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Critique de film
Le film

La Longue nuit de l'exorcisme

(Non si sevizia un paperino)

L'histoire

Sud de l'Italie, dans la région de Basilicate. La petite ville d'Accendura est en émoi suite à la disparition de Bruno, un jeune garçon de douze ans. Lorsqu'une rançon est demandée à ses parents, de pauvres paysans, la police organise une embuscade et capture Barra, le simplet du village. Ce dernier clame son innocence mais finit par avouer où se trouve le corps de l'enfant. Il assure que Bruno était déjà mort et qu'il n'a fait que l'enterrer avant d'essayer d'extorquer ses parents. Venu sur place depuis Milan, le journaliste Andrea Marteli (Tomas Milian) doute qu'il soit le meurtrier et décide de rester dans les environs pour suivre les événements. Un sentiment partagé par le procureur qui se trouve conforté quelques jours plus tard lorsque est découvert le corps d'un autre enfant du village, noyé dans un lavoir...

Analyse et critique

La caméra s'approche d'une femme qui creuse le sol. Tandis que ses mains charrient la terre sèche, des cordes stridentes résonnent, tels des coups de couteau. Elle finit par découvrir le squelette d'un bébé. Un gros plan sur ses yeux, un autre sur le petit corps. Transition sur un enfant qui observe un lézard. Il sort un lance-pierre et tue l'animal. En quelques plans, Lucio Fulci plante le décor. Mais on ne sait encore lequel entre la vision horrifique du squelette et l'allusion évidente à l'ouverture de La Horde sauvage.


C'est tout le programme du film qui va naviguer entre enquête policière, fantastique, drame, tout en ménageant une forte esthétique westernienne. Avec Perversion Story et Le Venin de la peur, Fulci utilisait l'imagerie du giallo pour nourrir des récits psychologico-policiers. Ici il emprunte à un autre genre, le western italien, pour transformer cette nouvelle histoire criminelle en fantaisie cinématographique. Il multiplie pendant le film des allusions au genre : la musique de Riz Ortelani aux accents morriconiens, le village écrasé par la chaleur qui rappelle ceux du Mexique, les cloches de l'église, un lynchage dans un cimetière et bien sûr ce paysage désertique traversé par la modernité, un immense pont - « une cicatrice dans le paysage » dixit Fulci - évoquant les rails du chemin de fer s'enfonçant dans le wilderness. Mais toute cette imagerie prend corps dans un territoire bien identifié, le Basilicate, l'histoire en elle-même étant nourrie du folklore de cette région et l'utilisation de chants traditionnels venant sans cesse contredire l'esthétique et les codes du western pour nous rappeler que nous ne sommes pas dans l'Ouest américain mais bien dans le sud de l'Italie.

Pourquoi Fulci marche-t-il ainsi sur deux pieds, peut-on alors se demander ? Peut-être tout simplement parce qu'il a une conscience aiguë du cinéma populaire et qu'il entend s’insérer dans les courants de son époque (plus tard ce sera le gore et l'horreur), même s'il prend plaisir par ailleurs à les tordre, les combiner, les retravailler afin de surprendre et bousculer son public, livrant ainsi des œuvres qui lui sont toute personnelles. C'est ainsi qu'après avoir posé son cadre de western, il nous emmène ailleurs dès la séquence suivante. Les cloches des églises retentissent sur la ville. Dans l'une d'elles se déroule une messe. Les enfants prient, les yeux fermés, la momie d'un moine semblant les surveiller. L'un d'eux écarte ses doigts et observe un autre enfant, Miguel. Ils échangent un regard entendu et sortent discrètement de l'église. La musique est alors angoissante et l'image d'un des enfants, filmé en contre-jour alors qu'il quitte la sacristie, ressemble à celle d'un fantôme. En quelques plans qui durent le temps du générique, Fulci a installé un mystère profond, qui déstabilise le spectateur en passant d'un registre à un autre, en livrant des images fortes sans livrer la moindre clef de compréhension. On comprend seulement que le film sera ambigu, tissé de doutes, et qu'il va nous falloir naviguer à vue. En trois courtes séquences, Fulci a posé son univers mais aussi ses thématiques.

