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Critique de film
Le film

La Forêt interdite

(Wind Across the Everglades)

Partenariat

L'histoire

Walt Murdock (Christopher Plummer) est un jeune professeur de sciences naturelles en route pour la Floride. Lorsque ce dernier arrive à Miami, il arrache les plumes d’oiseaux du chapeau d’une jeune femme et s’attire ainsi les foudres de la population locale. Décidé à stopper le massacre illégal des oiseaux (dont les plumes ornent les chapeaux des femmes), il est engagé comme garde forestier. Il part alors explorer les marais des Everglades et rencontre Cottonmouth (Burl Ives) le plus célèbre braconnier de la région...

Analyse et critique

Vers la fin des années 1940, Budd Schulberg découvre la région des Everglades. Fasciné par le caractère sauvage de cette contrée, il écrit le scénario de La Forêt interdite. Fort de ses succès auprès d’Elia Kazan (Schulberg est le scénariste d’Un Homme dans la foule et de Sur les quais), il convainc rapidement la Warner du bien-fondé de son projet. Avec son frère, Stuart, il s’attèle à la production et propose la réalisation du film à Nicholas Ray. A cette époque, Ray sort du tournage d’Amère Victoire et bénéficie d’une solide réputation tant auprès des studios (il a connu un grand succès en 1955 avec La Fureur de vivre) qu’auprès de la critique. Cinéaste culte en Europe, doté d’une capacité à s’intégrer au système hollywoodien, Ray est le candidat idéal pour mettre en scène le film des frères Schulberg.

Les premiers repérages sont faits en août 1957. Nicholas Ray commence à filmer en novembre. Rongé par l’alcool et accompagné par sa petite amie française, avec laquelle il vit une relation destructrice, Ray n’est pas dans les meilleures conditions pour mener à bien ce projet. Patrick Brion raconte ce tournage chaotique dans le livre (Le Paradis perdu) qui accompagne le DVD édité par Wild Side. Il y relate avec précision toutes sortes de détails passionnants. Pour résumer : l’ambiance sur le plateau se détériore rapidement. Nicholas Ray perd la confiance de son équipe technique, de ses comédiens et au final celle de ses producteurs, Budd et Stuart Schulberg. Alors que les deux tiers du film ont été tournés, ce dernier congédie Nicholas Ray. Budd Schulberg prend alors les rênes de la réalisation pour enregistrer les derniers plans sur pellicule et assurer le montage.

Délaissé par la Warner, le film sort aux USA le 11 septembre 1958 dans la plus grande discrétion. De l’autre côté de l’Atlantique, les critiques européens apprécient La Forêt interdite et s’enthousiasment pour le travail de Nicholas Ray. Mais au final que reste t-il du cinéaste dans cette œuvre assez méconnue ? Celle-ci appartient-elle à Ray ou à Schulberg ?

