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Critique de film
Le film

La Gloire et la peur

(Pork chop hill)

Partenariat

L'histoire

Pendant la guerre de Corée, des soldats américains sont chargés de prendre d'assaut une colline détenue par les troupes chinoises. S'agissant des dernières heures du conflit, et alors que les chefs militaires discutent péniblement de l'issue de la guerre, le bataillon montant à l'assaut va être secoué par des affrontements sévères...

Analyse et critique

Le film de guerre est un genre bien plus riche et plus passionnant que ce que les nombreux clichés qui l’ont enfermé dans une sphère étroite démontrent de lui. Ce genre revêt souvent plusieurs souches dramatiques, son approche peut être extrêmement différente d’un film à l’autre. On peut tout à fait envisager le film de guerre sous son approche tactique et démonstrative, avec des films tels que La Bataille des Ardennes, Le Jour le plus long ou encore Tora ! Tora ! Tora !… des films non dénués de profondeur, surtout concernant les deux derniers, sublimes. On peut aussi envisager le film de guerre sous un angle plus humain, s’intéressant de très près au comportement des hommes à la guerre, aux cruautés les plus acerbes de celle-ci, à la violence des affrontements et à la terrible philosophie que tout cela fait ressortir. En résumé, des films sur la guerre. Il n’est dans le même temps pas interdit dans ce style-là de resserrer l’intrigue sur des scènes guerrière souvent moins homériques que celles que l’on peut trouver dans Le Jour le plus long, mais également à taille plus humaine, revenant davantage sur les réactions de circonstances et sur la peur des soldats. Très prolifique en chefs-d’œuvre, le film de guerre américain a traversé les années en s’intéressant toujours à l’histoire de son pays, voire à son actualité. N’hésitant pas à sortir des films au moment même où les conflits se déroulent, Hollywood a régulièrement su faire preuve d’acuité, pour ne pas dire de courage, en sortant des œuvres crédibles, quelquefois difficiles.

Les Sacrifiés de John Ford, Aventures en Birmanie de Raoul Walsh, The Story of G.I. Joe et Bastogne de William A. Wellman, J’ai vécu l’enfer de Corée, Baïonnette aux canon, Les Maraudeurs attaquent et Au-delà de la gloire de Samuel Fuller, Croix de fer de Sam Peckinpah, Un pont trop loin de Richard Attenborough, Apocalypse Now de Francis Ford Coppola, Platoon d’Oliver Stone… La liste est encore longue, de ces films marquants, tous personnels, tous habités par l’expérience de vie et la conscience de cinéastes parmi les meilleurs. Et quand bien même Les Bérets verts de John Wayne ou Verboten de Samuel Fuller ne seraient-ils pas très bons, tout au moins questionnent-ils leur actualité avec un étonnant regard, conférant à leur statut un intéressant climat de questionnements et d’incertitudes. Le cinéma américain n’a en effet jamais hésité à s’attaquer à son époque, toujours, tout le temps, c’est ce qui en fait une part de son intérêt, ce qui fonde son courage également. Concernant les conflits armés, la Deuxième Guerre mondiale (1939-1945), la guerre de Corée (1950-1953) et la guerre du Vietnam (1964-1975) ont excité beaucoup de passions et engendré pléthore de films sensationnels. Chose étonnante, et qui rend le genre d’autant plus passionnant, chaque grand réalisateur est parvenu à apporter quelque chose de différent selon les films, renouvelant sans cesse la vision de la guerre au cinéma, la rendant multiple, insaisissable… Parce que la vérité a toujours été celle-là : la guerre n’est qu’une question de ressentis, de points de vue, elle existe au travers du regard des hommes et dans leurs actes. C’est ce qui la rend tellement horrible, tellement humaine, tellement inconnue.

