristesse et une incapacité à affronter le monde réel. Mais ici l’ambiguïté est plus forte que dans La féline où Irena devenait un monstre meurtrier. Dans cette séquelle au film de Tourneur le spectateur reste plongé dans un brouillard mêlant rêve et réalité. Irena l’amie de la petite fille est l’ex-femme de son père et de nombreuses photos existent encore dans la maison. Fascinée par la beauté de cette étrangère, Amy a pu utiliser son image pour créer sa fantasmagorie. De plus lors de ses apparitions, Irena est vêtue d’une robe blanche. Or dans Cat people elle ne portait que du noir. Il semble donc qu’Amy ait transformé le monstre en bonne fée. L’anecdote dit que le scénario original incluait une scène où Amy lisait un livre de contes illustré dans lequel on retrouve exactement la robe blanche d’Irena ce qui permettrait d’affirmer que ses apparitions ne reposent que sur l’imaginaire d’Amy. Souhaitant préserver le doute, Lewton a décidé que cette séquence ne serait pas tournée.

Parallèlement à ses rencontres avec "la féline", Amy se lie d’amitié avec madame Farren. Cette dernière qui lui a offert sa bague "magique" est une vieille femme qui vit avec sa fille dans une grande maison aux allures gothiques. Séduite par la petite, elle lui raconte des légendes dans une mise en scène très théâtrale : pendant l’une des séquences les plus captivantes du métrage elle se lance dans la fameuse histoire de Sleepy Hollow, le cavalier sans tête (cf. photo "Analyse"). La petite Amy est hypnotisée par sa narration, le spectateur aussi ! Cette vieille femme, pleine de tendresse pour la petite, est en revanche incapable de reconnaître sa propre fille qu’elle considère comme une étrangère. Cette relation triangulaire basée sur l’absence d’amour (Mme Farren/sa fille/Amy) est source de conflits et constitue le nœud dramatique du scénario de Bodeen. Cependant il ne faut pas s’attendre ici à une dramaturgie extrêmement complexe. Le thème de l’enfance incomprise est abordé avec beauté certes, mais avec une légèreté que l’on peut imputer à la volonté de Lewton de mettre en boîte un film qui soit avant toute chose …. efficace !

Même si son scénario est empreint d’une certaine intelligence, la beauté de Curse of the cat people repose avant tout sur la façon dont les fantasmes d’Amy ont été mis en image. Les séquences où elle rencontre Irena dans le jardin sont somptueuses. L’ambiance fantastique y est puissante et pleine de poésie : la neige qui tombe, le vieil arbre ou les grilles en fer forgé plongent le public dans un monde de féerie créé par Darell Silvera qui signera également les décors de Vaudou, Notorious ou The thing. L’harmonie entre le travail de Silvera, la caméra de Wise et la photo de Musuraca transpirent à travers ces scènes et sont à nouveau mise en évidence dans l’épisode inoubliable où Amy entend le cavalier sans tête arriver vers elle: sur un pont enneigé perdu au milieu d’une forêt elle se déplace lentement et accélère la cadence à l’approche du danger. Cette séquence qui n’est pas sans rappeler la poursuite entre Alice et Irena dans Cat people est d’une efficacité redoutable. Si l’impact sur le public est tout aussi puissant, on peut tout de même penser que d’un point de vue visuel le travail de Tourneur avait plus de charme. Ici et malgré les qualités évoquées précédemment (sur les décors notamment) il n’y a aucun travail de mise en scène significatif. Les ombres, variations de lumières, gros plans et autres techniques dont se jouait Tourneur avec brio sont ici quasiment absentes. Mais ne faisons pas la fine bouche, le travail de l’équipe technique et des réalisateurs pour créer cette ambiance fantasmagorique reste sublime. Quelques années plus tard le public retrouvera dans Night of the hunter (La nuit du chasseur, C. Laughton 1955) une ambiance relativement proche de celle qui hante le film de Wise. Aujourd’hui on peut voir en Tim Burton un des héritiers évident de ce style "Lewton" que certains qualifient de fantastico-gothique.

Malheureusement, il n’y a point d’acteur de la carrure de Robert Mitchum ou Johnny Depp dans la distribution de Lewton. Limité par le budget "B" le casting ne brille pas par le talent de ses comédiens et en dehors de la sublime Simone Simon dont Hollywood ne mesura jamais le talent, les interprétations de Kent Smith (Oliver Reed) et Jane Randolph (Alice Reed) manquent cruellement de relief. On peut tout de même noter que Julia Dean qui interprète Madame Farren est étonnante lorsqu’elle raconte l’histoire de Sleepy Hollow et que la petite Ann Carter qui joue Amy est remarquablement bien dirigée.

Les amoureux du style Lewton trouveront dans cette Malédiction des hommes chats un de ses plus beaux films. Par leur style visuel, Vaudou et La féline peuvent être préférés mais en dehors de ces deux chefs d’œuvre, le département série B fantastique de la RKO dirigé par Rogell n’aura jamais produit d’aussi beaux films.