Tout d’abord, il faut rappeler que ce projet est né dans l’esprit de Budd Schulberg. Le scénariste avait pour objectif de faire un film exposant les méfaits de la société moderne sur notre planète. A ce titre, La Forêt interdite peut être considéré comme l’un des premiers films "écologiques". Schulberg y dénonce le massacre des oiseaux, dont les plus belles plumes orneront les chapeaux des femmes mondaines. Le récit se concentre sur la capacité de destruction de l’homme ; un homme dont l’unique motivation repose sur la satisfaction immédiate, l’argent. Avec les dollars amassés, les chasseurs d’oiseaux se noient dans l’alcool et la violence. Ils détruisent non seulement la nature mais aussi les sociétés primitives qui y vivent depuis des décennies (on rencontre notamment ce personnage de l’Indien en rupture avec sa famille). Aucune alternative de développement ou de progrès n’est proposée. Dans ce sens, le récit de Budd Schulberg est un véritable pamphlet contre une société moderne irrespectueuse de la planète. Cette approche écologique prend sa source dans les écrits de Thoreau mais s’inscrit également dans un mouvement littéraire des années 50 et 60. Un mouvement dans lequel on retrouve des écrivains comme Larry McMurtry ou Edward Abbey (dont l’un des premiers livres inspirera Seuls sont les indomptés de David Miller en 1962). Derrière cette volonté farouche de défendre les espaces sauvages de la Floride, le script de Schulberg a la qualité de ne jamais tomber dans un discours naïf. En créant les deux personnages principaux, dont l’affrontement constitue le moteur de l’intrigue, Schulberg prend bien soin d’éviter toute forme de manichéisme. Le héros, Walt Murdock (interprété par Christopher Plummer) est un idéaliste, un homme dont la raison d’être va prendre la forme d’un combat pour sauver les oiseaux. Mais cet homme est un universitaire, un théoricien ayant forgé sa connaissance dans les livres et les études plutôt que sur le terrain. A travers son parcours, le spectateur est en droit de s’interroger sur sa légitimité pour protéger une région où il n’a jamais vécu. Face à lui, Cottonmouth (Burl Ives) est un enfant du pays. Un homme au caractère brut, chef d’un groupe de braconniers, installé au fond des marais. Au sein de sa communauté, les lois n’ont plus de prise. A l’image de Kurtz, le héros d’Au cœur des ténèbres (Joseph Conrad), Cottonmouth agit selon ses propres règles et règne sur sa tribu. A quelques kilomètres de là, les notables américains le laisse agir pourvu qu’il leur apporte les plumes tant recherchées. La rencontre entre Walt Murdock et Cottonmouth va donner lieu à la confrontation de deux idéologies. D’un côté, Murdock incarne une écologie à la fois moderne et intellectuelle. De l’autre, Cottonmouth est un enfant de la nature (il a grandi dans les marais). Il la connaît sur le bout des doigts et sait parfaitement en tirer profit. Mais à la différence de Murdock, il ne voit aucun intérêt à la préserver. Au fond, Cottonmouth est un prédateur au milieu d’autres prédateurs. Lorsque Murdock se rend pour la première fois dans le marais, il navigue au cœur de cette nature sauvage. Son périple est ponctué d’images de prédation (les crocodiles adultes dévorant des oiseaux, des oiseaux avalant des poissons…). Et lorsque Murdock pose le pied à terre, le premier homme rencontré est Cottonmouth ! Schulberg caractérise ainsi ce personnage comme un prédateur parmi d’autres. La dualité entre les deux hommes prend ensuite forme à travers la dramaturgie. Si celle-ci manque parfois d’intensité, elle a néanmoins pour qualité de donner lieu à des échanges passionnants. Des dialogues mettent en exergue leur rivalité mais également la fascination qu’ils ressentent l’un pour l’autre. Peu à peu, Cottonmouth suscite de l’empathie et impose du respect à Murdock et par extension au spectateur. Au final, Schulberg démontre que les responsables du massacre ne sont pas les hommes de Cottonmouth mais les notables. Un groupe d’hommes "civilisés", décidé à s’enrichir en noyant de dollars les braconniers et en transgressant les lois…

Au regard de cette volonté de protéger les espaces sauvages et de s’interroger sur la raison d’être de ses deux héros, on comprend mieux pourquoi Schulberg a choisi Nicholas Ray pour mettre en scène La Forêt interdite. A travers ses films, le cinéaste américain a toujours décrit des personnages en perpétuel questionnement et en lutte contre la société afin d’y trouver leur chemin. On pense bien évidemment à Jim Stark, le héros de La Fureur de vivre, obsédé par la liberté. Mais également à Dixon Steele (Le Violent en quête de d’indépendance artistique) ou encore Jesse James (Le Brigand bien-aimé) le hors-la-loi... Avec le script de Schulberg, Nicholas Ray avait manifestement la matière pour exposer ses thématiques. A travers quelques séquences, il parvient à imposer son style. Il y a notamment cette scène d’amour sous un kiosque à musique où Ray filme ses amants (on pense inévitablement aux Amants de la nuit et à la figure récurrente de l’amour caché dans la filmographie du cinéaste). Sur ce même thème, Ray avait également tourné une scène dans laquelle Cottonmouth était en ville accompagné de son fils pour l’emmener se faire soigner. Il y croisait Murdock et semblait gêné de le rencontrer. Une séquence qui, malheureusement, a été supprimée du montage.

