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Critique de film
Le film

La Maison des étrangers

(House of Strangers)

Partenariat

L'histoire

Max Monetti sort de prison. Il vient de purger sept années de réclusion à la place de son père Gino, mort pendant sa détention. Il n’a qu’une idée en tête : se venger de ses trois frères qui ont abandonné leur père pour prendre le contrôle de la banque qu’il a fondée. Max rencontre ses trois frères, puis après une discussion tendue se rend à la maison familiale. Devant le portrait de son père, il se remémore les jours qui ont fait naître en lui la haine qui l’anime.

Analyse et critique

Avant même que Chaînes Conjugales ne soit distribué en salles, Joseph Mankiewicz entamait le tournage de La Maison des étrangers, déjà son septième film en seulement trois années passées derrière la caméra. Sa carrière est déjà impressionnante. Il a réalisé deux en plus tôt L’Aventure de Mme Muir, un monument d’émotion, et l’Académie va bientôt le distinguer pour Chaînes conjugales. Il a surtout tourné au tout début de sa carrière, et cela nous rapproche de l’œuvre qui nous intéresse ici, Quelque part dans la nuit, un film noir trop méconnu et particulièrement réussi qui donnait à Richard Conte l’un de ses premiers rôles marquants. C’est vers ce genre que ce tourne à nouveau Mankiewicz ici, mais cette fois pour mieux le transformer et lui offrir une modernité jusqu’alors presque jamais vu pour créer, disons-le immédiatement, un film largement en avance sur son temps. A l’origine de La Maison des étrangers se trouve un livre de Jerome Weidman, ou plutôt le chapitre d’un de ses livres, largement remanié et enrichi par Mankiewicz et peut-être un peu Philip Yordan, seul scénariste crédité au générique mais dont nous savons aujourd’hui qu’il n’agissait la plupart du temps que comme un prête-nom. Le résultat est un film qui mélange avec succès ambiance de film noir et tragédie familiale avec une intelligence éclatante.


La Maison des étrangers s’ouvre sur des plans suivant le personnage de Max Monetti tout juste sorti de prison. Il traverse un quartier italien pour rejoindre la banque familiale. Deux références viennent immédiatement à l’esprit. D’abord les films sociaux de la Warner, qui nous plongeaient régulièrement dans des quartiers modestes. Particulièrement, on pense par exemple à l’ouverture des Anges aux figures sales qui présente lui aussi un quartier populaire. Il est probable, compte tenu du ton du film, que Mankiewicz ait eu ces œuvres à l’esprit. Ce n’est pas le cas des autres films qui nous viennent à l’esprit puisqu’ils sont largement postérieurs au tournage de La Maison des étrangers. Devant ces plans de quartiers regroupant des immigrés italiens que Mankiewicz n’hésite pas à faire parler dans leur langue, fait notable pour un film tourné à la fin des années 40, il est impossible de ne pas penser aux œuvres que tourneront bien plus tard des cinéastes d’origine italienne, et précisément au Parrain, 2ème partie dont les scènes de Little Italy du début du vingtième siècle semblent presque être un écho volontaire au film de Mankiewicz. Voilà finalement comment le mieux décrire La Maison des étrangers, un film à mi-chemin entre le cinéma de gangsters des années 30 et la grande fresque mafieuse du Nouvel Hollywood. L’ascension sociale de Gino, le père, immigré sans le sou qui deviendra un puissant banquier aux méthodes peu légales rappelle, avec moins de violence, les destins d’Antonio Camonte ou de Tom Powers. La dimension familiale et la question de la vengeance font écho, quant à elles, à la tragédie des Corleone. Seule différence, elle semble de taille, il n’y a ni gangsters, ni mafia chez Mankiewicz. A première vue en tout cas, car le personnage de Gino ressemble fortement à celui d’un grand mafieux. Chef de famille autoritaire, il mène ses affaires d’une main de maître mais fait tout pour s’attirer les faveurs de sa communauté. C’est frappant lors de la première scène tournée dans la banque, une séquence virtuose qui dit tout du personnage, distribuant selon son bon vouloir ses faveurs mais congédiant brutalement un homme qui voulait remplir gratuitement son style et houspillant sans cesse ses fils réduits à des tâches subalternes. En quelques plans, le cinéaste fait le brillant portrait d’un homme qui a réussi et tient à asseoir son pouvoir en inspirant la crainte ou le sentiment de reconnaissance. Un parrain dans toute sa splendeur, qui plus est sympathique car, en apparence, détaché de toute violence.


