Menu
Critique de film
Le film

La Flute de roseau

(Mest)

Partenariat

L'histoire

Dans un temps ancien, un roi coréen veut élever son jeune fils turbulent et joueur dans la tradition guerrière. Arrivé à l'âge adulte, le prince est devenu un monarque fier de sa toute-puissance et de son autorité. Alors que le jeune roi est sur le point d'exécuter l'un de ses hommes, son ami d'enfance devenu poète lui conseille de suspendre cette exécution. Ce dernier, mal à l'aise dans cet environnement violent, décide de quitter le royaume pour retrouver l'inspiration. A l'époque moderne, nous est ensuite contée l'histoire d'une vengeance. Dans un village de la campagne coréenne, un professeur (Jan) durant son cours tue la jeune fille d'un paysan âgé qui lui avait refusé l'hébergement une énième fois. Le père (Caj), éploré, va se trouver une deuxième femme pour avoir un fils qu'il va destiner à accomplir la vengeance familiale. Le jeune Sungu grandit et, de Corée à la Russie extrême-orientale d'avant la Deuxième Guerre mondiale, trace sa route pour accomplir ce lourd destin en faisant des rencontres déterminantes.

Analyse et critique

L'organisme World Cinéma Foundation parrainé activement par Martin Scorsese et présidé par son collaborateur Kent Jones n'a pas seulement pour objectif de restaurer des œuvres anciennes, comme on pourrait se l'imaginer, mais également de faire découvrir des films bien plus contemporains qui n'ont pas eu la chance de bénéficier d'une exposition médiatique convenable. Ainsi les cinémathèques du monde entier comptent sûrement dans leurs archives quelques pépites, que la WCF a l'occasion de pouvoir déterrer tel des trésors enfouis et de traiter avec tout l'honneur qui leur est dû. Nous voici donc devant un film kazakh quasiment inconnu et, pour dire la vérité, un peu impénétrable mais qui sait se faire apprécier pour ses qualités visuelles et poétiques. Troisième film du réalisateur Ermek Shinarbaev, La Flûte de roseau s'offre aux spectateurs comme un conte mystérieux, à tiroirs, découpé en sept segments comme sept chapitres d'une nouvelle fantastique et précédé d'un prologue qui permet d'esquisser la thématique générale de l'œuvre.

Le film débute donc par une entrée en matière hors de la contemporanéité du récit que l'on va suivre. Située dans une Corée médiévale, il montre un prince devenu roi bien imbu de son autorité et qui place la force au-dessus de toute valeur. Il apprécie toujours la compagnie de son ami d'enfance mais n'est manifestement plus capable de comprendre la poésie. Et le poète de choisir l'exil car son inspiration s'est progressivement tarie. Le scénariste Anatoli Kim, d'origine coréenne, pose ainsi l'enjeu central du film : l'opposition entre le pouvoir et la poésie, l'impossibilité d'enfermer le poète dans un carcan, la liberté que l'homme doit conquérir pour s'affranchir de toute forme d'aliénation liée à un système, une pensée rigoriste ou une tradition ancestrale. D'où le sujet du film, car La Flûte de roseau raconte la transmission d'une vengeance d'un père à son fils. Ce dernier, frappé en quelque sorte par une malédiction culturelle, est condamné à une existence entièrement tournée vers l'accomplissement d'une tâche sordide qui le prive de sa liberté de choix. Mais les rebondissements de l'histoire - forts aléatoires et que le récit prend soin de ne pas justifier par une logique purement rationnelle - font en sorte que rien n'est écrit.