A l’instar de ses autres films, le héros "rayen" doit livrer un combat. Dans La Fureur de vivre, ce combat prenait la forme d’une course automobile vers un précipice. La Forêt interdite fait preuve d’une originalité étonnante puisqu’une beuverie sert à départager les hommes ! Les deux héros, Murdock et Cottonmouth, se saoulent sous les yeux des hommes du marais. Murdock doit boire autant que son adversaire. S’il ne tient pas ce rythme, il sera condamné à mort. Il s’agit ici d’une des scènes les plus savoureuses du film, un pur plaisir de cinéma libre. Nicholas Ray y porte un regard sur l’alcool dénué de tout moralisme. Ses héros trouvent dans l’alcool le moyen de se rapprocher, et la violence sous-jacente au duel laisse rapidement place à une fête aussi déjantée que joyeuse.

Une autre figure récurrente du cinéma de Nicholas Ray est son héroïne, Naomi, interprétée par une jeune débutante, Chana Eden. Tout en énergie et en impétuosité, elle dégage à la fois le charme et l’assurance d’une femme moderne. Son interprétation, violemment critiquée lors de la sortie du film, est pourtant juste et en parfaite harmonie avec des personnages comme ceux d'Annie Cadalsh (L’Ardente gitane), Vienna (Johnny Guitar) ou Judy (La Fureur de vivre). Il n’en est malheureusement pas de même pour le héros, Walt Murdock. Ray avait essayé de diriger Christopher Plummer comme il l’avait fait avec James Dean, Humphrey Bogart ou Robert Ryan. Il voulait en faire un personnage à fleur de peau. Un hypersensible sans cesse sur le qui-vive. Mais Ray et Plummer et ne se sont pas entendus. Et l’interprétation proposée par ce dernier s'avère au final assez juste mais sans la moindre profondeur…

Enfin, Nicholas Ray aurait dû prendre plaisir à filmer une nature menacée par la civilisation. Ce thème évoquant la fragilité, le caractère éphémère de la beauté sauvage aurait dû intéresser le cinéaste qui, quelques années plus tard, signera une véritable ode à la nature sauvage avec Les Dents du diable (1960). Malheureusement, il n’en est rien. Nicholas Ray ne se passionne manifestement pas pour ce thème. Englué dans le conflit qui l’oppose à l’équipe du tournage, à sa petite amie et à sa dépendance à l’alcool, il n’arrive pas à imposer son style si particulier et passe à côté de son sujet. C’est donc à Budd Schulberg que revient la responsabilité de terminer les prises de vues. Il filme notamment la dernière scène où Murdock et Cottonmouth s’enfoncent dans le marais. Une scène qui devait être le climax du drame et qui finalement tombe totalement à plat tant la direction d‘acteurs manque de rigueur et d’idées.

Comme souvent chez Nicholas Ray, on peut considérer que La Forêt interdite est un grand film malade. Pas inintéressant car on y retrouve les thématiques du cinéaste et quelques scènes inoubliables.  On retiendra également le travail scénaristique de Budd Schulberg avec cette ambition courageuse de produire un film défendant l’écologie.  Mais on pourra toujours regretter que Nicholas Ray n’ait pas eu les capacités et la liberté de réaliser un chef-d’œuvre !

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La fiche IMDb du film
Par François-Olivier Lefèvre - le 20 mai 2011