Après avoir rencontré ses frères et son ancienne compagne Irene, Max passe ses premières heures d’homme libre dans la maison familiale maintenant désertée. C’est là qu’il va se souvenir des événements qui ont mené à son emprisonnement et qui constituent le cœur du film. Sans rupture, Mankiewicz lance son flashback avec une grande fluidité, en montant l’escalier qui mène aux appartements de Gino. Le point de départ de ce mouvement, et point de retour du flashback bien plus tard dans le film, est un grand portrait. Il s'agit de celui de Gino Monetti, figure imposante et dominatrice d’une famille qui va éclater. Il est intéressant ici de s’attarder sur le casting du film, et plus précisément sur ses deux acteurs principaux. Le rôle de Gino est interprété par Edward G. Robinson, grande figure du cinéma hollywoodien du début des années 30 au début des années 70. A l’écran, un acteur n’incarne pas seulement son personnage. Il apporte aussi avec lui tous les autres rôles qu’il a interprétés, tout ce que nous connaissons de lui à l’écran et en dehors. Si c’est parfois totalement anodin, cela donne au personnage de Gino une dimension tout à fait particulière. En 1931, Robinson est devenu une star grâce à un rôle, celui de « Rico » Bandello dans Le Petit César, qui raconte l’ascension et la chute d’une petite frappe devenu un puissant gangster. Impossible alors de ne pas associer ce destin à celui de Gino dont on imagine qu’il a dû se battre pour se faire sa place sans que Mankiewicz ait besoin de le filmer. On pense aussi à Robinson lui-même, modeste immigré roumain devenu star à Hollywood, incarnation du rêve américain que représente également Gino. Avec l’acteur Robinson, Mankiewicz offre un passé et une épaisseur à son personnage en s’épargnant de longues scènes d’exposition.


Gino incarne la figure paternelle. Le père de famille qui veut donner le meilleur présent et le meilleur avenir à sa femme et à ses enfants, et le père de sa communauté dont il peut aider l’ascension contre une simple poignée de main. La problématique que soulève La Maison des étrangers réside au cœur de cette démarche. Mankiewicz ne remet pas en cause la sincérité de la démarche de Gino, mais ses conséquences collatérales. En pensant aider son prochain, parent ou non, Gino ne s’attire pas sa sympathie, au contraire. A la première difficulté, il est mis face à son échec : il a créé une « maison des étrangers », ses fils se déchirent et l’abandonnent quand ses clients se retournent contre lui, dans une scène époustouflante qui le voit englouti par la foule dans une séquence qui à toutes les caractéristiques d’une scène de lynchage. Le seul qui ne lâchera pas Gino, c’est Max. Dès les premières images, Mankiewicz le montre comme un homme à part. Dans la banque, il a son propre bureau, son propre métier et son propre langage caractéristique, ponctuant chacune de ses phrases par l’expression idiomatique period. Contrairement à ses frères, qui imitent le comportement de leur père sans jamais s’opposer à lui, il a son indépendance, se permettant par exemple d’être en retard à table alors que Gino impose à chacun d’attendre Max. On ne pouvait rêver meilleur interprète que Richard Conte, acteur d’une classe inimitable, pour l’incarner. Tout au long de sa carrière, faite de choix souvent judicieux, il incarnera des personnages brillants et forts tel que celui de Max. Hormis son père, le seul personnage qui montre la même force de caractère est celui d’Irene. Elle n’appartient pas à la même communauté, et ne se plie pas à la même culture. Les rencontres entre Max et Irene n’en sont que plus savoureuses, leur séduction est telle une parade d’animaux sauvages portée par de sublimes dialogues. Malgré les coups qu’ils se portent, l’amour qui grandit entre eux apparaît à l’écran comme une évidence. La réussite de ce duo tient tout autant à Mankiewicz et à Conte qu’à Susan Hayward, qui trouve ici son plus beau rôle, celui d’une femme forte et déterminée. Dans la logique du film, elle est le pendant indispensable de Max, la seule à pouvoir réellement discuter avec lui. Car nous sommes chez Mankiewicz, le maître des mots, et c’est par le dialogue que se nouent et se dénouent les intrigues, et par lui que passe la signification du film.


