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Critique de film
Le film

La Grande ville

(Mahanagar)

L'histoire

Subrata a bien du mal à subvenir aux besoins de sa famille avec sa paye d'employé de banque. Payer les nouvelles lunettes de son père ou même acheter du thé deviennent un luxe de plus en plus inaccessible. Sa femme Arati a alors une idée : elle veut travailler, pour contribuer au bien-être de la famille et soulager son époux. Mais, traditionnellement, la femme indienne ne travaille pas. Elle va devoir faire changer les mentalités pour imposer sa nouvelle vie.

Analyse et critique

Dixième long métrage de Satyajit Ray, La Grande ville est son premier film contemporain. Situé dans la ville de Calcutta, le point de départ du film est le quotidien d'une famille indienne comme il en existe alors des milliers d'autres. Leurs difficultés financières et les barrières sociales dressées devant le destin sont le reflet de la vie de tous les compatriotes de Ray. Et pourtant, le public indien en ressortira déçu. Il attendait de son seul cinéaste internationalement reconnu un film exclusivement consacré à ses difficultés, à la vie dans la grande ville de Calcutta. Un reproche qui nous semble d'abord injuste, tant Ray a su en quelques images saisir le quotidien de tout un peuple, mais surtout restrictif, car l'ambition du cinéaste est toute autre. Loin de se contenter d'un constat, il va bien plus loin, dressant une perspective, un idéal qui briserait le carcan des traditions, incarné par le plus beau de ses personnages. Après, entre autres, avoir signé la Trilogie d'Apu et La Déesse, le poète bengali va se surpasser pour nous offrir ce qui est peut-être son plus grand chef-d'œuvre.

Adaptation d'une histoire écrite par Narendranath Mitra, La Grande ville débute comme une description sociale, simple et touchante. Celle de la vie de la famille Mazumdar et de ses difficultés quotidiennes. Un seul salaire, celui de Subrata, employé de banque, nourrit toute la famille. Sa femme Arati, son fils, sa belle-sœur et ses parents. Il ne s'agit pas d'une description complaisante de la misère, mais de la peinture sensible du quotidien d'une famille comme les autres à Calcutta. Chacun semble manger à sa faim mais tout autre achat - une paire de lunettes, un sachet de thé ou une boite de tabac - est un luxe qu'il est difficile de se permettre tant il faut compter chaque roupie du salaire de Subrata. Au détour d'une discussion, Subrata évoque avec sa femme la situation d'un couple de leurs amis dont la femme travaille. Une idée germe alors dans l'esprit d'Arati : elle veut travailler, soulager son mari, contribuer à la vie de la maison et, le plus simplement du monde, améliorer le quotidien. Le constat que voulait faire Ray est terminé, il engage maintenant ses personnages, en premier lieu celui d'Arati, dans une toute autre aventure.

Car l'ambition de Ray n'est pas seulement descriptive. Constater est une chose, mais il faut aller plus loin. Proposer, rêver, quitte à bousculer les valeurs les plus fondamentales de ses compatriotes, voilà ce qui anime le cinéaste. Il rompt alors un tabou. Il rêve une femme au travail. Et voilà comment Ray transforme un film social, exagérons un peu, en un véritable film d'aventure. L'héroïne en est donc Arati, confrontée à un monde hostile. Le premier obstacle qui se dresse devant elle est sa famille, qui ne conçoit pas qu'une femme puisse travailler. Son mari, qui cède pourtant rapidement à ses arguments, va petit à petit concevoir une forme de  jalousie à l'égard de sa femme, dont la réussite coïncide avec des échecs de plus en plus marqués pour lui. Son jeune fils la boude régulièrement, il reproche à sa mère ses absences. Et surtout son beau-père va longtemps se murer dans le silence, n'acceptant pas la rupture d'une tradition qui lui parait inviolable. Le second obstacle, c'est le monde extérieur, qu'Arati ne connait pas. Embauchée comme vendeuse à domicile, elle doit se plonger dans un univers inconnu en faisant du porte-à-porte dans les quartiers riches de Calcutta. Scène touchante, lors de sa première sortie, elle recule sur le pas de la porte après avoir sonné, n'osant pas aller plus loin. Séquence touchante saisie en un instant par Satyajit Ray. Avec le temps, et l'aide d'une jeune collègue anglaise bien plus habituée au grand monde qu'elle, Arati finira par apprendre les codes et maitriser son environnement.