Lewis Milestone fut à Hollywood l’un des chantres du film de guerre. Grand cinéaste aujourd’hui oublié, comme il en existe tant dans l’histoire du cinéma hollywoodien, il a abordé quantité de genres différents mais semble avoir trouvé avec le film de guerre un écrin unique dans lequel il laisse libre cours à sa science du récit visuel et presque sensoriel. Comme ses contemporains à Hollywood, Milestone s’est toujours intéressé à l’actualité de son pays, n’hésitant pas à traiter de sujets dont personne ne voulait. En 1930, il réalise A l’Ouest rien de nouveau, un film sur la Première Guerre mondiale, celle des tranchées, vue du côté allemand. A l’heure où un fort sentiment anti-allemand s’est installé aux USA, son chef-d’oeuvre fait l’effet d’une bombe et remporte l’Oscar du meilleur film, ainsi que celui du meilleur réalisateur. Les Allemands sont comme tout le monde, ils souffrent, et la guerre de leur côté a été tout aussi monstrueuse durant ces cinq années. Milestone réinvente le genre, dynamise les scènes de combats, introduit le spectateur dans une machinerie visuelle complexe dont le choc, comparable à celui de la première demi-heure d’Il faut sauver le soldat Ryan de Steven Spielberg, traumatise durement le regard. Il imprime la rétine par des scènes d’une violence monumentale, les mélange à des scènes intimistes éprouvantes et condense la Grande Guerre en deux heures incroyables. Il faut absolument voir ce film afin de comprendre à quel point les cinéastes d’aujourd’hui lui doivent encore beaucoup. En 1943, Milestone réalise L’Ange des ténèbres, un récit basé sur la résistance d’un village norvégien durant l’occupation allemande de la Deuxième Guerre mondiale. Là encore, un choc énorme, sec et sans concession. Moins fort, L’Etoile du nord est pourtant un beau film sincère et tout à fait étonnant. En 1945, Le Commando de la mort est une autre œuvre capitale, dans un style cette fois-ci très minimaliste (avec son budget restreint). Okinawa, en 1950, propose quelques grands moments dans un ensemble parfois inégal. Reste alors son dernier film de guerre, La Gloire et la peur en 1959, concentré sur les affrontements en Corée. Lewis Milestone apporte sa pierre à l’édifice, réalisant de nouveau un film remarquable. Il est dommage qu’il ait été trop âgé au moment de la Guerre du Vietnam, tant sa contribution aurait sans doute été une nouvelle fois marquante.

De son côté, Gregory Peck est une immense star dont le charisme et la sobriété de jeu rayonnent dans des films au succès durable. Très exigeant, il tourne souvent avec de grands cinéastes, sur des projets régulièrement originaux. La Ville abandonnée, Un homme de fer, La Cible humaine, Capitaine sans peur, Le Monde lui appartient, Vacances romaines, Moby Dick ou encore La Femme modèle en sont des preuves éclatantes. Les années 1960 lui permettront de continuer sur une lancée artistique souvent audacieuse (Du silence et des ombres, Le Combat du capitaine Newman…), parfois plus commerciale (Les Canons de Navarone, Les Nerfs à vif…), avec de nombreuses réussites et quelques déceptions. Pour l’heure, il est tout au sommet, capable de faire aboutir des projets sur son nom, passant d’un studio à l’autre au gré des envies et des choix. On a parfois dit de lui qu’il était un acteur trop tempéré, très réservé, une belle enveloppe vide en somme. Alors qu'au contraire, sa présence est indiscutable, que son jeu est toujours sobre et idéalement préoccupé par la teneur psychologique de son personnage, et que sa pudeur fait merveille, renforçant l’idée d’un caractère aux valeurs bien établies. Très intelligent, Peck n’hésite pas à prendre des risques et à appréhender des rôles difficiles, ne cédant presque jamais à la facilité. L’homme est par ailleurs charmant et connu pour sa gentillesse, il n’apparait jamais dans la presse à sensation, ce qui lui permet de profiter d’un respect jamais remis en cause à Hollywood. La Gloire et la peur est pour lui l’occasion d’appréhender un autre type de rôle, quoique proche des héros responsables qu’il a régulièrement incarné jusque-là.