La première, c'est que l'enfance n'est pas innocence et pureté. On le comprend dès l'ouverture avec le garçon tuant le lézard. Puis il y a ce gros plan sur les yeux d'un autre enfant ouvrant les yeux durant la prière, image d'un interdit transgressé, image aussi du désir de sortir du monde de l'enfance et de se projeter dans celui des adultes. La bande de gamins qui quitte en cachette la messe s'en va fumer et parler des fesses et des seins des deux prostituées qui se rendent dans une masure perdue pour rejoindre quelques hommes du village. Les pères sûrement, vice atavique. Les enfants quittent volontairement le temps de l'innocence. Ils rêvent de cigarettes et de sexe mais vont découvrir que le monde des adultes, c'est aussi la violence, la cruauté, le vice, les mensonges et la mort.



Être à cette frontière entre deux mondes est inconfortable. Fulci le montre dans une séquence très dérangeante où Michele observe le corps nu de la patronne de sa mère. Il est filmé au travers d'une sorte d'aquarium, observant les formes qui s'offrent à lui. La femme le remarque mais plutôt que de s'en offusquer, elle lui fait du charme, le séduit, le provoque, ajoutant encore à son trouble et à celui du spectateur. Toute cette séquence se situe à la frontière entre jeu et perversité, innocence et désir. La frontière, c'est le grand motif du film : entre monde de l'enfance et monde des adultes ; entre réalisme et fantaisie (le cadre bien planté du Basilicate vs. les figures archétypales du western et de l'horreur) ; entre histoire criminelle sordide et conte folklorique (la sorcière) ; entre apparence et vérité (les multiples fausses pistes du récit)... Tout possède deux faces et le film se positionne sur une ligne de crête, refusant de choisir l'une ou l'autre, explorant au contraire leur complémentarité. Fulci joue ainsi à l'image sur l'opposition forte entre le soleil écrasant et des pluies diluviennes, avec d'un côté la chaleur qui écrase le village et de l'autre l'omniprésence de l'eau (sous toutes ses formes : pluie, lavoir, aquarium, boue, rivière...) qui toujours se retrouve associée à la mort et à la corruption alors même que dans ce paysage désertique elle devrait être synonyme de vie.


Cette idée de la frontière et du double sens se retrouve dans une séquence située vers la moitié du film, césure filmique étonnante qui vient clore sa première partie. Le spectateur a un peu auparavant fait la connaissance de la sorcière, une femme brune apparemment animée de mauvaises intentions. Lors d'une cérémonie noire, elle maraboute trois petite poupées, les couvrant de sang avant de les enterrer dans le sol. Rituel bientôt suivi par le meurtre d'un second enfant, Bruno, puis par la découverte du corps d'un troisième, étranglé puis noyé dans le lavoir. Lors de la messe en l'honneur de ce dernier, l'étrange femme qui se cachait dans l'ombre d'une colonne sort de l'église et traverse la place. Sa traversée du parvis est reprise une deuxième fois à l'identique, mais on entend cette fois-ci le bruit d'un projecteur. La caméra recule et l'on découvre des policiers regardant la séquence que nous, spectateurs, venions de découvrir.

Si cette double scène trouve une explication rationnelle dans le récit, il n'empêche qu'elle induit un soudain décalage chez le spectateur, qui ne peut que douter des images que le film déroule depuis le début et qu'il va dérouler jusqu'à la fin. En introduisant à ce moment-là des personnages qui filment et commentent l'action - et ce même s'il s'agit juste d'une équipe de policiers surveillant la ville -, Fulci rappelle que le film est mis en scène et que le cinéma n'est que mensonge et manipulation. C'est une simple piqûre de rappel, mais elle suffit à semer encore plus de doute et d’ambiguïté à un film qui en était déjà largement pourvu.


[Attention divulgachages]
Telle une équipe de cinéma faisant avancer un film en en visionnant des rushes, le groupe de policiers présente (invente ?) ce nouveau personnage de la Sorcière. Les soupçons vont se porter sur elle mais il va s'avérer qu'elle est innocente. Innocente des crimes eux-mêmes du moins car subsiste l'idée que par son rituel elle aurait attiré la mort sur les trois garçons qui ont profané la tombe de son bébé mort. Car ici les victimes sont aussi les coupables. Avant de signer sa trilogie infernale, Fulci glisse déjà l'idée que le mal - le diable pour ne pas le nommer - s'incarne dans le monde des humains. Il ne prend pas d'apparence horrifique mais celle d'hommes et de femmes "normaux". Et s'il peut entrer en eux, c'est grâce à leurs vices. Ce sont eux qui ouvrent la porte au mal, qui l'invitent à entrer et à manipuler le corps et l'esprit de son hôte.


