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Critique de film
Le film

La Joyeuse parade

(There's No Business Like Show Business)

Partenariat

L'histoire

Molly et Terence Donahue forment, avec leurs trois enfants, une grande famille de saltimbanques nommée "The Five Donahues". Ils parcourent le pays, se produisant dans des numéros de music-hall chaleureux et endiablés. Des petits bonheurs ou petits malheurs du quotidien, rien ne vient perturber leur sens du spectacle et de la fête. Cependant les enfants grandissent et, devenus adultes, finissent par afficher leur désir d’indépendance. Steve, le fils aîné, souhaite quitter le métier pour entrer dans les ordres. Quant à Tim, le cadet, grand séducteur et noceur devant l’Eternel, il est follement séduit par Vicky Parker, une très belle jeune femme ardente d’entrer dans la profession. De sérieuses tensions familiales font leur apparition, mais ne dit-on pas que le milieu du spectacle est une grande famille ?

Analyse et critique

A l’instar de That’s Entertainment, There’s No Business like Show Business tient une place particulière dans la culture américaine. Elle est devenue la chanson symbole de la comédie musicale, l’emblème d’un spectacle donnant toujours la priorité au merveilleux. Un spectacle défendu par des artistes complets, moines soldats d’un genre qui doit survivre aux différentes difficultés que ceux-ci endurent au quotidien. La Joyeuse parade est ainsi une œuvre qui se veut un hommage vibrant à la comédie musicale et à ceux qui la font vivre sur les planches comme au cinéma. Le film est aussi et surtout un hommage à Irving Berlin, musicien américain d’origine russe grandement influencé par le Jazz, l’un des compositeurs les plus talentueux et respectés de la comédie musicale à Broadway et à Hollywood. Il composa une vingtaine de chansons pour des films comme Top Hat, En suivant la flotte ou Noël blanc. Irving Berlin fut également - et ce n'est pas rien - l’auteur du célèbre hymne patriotique des Etats-Unis, God Bless America. Jerome Kern, autre grand compositeur qui révolutionna le musical dans les années 1910 et 1920, dit de lui un jour : "Berlin ne tient aucune place particulière dans la musique américaine... Il EST la musique américaine."

Pour toutes ces raisons, on aurait donc bien voulu encenser un tel film, s’enflammer devant la perspective alléchante d’un aussi beau spectacle. Malheureusement, il nous faut vite déchanter face à un film poussif, dénué de toute émotion et de talent proprement cinématographique. Le problème se situe véritablement à la base : le scénario n’est manifestement qu’un prétexte à un enchaînement de numéros musicaux. Daryl Zanuck, initiateur du projet, ne s’est pas trop soucié de produire un film soutenu par une véritable intrigue et de réels enjeux dramatiques. Le sujet de La Joyeuse parade se résume à une historiette insipide faisant vaguement le lien entre les différentes et nombreuses chorégraphies. De plus, le film ne se trouve pas vraiment être une comédie musicale dans le sens où les segments musicaux ne s’insèrent pas dans la dramaturgie du récit, exception faite de la chanson A Man Chasses a Girl interprétée par Donald O’Connor.

Ensuite, la Fox eut surtout la volonté d’utiliser un nouveau format de pellicule apparu depuis un an : le Cinémascope. Grâce à ce dernier, les spectateurs allaient voir sur l’écran un spectacle inédit. Le film fut en effet la première comédie musicale tournée dans ce format. Mais innovation technique n’est point synonyme d’innovation artistique. Et le metteur en scène, Walter Lang, à qui Zanuck confia la réalisation du film, le prouve brillamment si l’on puis dire. Walter Lang fut un réalisateur docile et appliqué comme il y en eu des dizaines à Hollywood. Il signa de nombreuses comédies (musicales ou non) dont la plus célèbre reste sans doute la version du Roi et moi de 1956. Mais ce dernier film doit sa réussite bien plus à la qualité de son livret (signé Rodgers et Hammerstein), à ses interprètes (Deborah Kerr et Yul Brynner) et à ses qualités plastiques qu’à la réalisation désespérément plate de Lang. Ancien illustrateur de mode, le metteur en scène ne fait justement que cela : illustrer. Et La Joyeuse parade en est l’exemple le plus frappant. La caméra se contente de suivre les prestations des comédiens en plans larges, se rapprochant par moments de la scène mais pas trop près car, comprenez-vous, le Cinémascope est là pour faire entrer tout ce joli monde dans son cadre extra large. On a donc véritablement l’impression d’assister à du théâtre filmé ou plutôt du music-hall filmé. Et en dehors des numéros musicaux, Walter Lang continue de plus belle en appliquant le même principe, la caméra ne faisant qu’honorer misérablement son format : plan large / léger travelling avant / léger travelling arrière, etc...