La Gloire et la peur possède sa propre vision du conflit en Corée. On n’y retrouvera pas l’étouffante chaleur moite de la jungle et la désespérance des hommes dans J’ai vécu l’enfer de Corée ni le cadre enneigé et sinistre de Baïonnette au canon, deux films exceptionnellement riches de Samuel Fuller, réalisés durant le conflit au début des années 1950. On n’y retrouvera pas non plus l’apesanteur et le voyage quasi-mystique proposés par l’éblouissant Cote 465 d’Anthony Mann. Lewis Milestone a élaboré La Gloire et la peur selon ses propres recettes, sèches, privilégiant le mouvement, et recentrées non pas sur les principes philosophiques et humains de la guerre mais sur le simple comportement des hommes durant le combat. Illustrant son propos par un récit sobre et efficace, le film va agencer une longue succession de scènes dans lesquelles les hommes ne font que réagir, monter à l’assaut, se protéger, tirer sur l’ennemi, souffrir, mourir, survivre. Milestone a dégraissé son film de la moindre propension à déborder de son sujet, tirant l’ensemble vers des extrémités sommaires dont la profondeur dramatique est de fait elle-même réduite à ses plus austères fonctions. Moins riche qu'une oeuvre de Fuller ou même que certains des propres films antérieurs du réalisateur (A l’Ouest rien de nouveau, L’Ange des ténèbres), La Gloire et la peur n’en n’est pas moins un modèle de concision et de rigueur, narrative comme plastique, et au bout duquel perce l’évidente absurdité totale de chaque guerre. Son inimitable style se retrouve dans de nombreuses séquences où, utilisant les travellings latéraux avec la maestria qui est la sienne, il mise à nouveau sur l’ambiance, la rythmique métronomique de l’action et la contemplation agressive du corps en mouvement. Milestone parvient toujours aussi génialement à galvaniser le suspense, grâce à une mise en scène totalement maîtrisée (sans la moindre faute de goût) et à un montage percutant. Moins barbares et frénétiques que par le passé, ses travelings et autres mouvements de cadre se font plus doux, plus lents aussi. La preuve que le cinéaste sait encore renouveler son sens visuel, tout en proposant ce qu’il sait faire de mieux.

La Gloire et la peur est également un film très original concernant la période qu’il met en lumière. Son récit ne traite en fin de compte que des dernières heures du conflit, alors que se déroule une réunion en haut lieu entre les chefs militaires américains et chinois. Personne ne veut céder, c’est une guerre d’ego et où seul compte d’assurer sa suprématie. Chaque camps n’a qu’une seule idée en tête : gagner du temps pour être en position de force au moment de la signature de l’armistice. Le film se passe donc en deux endroits, l’un autour et au sommet d’une colline qu’il faut reprendre pour la énième fois afin que les USA soient en position de force, et l’autre (très peu présent en fin de compte) où discutent fermement mais calmement les chefs militaires. Une fin de guerre absurde qui se soldera par un match nul légèrement à l’avantage des USA. Dès lors, comment peut bien se comporter un soldat fatigué par la guerre quand il sait qu’il peut mourir dans un instant, et cela juste avant que la guerre ne se termine ? A la guerre, il est terrible de mourir, certes, mais n’est-il pas plus ironique encore de mourir à deux minutes de la fin ? Le film va constamment jouer sur cette double position de militaires fatigués de se battre mais obéissants, et dans le même temps parfaitement conscients que tous ces combats peuvent trouver leur conclusion dans les quelques minutes qui viennent. Un jour et deux nuits d’attente en enfer, voilà ce qui sera conté sur près de 90 minutes.

Le film met en valeur des aspects peu connus de la guerre en général, comme le facteur d’intimidation avant le combat, ou au cours de ce même combat. On peut en relever la marque dans les séquences nocturnes régulièrement surplombées par les messages radiodiffusés de l’armée communiste chinoise. Une voix calme, presque accueillante, faisant un état des lieux pervers de la situation, tout en répétant inlassablement à quel point l’armée américaine va être sous peu confrontée à un déluge de feu. Traumatisante et comptant sur le découragement de l’ennemi, cette tactique ne date pas de la guerre de Corée. L’armée allemande l’utilisait déjà sur les différents fronts de la Deuxième Guerre mondiale, à Stalingrad par exemple, ou en Afrique du nord (ce que l’on voit dans The Story of G.I. Joe, quand la Wehrmacht lance une chanson allemande sur les ondes destinée à inquiéter des soldats américains en passe de s’endormir). Le film de Lewis Milestone s’en sert néanmoins avec une certaine science de l’angoisse, en décuplant son effet d’un bout à l’autre du film. La situation qui en ressort est également la suivante : il semble que l’armée chinoise possède un inépuisable réservoir humain commandé par des dirigeants peu soucieux de leur important sacrifice, tandis que l’armée américaine compte ses hommes perdus au combat, s’en lamente et les pleure. Un mort chinois est immédiatement remplacé, alors qu’un mort américain alerte l’opinion publique toute entière, soit toute la différence entre un régime verrouillé par lequel le sacrifice s’avère nécessaire pour la nation et une nation guidée par des principes moraux, trop peut-être pour faire la guerre. Y sont ainsi démontrés avec intensité les points forts et les points faibles de chaque faction, la superpuissance technologique et tactique américaine face au nombre sans cesse renouvelé de l’ennemi chinois. Mais Milestone n’est pas entièrement concentré sur l’assaillant communiste comme seule menace, il pointe aussi du doigt l’incompétence de certains militaires américains et les défauts de leur formidable cuirasse technologique. Ainsi les bombardements américains, à la puissance étonnante, tombent-ils à l’occasion sur leurs propres troupes. L’erreur tactique, les incessants changements de stratégie, les objectifs impossibles à tenir, la logistique défaillante dans les moments forts… Rien n’échappe à Milestone et à son récit, ce qui tend à démontrer une fois encore les terribles conditions de vie de l’infanterie US, véritable parent pauvre des conflits dans lesquels le pays s’est engagé à maintes reprises. L’aviation souffre beaucoup (on pense à la Deuxième Guerre mondiale), l’arme blindée aussi, sans oublier la marine… Mais comme le disait fort justement le personnage d’Ernie Pyle dans The Story of G.I. Joe, l’infanterie meurt sale, affamée, apeurée, dans le froid et la boue.

