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Critique de film
Le film

La Légende de la forteresse de Souram

(Ambavi Suramis tsikhitsa)

Partenariat

L'histoire

En Géorgie, à la frontière avec la Turquie, se dresse la forteresse de Souram dont les murs ne cessent de se lézarder et de s'écrouler et qui selon la prophétie ne pourra être achevée que si un jeune homme se fait emmurer vivant dans ses fondations... Dourmichkhan, un esclave affranchi, quitte Souram dans l'espoir de gagner de quoi racheter sa fiancée Vardo, elle aussi esclave. Après plusieurs mésaventures, désemparé, sans argent, il se retrouve en Turquie où il rencontre un riche marchand, Osman-Aga. Ce dernier est géorgien comme Dourmichkhan et, après avoir fui son pays à cause de la cruauté de ses princes, a refait sa vie et a finit par se convertir à l'Islam. Osman-Aga prend Dourmichkhan sous son aile et ce dernier oublie peu à peu la forteresse. Le temps passe, il se marie et a un fils, Zourab. Pendant toutes ces années, Vardo l'a attendu en vain. Elle s'en est remise à Dieu, n'a cessé de prier pour son retour puis, face à son silence, s'est tournée vers les rites anciens jusqu'à se rapprocher d'une voyante et à devenir son apprentie. Un jour, Osman-Aga retrouve la foi chrétienne et décide de quitter sa vie de marchand. Il confie sa richesse et la conduite de ses affaires à Dourmichkhan qu'il considère comme son fils. Dourmichkhan finit par revenir à Souram avec Zourab, qui est devenu un beau jeune homme, le prince leur ayant confié la construction de la citadelle dont les murs s'écroulent toujours. Cherchant une solution à ce problème insoluble, Zourab se rend auprès de Vardo qui est devenue une prêtresse réputée pour ses dons de divination...

Analyse et critique

Après Sayat Nova, Paradjanov se retrouve dans le collimateur des autorités et il ne parvient pas à monter un nouveau projet. Les studios lui ferment leurs portes et ce sont quinze années de silence qu'il va devoir traverser, dont cinq terribles qu'il va passer en prison.

Dès 1965, Sergei Paradjanov se fait remarquer en prenant publiquement position contre les arrestations arbitraires visant des d'intellectuels et des artistes. Il récidive en 1968 en signant une pétition mais les choses se corsent vraiment pour lui en 1973 avec le procès de Valentin Moroz. Ce dernier a par le passé accusé Paradjanov de vol et la justice propose au cinéaste de témoigner contre l'historien, comptant sur son désir de se laver de tout soupçon et aussi peut-être sur son envie de se venger. Paradjanov s'y refuse et c'est un camouflet pour le KGB qui ne va pas manquer de lui faire rapidement payer cet affront. Le 17 décembre 1973, il est arrêté et placé en détention provisoire. Une campagne de dénigrement débute dans la presse - campagne que la police alimente en laissant filtrer de fausses informations - où il se retrouve accusé de trafic d'objets d'arts, d'homosexualité, de viol et même de propagation de maladie vénérienne ! La première accusation vient du fait que Paradjanov aime en effet vivre entouré d'objets et passe sa vie à faire des achats, des échanges, mais aussi à faire des cadeaux à ses proches. Il y a chez lui une profonde générosité qui se retrouve dans sa manière de concevoir l'art qui est pour lui une offrande faite à un tiers. La justice ne trouvera rien à lui reprocher de ce côté-là, l'accusation de viol tombe mais c'est pour homosexualité qu'il est condamné en avril 1974 à cinq années d'emprisonnement.

Le réalisateur est d'abord envoyé en camp de travail puis déplacé dans une prison ukrainienne où il est maintenu en "régime sévère" jusqu'à sa libération en décembre 1977. Pendant cette période d'enfermement, il écrit une vingtaine de scénarios et surtout il s'adonne à la peinture, aux collages, à la fabrication de costumes, d'objets et ce sont plus de six cent créations qu'il réalise pendant ces années d'internement. Il anime également des ateliers pour les détenus, les initie à l'art et à la création, et c'est tout cela, associé à une foi grandissante, qui l'aide à traverser l'enfer.

Après sa libération, Paradjanov survit en vendant des objets personnels et grâce au soutien d'amis et de voisins. Il ne peut plus exercer son métier de cinéaste car il n'est plus officiellement considéré comme réalisateur par les autorités ; et lorsqu'un studio d'Erevan accepte courageusement de produire l'un de ses projets, le ministère fait pression pour que celui-ci soit abandonné. Sa seule réalisation est une "ciné lettre" personnelle, Le Signe du temps, qu'il tourne en solitaire en 1979. Il est à nouveau arrêté en février 1982 à Tbilissi pour une accusation de pot-de-vin. Il est blanchi en novembre de la même année et libéré mais pendant quatre années encore les portes des studios lui restent fermées. C'est finalement grâce à l'appui du Premier secrétaire du Parti Communiste géorgien, Edouard Chevarnadzé, qu'il parvient enfin à tourner un nouveau film co-réalisé avec son fidèle ami Dodo Abachidzé, La Légende de la forteresse de Souram, mettant ainsi fin à quinze années d'ostracisme.