On constate enfin, et c’est bien là le paradoxe avec La Joyeuse parade, que le Cinémascope, évolution technique majeure s’il en est, a fait reculer d’une demi-génération la représentation de la comédie musicale à l’écran. On en est revenus, avec ce film, à l’illustration pure et simple de superbes numéros musicaux comme le furent ceux de Busby Berkeley. Il ne s’agit évidemment pas de dénigrer cette merveilleuse période des années 1930, source de tant de beauté et de création. Mais comment peut-on, en 1954, faire fi du renouveau apporté par le sublime et baroque Vincente Minnelli, comme de la modernité venue du couple formé par les fougueux Stanley Donen et Gene Kelly ? Il faudra attendre jusqu’à 1961 pour qu’un cinéaste digne de ce nom utilise le Cinémascope à de réelles fins artistiques dans une comédie musicale. On pense évidemment à Robert Wise et West Side Story.

La distribution de La Joyeuse parade fait la part belle à des interprètes spécialistes du genre. Ethel Merman fut une fameuse artiste de Broadway qui avait créé sur scène deux célèbres musicals d'Irving Berlin : Annie Get Your Gun et Call Me Madam. Dan Dailey était également un acteur complet, chanteur et danseur, très apprécié aux Etats-Unis bien qu’il ne fût pas véritablement considéré comme une star. Il figura dans de nombreuses comédies musicales dans les années 40 et 50. Ces deux comédiens, qui jouent le couple Donahue, manquent néanmoins quelque peu de charisme. Lisses et gentillets, ils ajoutent un peu trop de mièvrerie à un scénario qui en regorge déjà beaucoup. Ethel Merman et son côté "bobonne", flanquée de la sympathique mais trop sage Mitzi Gaynor, nous font amèrement regretter les personnages forts et charismatiques qui peuplent les films de Donen ou Minnelli. Heureusement, le jovial et sautillant Donald O’Connor apporte sa fraîcheur et son énergie communicative à un film qui en manque définitivement.

Mais ne reste-t-il alors pas quelques raisons de se réjouir à la vision de La Joyeuse parade ? En dehors des performances de Donald O’Connor et de quelques tableaux enchanteurs (dont l’émouvant tableau final reprenant la chanson titre), les quelques instants de bonheur proviennent assurément de la présence de Marilyn Monroe. Une Marilyn qui fit des pieds et des mains pour ne pas figurer dans le film. Darryl Zanuck, qui avait acquiescé à son désir de renoncer au projet Pink Tights, l’obligea à accepter ce second rôle qu’elle renâclait tant à jouer. Le fameux contrat de sept ans qu’elle avait signé avec la Fox, et qu’elle allait bientôt casser, ne lui laissait pas d’autre alternative. Alors qu’au même moment le grand réalisateur Henry Hathaway terminait l’adaptation du roman Of human bondage de Somerset Maugham, et espérait y faire jouer Marilyn Monroe et James Dean, on n’ose pas imaginer ce que nous avons perdu au change... Mais Zanuck fit hélas la sourde oreille.

Dans La Joyeuse parade, Marilyn Monroe interprète trois chansons : After You Get What You Want, Heat Wave et Lazy. Dans le premier acte, sa présence lumineuse et sa voix langoureuse avec ses vibratos donnent enfin un peu de chaleur au film. Et cela même si Walter Lang ne sait absolument pas la filmer, en la desservant avec ses plans larges alors que Marilyn est bien meilleure chanteuse que danseuse. Nos vœux sont quand même exaucés avec le tableau Heat Wave qui porte bien son nom. La sensualité affriolante de Marilyn y fait merveille. Ses déhanchements lascifs et son jeu de scène suggestif affolent les rétines. Cette séquence, plus gestuelle que dansante, parvient heureusement à la mettre en valeur. Bizarrement, on a enfin le droit à un gros plan, ce qui prouve que même un réalisateur médiocre peut se sentir pousser des ailes devant un tel phénomène. La chanson Lazy est également propice à un joli numéro dans lequel Marilyn, accompagnée de Mitzi Gaynor et Donald O’Connor, impose à nouveau sa sensualité et son tempérament.

Malheureusement, c’est lors du tournage de ce film que la santé de Marilyn Monroe commença à chanceler. Les effets secondaires de sa consommation répétée de somnifères commençaient à se faire sentir. C’est également sur ce plateau qu’elle fit la connaissance de Susan Strasberg, qui allait bientôt jouer un rôle important dans sa vie personnelle et professionnelle. Quant à cette Joyeuse parade, on laissera le dernier mot à Marilyn : " Un rôle idiot dans un film idiot..." Rideau !

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La fiche IMDb du film
Par Ronny Chester - le 15 février 2003