Au milieu de tout cela, Gregory Peck crée encore la surprise avec ce rôle de meneur d’hommes consciencieux et terriblement mal à l’aise avec les responsabilités qui lui incombent. Il est de cette sorte d’homme qui, malgré les épreuves et les périls effroyables qui l’attendent, ne se rend jamais à l’évidence si le commandement ne l’a pas demandé. Un homme sérieux, honnête avec ses hommes et avec lui-même, dont le courage nécessaire doit être celui de tous, c'est-à-dire un exemple. D’un rôle sans grande épaisseur, l’acteur tire un portrait saisissant du militaire engagé mais conscient de son sort et de la perversité chronique du système qui l’emploie. Son personnage de lieutenant Clemons n’est probablement pas le plus beau ni le plus émouvant des personnages parcourant le film de guerre durant les années 1950, mais Peck lui confère une justesse de ton, une intransigeance et une fragilité mêlées qui lui donnent une carrure très consistante. Quant aux acteurs autour de lui, ils sont là aussi tous excellents, de Harry Guardino à Martin Landau, en passant par Woody Strode, entres autres. Il faut de toute façon préciser que Milestone n’est pas seulement un excellent technicien, il est tout autant un excellent directeur d’acteurs. Il filme volontiers les corps, leur mouvement, leur immobilité mortuaire. Il donne à l’image une puissance plastique qui surpasse souvent les habituels très bons dialogues de ce genre de films. Il y a chez Milestone (comme chez Wellman, Walsh, Fuller ou Ford) cette capacité à capter l’émotion par l’image, sans aucune parole, en mettant en valeur les visages et l’impact des situations sur les esprits. En outre, l’action suit des axes très peu linéaires. Les hommes serpentent, rampent, courent et se cachent. Au milieu, la poussière, et les corps. La guerre, quand elle est bien rendue et filmée, n’est ni belle, ni enthousiasmante. C’est pour cela que Milestone est l’un des meilleurs cinéastes du genre, car il ne questionne pas uniquement l’ambivalence de la guerre et son absurdité, il ne parle pas uniquement de la souffrance des hommes, il montre tout simplement la guerre, sans fard et sans glamour. Le résultat est par ce biais mâture, passionnant, et possède sans doute des qualités tendant vers la démonstration documentaire, mais au sein d’une pure fiction de divertissement assumée comme telle. C’est là l’une des nombreuses facettes de la magie hollywoodienne de l’âge d’or, loin des facilités qu’on lui prête volontiers au travers de clichés déployés par quelques films célèbres. La fin du film, sombre en dépit de son dénouement soulageant vis-à-vis des derniers survivants américains (sauvés in extremis après un suspense très vigoureux), ne démérite pas, sèche et sans discussion au-delà du nécessaire.

Lewis Milestone signe ici son dernier film de guerre, et pas l’un des moindres. La Gloire et la peur n’égale pas forcément les plus grands chefs-d’œuvre du genre, mais sa rigoureuse tension dramatique, son ambiance très particulière et son nœud réaliste lui permettent de s’élever très haut dans le classement. Bien plus intéressant et profond qu’il n’y parait au premier abord, le film vieillit en outre extrêmement bien. Une ligne de démarcation, une colline, un désaccord, un rapport de forces. Il ne faut rien de plus à deux superpuissances mondiales pour continuer les hostilités et sacrifier des vies humaines. Effrayant, écœurant.

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Par Julien Léonard - le 22 mars 2012