Autre ressort digne du film d'aventure, les nombreux rebondissements qui émaillent le parcours d'Arati. Le plus flagrant advient lorsque Subrata a convaincu sa femme de poser sa démission, alors qu'il croit avoir trouvé un second travail. Dans un montage alterné, évidemment construit dans l'objectif de créer le suspense, Ray nous montre le même matin Arati se rendre dans le bureau de son chef et Subrata arrivant à son travail, et constatant que sa banque a fait faillite. Il parviendra finalement à contacter sa femme pour l'empêcher de démissionner, à la dernière minute. Un moment de cinéma haletant, que l'on s'attendrait bien plus à trouver dans un film à suspense que dans un film purement social. Prodigieuse manière d'ajouter du rythme à un film qui aurait facilement pu tourner au simple discours.

Pour faire une aventure, il faut bien sûr un héros. Ici, c'est une héroïne, peut-être le plus formidable personnage féminin de Ray, qui n'en est pourtant pas avare. Pour le rôle d'Arati, il a choisi Madhabi Mukherjee, qu'il retrouva ensuite pour deux rôles formidables, dans Charulata et Le Lâche. A chaque plan sa beauté, sa conviction, sa force frappent le spectateur. On peut difficilement rêver héroïne plus séduisante et plus marquante qu'Arati, elle emporte l'empathie du premier au dernier plan, nous laissant conquis à chaque apparition. Elle est ainsi le véhicule parfait du message de Ray. Le cinéaste place en elle tout ce en quoi il croit : la modernité, la persévérance, l'intelligence, l'ouverture à l'autre. Autour d'elle, et c'est presque une constante dans le cinéma de Ray, pas de personnage négatif, pas de méchanceté. Au pire, ils sont présentés comme enfermés par une histoire, par des valeurs du passé. Tous finiront par apprendre de l'aventure d'Arati, et par évoluer. Son mari, interprété avec sensibilité par Anil Chatterjee, un habitué du cinéma de Ray, acceptera, alors que la situation économique du couple est au plus mal, la démarche de son épouse. Même son beau-père, professeur à la retraite qui préférait faire le tour de ses anciens élèves que d'accepter un sou de sa bru, finira par la comprendre après un accident qui manque de lui coûter la vie. Et d'ailleurs dès le début du film, tous les personnages ne sont pas hostiles. On pense notamment au patron d'Arati, qui embauche plusieurs femmes. En partie par intérêt, ce sont des femmes qui vont démarcher d'autres femmes, mais aussi semble-t-il par une certaine ouverture d'esprit, tant il apparait comme compréhensif, voire débonnaire, dans la gestion de son personnel.

C'est toutefois lui qui créera le dernier rebondissement du film. Socialement ouvert, il n'en conserve pas moins une vision fermée du monde. Cela se traduit dans son traitement de la situation d'Edith, employée d'origine anglo-saxonne. Pour lui, par nature, elle est moins travailleuse, moins sérieuse que ses collègues indiennes. Après une absence prolongée, due à une maladie, il la licenciera, provoquant la colère et la démission impulsive d'Arati. Car pour Arati, Edith a été la plus grande aide à son émancipation. Elle lui a offert ses conseils, son soutien et surtout son amitié. En plus de travailler, Arati a surtout découvert un autre monde, d'autres relations. Et c'est Edith qui symbolise ce monde extérieur, l'ouverture qu'elle a trouvée et que n'a pas son chef. Ce n'est pas par idéalisme social qu'elle finit donc par démissionner, mais plus simplement par reconnaissance et par idéalisme. Pour elle, Edith ne doit pas subir un traitement plus dur parce qu'elle n'est pas indienne. Elle est digne des mêmes choses que toutes les autres. L'aventure d'Arati, toute sa démarche, ne se résume pas à la recherche d'un salaire supplémentaire, c'est une quête de justice et d'ouverture au monde.  Son expérience l'a grandie, l'a changée et a fait évoluer tout son entourage. Elle a même convaincu son mari. Lors des bouleversants derniers plans, on les voit ainsi réunis. Tout deux aux chômage, ils n'en sont pas moins heureux et prêts à repartir à l'aventure, dans la grande ville. Cette fin, une situation difficile mais porteuse d'un optimisme fort, est le choix de Ray qui transforma la conclusion du livre de Mitra. Symbole de la foi en l'homme et en l'avenir que le cinéaste nous a transmis tout au long du film.

Plutôt qu'une simple observation sociale, Satyajit Ray crée dans La Grande ville une dynamique palpitante, révélant ses espoirs. Il trace un chemin, éclairé par une actrice lumineuse, traversé d'émotions et d'intelligence. Ce serait un crime de ne pas se laisser guider par cette lumière, qui nous émeut et nous rend meilleur. La Grande ville est un film indispensable, l'art de Satyajit Ray porté à son pinacle.

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DISTRIBUTEUR : LES ACACIAS
DATE DE SORTIE : 3 DECEMBRE 2014

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Par Philippe Paul - le 1 décembre 2014