Ce qui surprend au premier abord, c'est d'avoir affaire à des Coréens alors que le film est une production kazakhe et que les personnages évoluent jusqu'en Russie. C'est aussi le grand mérite de La Flûte de roseau que de nous faire découvrir sur le plan artistique une cinématographie inconnue, et sur le plan historique la présence d'une diaspora coréenne en plein territoire de l'ex-URSS. En effet, juste avant la Seconde Guerre mondiale, Joseph Staline fit expulser des dizaines de milliers de Coréens des territoires d'Extrême-Orient, qu'il tenait pour une population inférieure et renégate, et les fit déporter brutalement vers le Kazakhstan. Cet épisode tragique (bon nombre d'entre eux moururent lors de ce "transfert") fut tenu secret comme bon nombre d'exactions atroces commises par le régime soviétique. C'est seulement au moment de la Pérestroïka initiée par Gorbatchev que put enfin être évoqué ce drame historique, et que fut donnée la permission à Ermek Shinarbaev et Anatoli Kim de mettre en chantier Mest (qui signifie "vengeance" en kazakh). Dans ce film sont donc mis en scène des personnages coréens, des temps anciens et modernes, qui sont des figures (archétypales pour certaines, plus incarnées pour d'autres) d'un conte fortement emprunt de pensée bouddhiste qui choisit de conserver délibérément une part de mystère. Les éléments et la nature en général (la terre, la montagne, la mer, le feu, le sang, la pluie, la forêt...) sont prépondérants dans La Flûte de roseau - en dehors de l'enseignement bouddhiste propre à la pensée orientale, il faut aussi dire qu'il est difficile pour un cinéaste issu de ces vastes contrées d'échapper à un courant du cinéma russe au sommet duquel trône Tarkovski. Le cycle répété de la vie et de la mort, le rapport du temps à l'espace, l'immanence face à la marche forcée du monde et aux forces extérieures, la nécessaire communion entre l'esprit et la nature, la dispersion dans le paysage, toutes ces notions sont plus ou moins abordées dans ce film sans que jamais les auteurs ne versent dans un didactisme pesant. Car l'essence même du projet filmique repose avant tout sur la confiance accordée à la poésie qui porte le film et laisse deviner la quête d'un nouveau monde, dans lequel l'esprit et la matière doivent vivre en harmonie et en tenant compte de la beauté de l'univers que l'œil doit saisir sans nécessairement comprendre et en s'affranchissant de tout rationalisme. Le professeur de Sungu dit à ce dernier lors d'une brève rencontre dans un paysage de montagne balayé par la pluie : « L'homme est comme une flûte sur laquelle on joue une mélodie. »


Ainsi La Flûte de roseau s'écarte des principes de la narration cinématographique classique pour avancer à un rythme qui lui est propre - fait de ruptures, d'ellipses, de flash-back, de cycles (on revient parfois dans les mêmes décors, des personnages sont montrés à des âges différents et refont les mêmes gestes) - et ménager des plages contemplatives. Mais Ermek Shinarbaev bâtit tout de même son film sur une certaine ossature, qui permet au spectateur d'avoir l'impression de franchir des niveaux - autant physiques que spirituels - et de ne pas perdre le fil de la narration. Le conte est donc composé de sept segments bien distincts : "Jan" ; "Caj" ; "Nemaya" ; "Le moine" ; "Elza, la roumaine", ; "La vengeance" ; "La maison". Dès que les personnages sont présentés et que le destin qui les lie est noué, le spectateur est invité à se laisser porter par une mise en scène qui étire en longueur le récit (sur le plan physique avec un usage fréquent des plans larges, et temporel avec une durée longue des plans et un montage qui peut parfois briser la continuité d'une action). Le risque est parfois de sortir de la narration tant les moments de relâchement sont fréquents. Mais Shinarbaev parvient régulièrement à ne pas perdre l'attention du spectateur en recourant à de belles compositions picturales, qui tracent souvent des lignes obliques de la terre vers le ciel. De même, l'utilisation de gros plans de visages insérés à des instants déterminés permet de saisir subrepticement l'âme des personnages et établit un équilibre parfait entre l'humain et l'environnement. Surtout, Le Flûte de roseau bénéficie d'un travail photographique superbe pour combiner tous ces éléments et tendre à l'harmonie des formes, des couleurs et de la lumière. La matière même de la lumière est rendue par l'usage d'un éclairage frontal et tamisé ;  l'éclairage de nombreuses scènes laisse deviner les sources lumineuses et organise leur réflexion, des sources qui sont comme des excroissances des rayons du soleil. Ce travail spirituel de la lumière n'est pas sans rappeler celui de Steven Spielberg aux Etats-Unis qui partage des visées équivalentes à la fois matérielles et spirituelles.

Ce travail de l'image contribue en premier lieu à faire exister sur un plan formel la quête d'harmonie qui est nécessaire à la compréhension du monde et au sentiment puissant de liberté. Refuser un destin écrit à l'avance - ou conditionné par une tradition ancestrale - tout en acceptant de ne pas être complètement maître de son destin (comme Sungu en fera l'expérience par ses rencontres) entre en ligne de compte dans cette recherche constante d'équilibre. Le film semble l'affirmer sans réellement le démontrer, c'est la qualité première de La Flute de roseau que de laisser l'esprit du spectateur s'abandonner à ce type de réflexion, transporté par la poésie d'un film qui brasse tout un ensemble de sentiments contradictoires comme l'agressivité, la méditation, la violence sauvage, la quiétude, la frustration, l'épanouissement, la souffrance, le soulagement. Si le film possède quelques longueurs dommageables et que la mise en scène ne parvient pas toujours à rester au même niveau d'accomplissement, il constitue néanmoins un beau spectacle pour les yeux et l'esprit. Et c'est avec l'impression d'avoir accompli un beau et rassérénant voyage que l'on quitte cette œuvre qui constitue somme toute une excellente surprise.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Ronny Chester - le 5 mai 2012