Fulci ne condamne pas les agissements de la Sorcière mais le vice qui traverse cette communauté, des enfants aux adultes. Elle n'est qu'une passeuse qui déclenche une punition que l'on pourrait presque qualifier de divine tant elle semble tomber du ciel. Ce partis pris est évident dans la scène où elle se fait lyncher par les pères des enfants assassinés, scène extrêmement violente, visuellement cruelle, qui se déroule au son d'un rock endiablé (symbole du mal pour Fulci qui semble avoir du mal avec la « jeunesse débauchée » ?) avant qu'une chanson romantique ne vienne accompagner son chemin de croix. La scène tourne à l'évocation religieuse tandis que la violence se fait de plus en plus graphique, les plaies apparaissant sur son corps à chaque coup de chaîne transformant sa mise à mort en un interminable supplice qui rappelle celui du Christ lors de l'ascension du Golgotha. Laissée pour morte, la Sorcière rampe jusqu'à la route et expire en regardant les voitures des vacanciers passer, foule insensible à son calvaire comme le montre le visage d'un enfant qui ne semble éprouver aucune émotion devant ce corps meurtri et ensanglanté abandonné sur le bord de la route.

Si le film ne verse pas dans le fantastique - il semble au contraire dénoncer les superstitions des villageois -, c'est comme si le rituel de la Sorcière, son désir de vengeance, avait ouvert les portes du mal. Le film devient plus sanglant et les meurtres continuent à se perpétrer au-delà des trois victimes ciblées initialement. La coupure du film en deux parties s'explique ainsi simplement : la première correspond aux trois premiers meurtres, ceux que la Sorcière appelle de ses vœux ; la seconde à la propagation du mal qui poursuit sa route au-delà du plan initial et s'étend sur tout le pays, plongeant la région dans la peur et la suspicion.


Le mal se promène donc, d'âme en âme, de corps en corps. Et le spectateur de tâcher de deviner qui est le véritable auteur des crimes. Patricia, l'ancienne droguée qui aime aguicher les enfants ? Malvina, une gamine attardée qui assassinerait par simple imitation ? Le film joue ainsi sur la succession de fausses pistes et de rebondissements, de manière d'ailleurs plutôt maladroite et artificielle, sa principale qualité ne se trouvant pas dans une intrigue solide et réellement surprenante. On aura d'ailleurs très vite deviné l'identité du meurtrier (1) mais si ce jeu sur les multiples coupables potentiels s'avère assez attendu, il fonctionne malgré tout car Fulci l'utilise pour glisser cette idée que le mal n'est pas incarné dans une personne mais qu'il est présent chez tous les individus, qu'il grandit et se propage. Cette idée d'un mal parasite sera repris - et amplifié - dans les films horrifiques qu'il signera par la suite.

Hormis quelques idées formelles, le film s'avère par ailleurs bien plus classique que ne l'étaient Perversion Story et Le Venin de la peur qui multipliaient parfois jusqu'à l'outrance les effets de style. On sent que Fulci veut installer son récit dans une forme de réalisme, ce qui fait de La Longue nuit de l'exorcisme (titre français ridicule, soit dit en passant) une œuvre de transition entre ses films à suspense et le cinéma d'horreur qu'il va bientôt marquer d'une pierre blanche. Deux mises à mort - le lynchage de la Sorcière et un personnage qui chute le long d'une falaise et dont la tête éclate à plusieurs reprise - versent dans le gore et sont comme les annonces d'un nouveau chapitre de la filmographie de Fulci où ce ne seront plus les âmes qui seront torturées par le vice, le péché ou les tentations mais les corps qui seront les réceptacles du mal et de l'horreur.


(1) [Attention total divulgachage)] Il s'agit de Don Alberto, prêtre prédateur d'enfants. Ce secret est d'ailleurs divulgué très tôt dans le film, Don Alberto expliquant à Marteli qu'il refuse de voir les enfants grandir, de les voir perdre leur innocence. Associée à l'ouverture du film, cette déclaration donne au spectateur la clef du mystère. A noter que ce personnage provoquera l'ire du Vatican à la sortie du film.

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La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 16 février 2018