Après l'Arménie de Sayat Nova, c'est la Géorgie (l'autre culture qui l'a bercé) qui l'accueille. Le film est l'adaptation d'un récit de Daniel Tchonghadzé par Vaja Gigashvili ; et si Paradjanov n'est pas l'instigateur d'un projet qui tient presque de la commande, il se retrouve complètement dans ce récit qui célèbre la culture géorgienne et se situe entre conte et légende.


Le cinéaste nous plonge dans un monde fait de magie, de prédictions, de sacrifices, et où chaque personnage épouse un destin tragique. Tout semble déjà écrit et les protagonistes de l'histoire n'ont plus qu'à interpréter leurs rôles. Il n'y a pas pour eux d'échappatoire, pas de libre arbitre : la légende est déjà écrite, il suffit de la raconter jusqu'à son terme. Le sacrifice de Zourab est annoncé dès le départ, la prophétie de Vardo n'est que la répétition d'une antique prophétie et le mortier fait d'œufs et de glaise qui scelle le destin de Zourab est préparé dès le début du film. Malgré la joie de tourner, on sent le poids qui pèse sur les épaules de Paradjanov, sa profonde tristesse, son désespoir. On sent l'homme brisé par des années de silence et de prison. Les Chevaux de feu était aussi une tragédie mais le cinéaste luttait contre la fatalité avec ses personnages. Ici il ne fait plus qu'enregistrer leur calvaire.

La Légende de la forteresse de Souram est censé au départ célébrer la Géorgie et sa lutte contre l'invasion ottomane; mais Paradjanov détourne en partie le projet. Son cœur se tourne maintenant vers l'Orient ; et au lieu de voir dans la fuite de Dourmichkhan une trahison envers son peuple, il y voit une ouverture sur un autre monde. Paradjanov veut faire se rencontrer et dialoguer les cultures et les religions et il met ainsi en avant le personnage d'Osman-Agha, ce musulman d'origine géorgien qui peut aller prier - avec la bénédiction de la Sainte Vierge - dans une basilique chrétienne. Paradjanov est autant attiré par le Caucase que par l'Orient, seulement il se retrouve ici à la frontière avec ces deux mondes, prisonnier du cadre historique d'un film qui évoque la lutte entre deux civilisations. Avec Achik Kerib, il se libèrera de toute contrainte et pourra se plonger complètement dans l'orientalisation, ce qui ne se fera pas sans heurts car ses alliés arméniens ou géorgiens d'hier se retourneront soudainement contre lui.


A la sortie du film, Moscou reprochera à Paradjanov son nationalisme géorgien sous prétexte qu'il célèbrerait le sacrifice de ce peuple pour protéger le Caucase de l'envahisseur. Et pourtant, il est évident que l'on ne peut être plus éloigné de la vision du cinéaste. Alors qu'il s'attache aux beautés et aux mystères du Moyen-Orient, il montre surtout la barbarie des seigneurs féodaux géorgiens. Même le mérite de Zourab qui par son sacrifice va permettre l'édification de Souram - et donc la résistance de la Géorgie face à l'envahisseur - est questionné. En effet, tout laisse penser que si Vardo raconte la prophétie à Zourab, c'est pour assouvir sa vengeance, pour voir mourir le fils de l'homme qui l'a abandonnée. Et si Zourab se sacrifie c'est qu'il s'imagine être ce « plus bel or » dont parle Vardo et son sacrifice est donc le fruit d'un orgueil démesuré. Au final, si Souram finit par se tenir debout, c'est en se reposant sur l'esprit de vengeance et sur l'orgueil de deux personnes...

La vision de Moscou est d'évidence tronquée et partisane, et d'ailleurs en Géorgie le film est vécu comme une trahison. On reproche à Paradjanov d'évoquer l'histoire de ces marchands géorgiens qui se sont installés à Istanbul avant de revenir dans leur pays riches de cet héritage culturel, et d'ainsi mettre en avant l'influence musulmane sur la culture géorgienne. On lui reproche également de montrer le raffinement de l'Islam d'un côté et de l'autre le despotisme et la cruauté qui règnent alors dans le régime féodale géorgien. Il est vrai que le voyage en Turquie de Dourmichkhan est l'occasion pour Paradjanov de célébrer les beautés architecturales d'Istanbul et plus largement la richesse et le raffinement artistique du monde musulman... toutes choses on ne peut plus éloignées d'un quelconque nationalisme géorgien exacerbé...

