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Critique de film
Le film

La Maison rouge

(The Red House)

Partenariat

L'histoire

Pete Morgan (Edward G. Robinson) vit dans une ferme retirée de tout avec sa sœur (Judith Anderson) et Meg (Allene Roberts), une jeune fille qu’ils ont adoptée voici quinze ans. Nath (Lon McAllister), un camarade de classe de Meg, vient leur proposer son embauche d’autant plus que le propriétaire souffre d’une infirmité de la jambe et que les travaux lui deviennent pénibles. En rentrant chez lui de nuit, le jeune homme passe par une forêt "maudite" alors que le propriétaire le lui avait strictement déconseillée, le prévenant qu’il serait trop effrayé par les cris qu’il y entendrait. Effectivement, paniqué, Nath fait demi-tour à mi-chemin. Quel est le secret qui se cache dans ces bois gardés par un chasseur (Rory Calhoun) qui n’hésite pas à tirer sur les indésirables, et dans lesquels se trouve une mystérieuse maison rouge ? Nath et Meg décident de résoudre ce mystère...

Analyse et critique

Cinquième film de Delmer Daves après que celui-ci a déjà vécu une longue carrière en tant que scénariste, La Maison rouge fait suite à quelques réussites imprégnées d'une humanité très singulière pour des œuvres abordant des genres pourtant aussi différents que le film de guerre avec Destination Tokyo ou bien la comédie musicale avec Hollywood Canteen. Ce thriller campagnard que représente le très original Red House précède de peu l'un des films les plus célèbres du cinéaste, à savoir le lumineux Les Passagers de la nuit (Dark Passage) dont la particularité était d'être quasiment filmé tout du long en caméra subjective sans que cela n'en fasse forcément un exercice de style. Enfin, tout comme ce sera à nouveau le cas avec Red House, il s'agissait de l'un des premiers films noirs des années 40 à être entièrement tourné en décors naturels, loin des studios hollywoodiens. Après le San Francisco de Dark Passage, c'est au tour de la campagne californienne de nous dévoiler toutes ses beautés sous l’œil attentif de l'inimitable Delmer Daves.

Le postulat de départ de l'intrigue - vue et revue depuis - est basé sur un secret lointainement enfoui, une maison hantée par les souvenirs peu glorieux d'une tragédie familiale que l'on veut cacher, l'histoire se terminant par la répétition du drame sous le coup de la réminiscence qui amène à la folie. Un style d’histoire "baroque" qui débouche souvent sur une certaine lourdeur psychologique et un cabotinage excessif des comédiens qui ont parfois du mal à jouer correctement les séquences d'égarement. Ceci est à nouveau valable ici sauf qu'une fois encore, Delmer Daves transfigure le tout par sa mise en scène d’un lyrisme échevelé, par l’extrême délicatesse de son scénario - et notamment sa touchante histoire d'amour "non partagée" - ainsi que par son extrême sensibilité dans la description des relations entre les personnages, notamment celles entre les deux jeunes héros interprétés par Lon Mcallister - un peu terne - et l’attachante Allene Roberts dont c’était ici le premier rôle. Dans le reste de la très jolie distribution, on trouve Edward G. Robinson - très bon même s’il a parfois tendance à en faire un peu trop en vieil homme halluciné et sombrant peu à peu dans la folie - mais aussi Judith Anderson dans un total contre-emploi au vu de ses rôles les plus célèbres dont l'inquiétante et fascinante Mrs Danvers, la gouvernante de Rebecca dans le film d'Alfred Hitchcock, ou encore les tous jeunes Rory Calhoun - l'amant de Marilyn Monroe dans Rivière sans retour - et une Julie London étonnement affriolante.

Mais ce n’est pas par son casting ni par sa très bonne interprétation d’ensemble que le film brille avant tout, mais comme nous l'écrivions plus haut principalement par son style et sa mise en scène. Un conte gothique façon roman anglais qui se déroule dans la campagne américaine, les spectateurs n'y étaient pas vraiment habitués. A cette époque, ces derniers avaient également rarement vu cette campagne américaine aussi amoureusement filmée ; il y aura d'ailleurs peu d'exemples par la suite durant ces décennies de l'âge d'or du cinéma hollywoodien si ce n'est venant - entre autres - d'Alfred Hitchcock dans le sublime et mésestimé Mais qui a tué Harry ? (The Trouble With Harry). Delmer Daves en fait d’ailleurs quasiment le personnage principal de ce film au ton assez unique et la fait "parler" par l’intermédiaire de l’un des scores les plus admirables et les plus entêtants de Miklos Rozsa, et ce dès la première séquence. Rarement paysages et musique auront été aussi intimement liés. On le sait, et ce film en est une nouvelle preuve, Delmer Daves n’a pas son pareil pour cadrer la nature et la magnifier par ses angles de prises de vue et ses travellings. Il nous la montre tour à tour élégiaque et menaçante, les séquences qui se déroulent dans les bois maudits laissant planer une véritable angoisse.

Angoisse et atmosphère mystérieuse amenées également par la qualité étonnante de la photographie de jour comme de nuit. Le travail quasi expressionniste de Bert Glennon est tout simplement remarquable ; sa manière de photographier les ombres menaçantes, les incendies nocturnes, les sombres forêts touffues, les lacs scintillants est tout bonnement admirable de force poétique. Il faut dire que la forêt interdite comporte tant d'éléments au niveau symbolique et psychanalytique qu'il fallait aussi passer par la photographie pour rendre les allégories encore plus puissantes. En effet, ce lieu "hanté" représente à la fois les pulsions primaires, une culpabilité meurtrière, mais également pour les plus jeunes de ses protagonistes les interdits sexuels. Il est seulement dommage qu'avec tous ces éléments, l'intrigue et son dénouement restent assez moyennement passionnants et que certaines ficelles soient assez grosses malgré le fait que le scénario soit signé par Daves en personne. Il s'agit néanmoins de l'un des rares thrillers campagnards de l'histoire du cinéma au sein duquel sont décrits de jeunes provinciaux avec une confondante justesse et sans aucune condescendante, annonçant ainsi les admirables mélodrames de fin de carrière du cinéaste avec le comédien Troy Donahue en tête d'affiche, ceux justement consacrés à la jeunesse qui vont de A Summer Place (Ils n'ont que 20 ans) à Rome Adventure (L'Amour à l'italienne).

Mélange de mystère, de suspense, de romance et de psychologie, Red House est un film d'atmosphère non dénué de lourdeurs dans son symbolisme et ses métaphores mais cependant bien plus qu'honorable grâce avant tout à l'expressivité et au lyrisme de sa mise en scène. Delmer Daves s'épanouira bien plus dans le western que dans le film noir mais ses rares tentatives dans ce dernier domaine auront été loin d'être négligeables, d'un point de vue plastique indéniablement superbes. Même si pour ma part je ne le trouve pas tout à fait abouti, faites peut-être confiance à Martin Scorsese qui estime au contraire que le film de Daves est l'un des plus achevés de cette période ; vous pourriez ne pas le regretter !

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 15 août 2017