L’un des éléments les plus marquants parmi les choix de mise en scène de Mankiewicz pour La Maison des étrangers est l’absence presque totale de champs/contre champs. Ce qui compte n’est pas le propos isolé, mais le dialogue. Car personne n’a totalement raison ni totalement tort et chacun à la chance d’exposer son point de vue. Nous entendons ce que dit Gino, cloué au lit après l’assaut de la banque par ses clients, il crie son amour de ses fils, qu’il a concrétisé en voulant leur offrir le confort matériel. Nous entendons aussi ses fils, qui se sont toujours sentis rabaissés, humiliés, ainsi que sa femme qui dans un discours particulièrement touchant avoue à son mari qu’elle aurait préféré rester en Italie, avec l’amour de sa famille plutôt que de vivre riche dans une maison où tous se déchirent. Est-il possible d’être un bon père ? Voici la première question intime que pose Mankiewicz et dont il fait débattre ses personnages. Evidemment, l’auteur va beaucoup plus loin, questionnant aussi les rapports entre morale et justice avec encore une fois le cas de Gino, banquier peu regardant sur les règlements mais mettant au premier rang des valeurs la confiance. Un choix qui lui a permis de donner la fortune à certains de ses camarades et qui en ruina d’autres. Enfin, la question la plus importante est évidemment celle du rêve américain. Il est possible de ne partir de rien pour s’élever, Gino l’a vécu et l’illustre dans plusieurs de ses discours brillants, mettant en exergue les particularités de l’Amérique. Mais cette trajectoire victorieuse est peut-être la cause de l’éclatement de sa famille et la source de la haine qui coulera dans ses veines jusqu’à la fin de ses jours, puis dans celles de Max, en quête de vendetta contre ses frères.

Dans cette réflexion, Mankiewicz laisse librement s’exprimer ses personnages, sans jamais les juger et en leur donnant toujours la chance d’avoir raison. Nous pensons évidemment à la démarche qu’auront une décennie plus tard les maîtres de l’âge d’or du cinéma italien. Mankiewicz refuse les thèses et crée le questionnement chez le spectateur. Celui-ci ne ressort alors pas convaincu du visionnage de La Maison des étrangers. Le modèle familial de la famille Moretti n’est pas mauvais ou bon, le modèle américain non plus. Et surtout qu'est-ce que "la maison des étrangers" ? Elle est matérialisée par les murs de la maison des Moretti, mais Mankiewicz nous montre que la terminologie pourrait être étendue au quartier de Little Italy, prêt à se retourner en un clin d'œil contre son bienfaiteur, voire à l'Amérique toute entière symbolisée par cette communauté. Ces questions sont simplement posées, parfois même seulement suggérées. Par la voix des différents personnages, et par les mots que leur prête l'auteur, les arguments sont présentés. Charge au spectateur d’y réfléchir. Grâce à Mankiewicz, nous devenons tous plus intelligents.

Malgré sa richesse, malgré l’intelligence de son écriture et la qualité de son interprétation, La Maison des étrangers fut un échec public aux Etats-Unis. On peut imaginer que le propos du film et sa forme, finalement très européenne, aient pu déstabiliser le public. Cela n’empêchera pas le cinéma de revenir par deux fois à ce scénario. Une première fois, Edward Dmytryk en fera un western avec La Lance brisée, une réussite sympathique qui n’a malheureusement ni la force ni la portée du film original. Quelques années plus tard, James B. Clark choisira cette fois pour décor le monde du cirque, avec The Big Show. Pour notre part, nous tenons la version de Joseph Mankiewicz pour un chef-d’œuvre incontournable, témoignage flagrant du génie de son auteur.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : Swashbuckler Films

DATE DE SORTIE : 11 MAI 2016

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Par Philippe Paul - le 11 mai 2016