Après des années de silence, on retrouve intact cet art de Paradjanov à offrir des images sidérantes, cette façon de composer chaque plan comme un tableau, cette manière de donner à ressentir le vent, la texture des objets, la douceur d'un visage. Le film propose des visions fulgurantes - un caravansérail, des habitations troglodytes, des nuées de torches qui percent la nuit, des danses... - et se mesure sans peine à la passion et au souffle qui animaient Les Chevaux de feu et Sayat Nova. Chaque image est minutieusement travaillée et il y a des dizaines de plans à la beauté absolument stupéfiante, alors même que l'on sent que Paradjanov n'a disposé que de très peu de moyens.

Cela tient au fait que le cinéaste prépare énormément chacun de ses tournages en amont. Il fait d'innombrables esquisses et storyboarde tout le film tandis que Dodo Abachidzé fabrique des miniatures et des maquettes en suivant ces travaux préparatoires. Il constitue d'énormes cahiers où se retrouvent des dessins, des photos, des morceaux de tissus... des collages qui contiennent la pensée du film, son esthétique, et qui servent de base de travail pour les différents collaborateurs. Ces derniers sont invités à se rendre chez lui à Tbilissi pour préparer le film lors de rendez vous qui tiennent autant de la réunion de travail que de la fête. Lors du tournage, Paradjanov est d'une exigence totale et il fait parfois des centaines de kilomètres pour aller chercher l'objet qui lui convient pour telle ou telle scène. Il discute chaque costume, chaque élément du décor, bouscule le plan de tournage pour attendre la bonne lumière. L'équipe doit toujours être disponible, prête à réagir à ses soudaines inspirations mais aussi à gérer son angoisse du tournage qui fait que régulièrement il retarde l'échéance du premier coup de manivelle. Dodo Abachidzé est son soutien, son confident, son camarade. Il le relève lorsqu'il doute, il calme ses colères et c'est aussi grâce à lui qu'en un peu moins d'un mois de tournage et sans grands moyens Paradjanov réussit à réaliser une véritable fresque. Il est saisissant de voit comment il parvient à créer un univers hallucinant en combinant quelques objets, deux trois étoffes, à faire exister un monde avec quelques figurants et une poignée de décors. La minutie et la précision avec laquelle chaque plan est préparé et exécuté font que les compositions picturales de La Légende de la forteresse de Souram provoquent un véritable effet de sidération.

Le cinéaste favorise les plans larges et joue encore une fois sur la fixité, créant des blocs de temps parfaitement autonomes. Il y a très peu de paroles et jamais de champ/contrechamp pour venir compléter ce qui est à l'écran, chaque composition graphique se suffisant à elle même. Paradjanov utilise des ellipses audacieuses qui finissent d'isoler les différents blocs. Ce n'est pas le montage qui vient faire sens, mais uniquement le spectateur qui - comme dans Sayat Nova - peut relier les séquences entre elles, construire ainsi l'histoire et donner sens au film. On a l'impression de n'avoir pu assister qu'à des morceaux épars d'une histoire plus grande qui nous dépasse. Ce que l'on saisit de la légende nous semble tronqué, partiel. On recolle les morceaux, on essaye de comprendre, mais on sait que des choses nous échappent, que peut-être des éléments essentiels nous ont été cachés. Si ce principe de mise en scène peut paraître à priori très cérébral, il se révèle en fait extrêmement ludique et joyeux.


La morale du film pourrait être qu'il est impossible de raconter une histoire dans sa totalité et que l'on ne peut en saisir que des fragments. On ne peut que grappiller les bribes d'une réalité, pas en avoir une vision globale, pas l'appréhender dans toute sa complexité. On ne peut que se refabriquer cette réalité, cette histoire, en collant les morceaux attrapés et en les assemblant dans l'ordre... du moins un ordre possible. Cette morale, cette manière de concevoir l'art cinématographique ne pouvaient peut que heurter une nouvelle fois des autorités pour qui le doute est inconcevable, pour qui une seule vérité existe. Et pourtant, malgré les critiques de Moscou ou de Géorgie, Sergei Paradjanov est pour la première fois de sa carrière célébré en U.R.S.S. Le film est ovationné lors de sa présentation au Festival de Moscou et une exposition regroupant ses peintures, collages et costumes est présentée à Tbilissi. Cette consécration tardive va permettre au cinéaste de signer son film le plus joyeux, le plus libre, le plus enfantin et charmeur : Achik Kerib.

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Introduction biographique

Par Olivier Bitoun - le 9 avril 2013