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Critique de film
Le film

La Fin du jour

L'histoire

L'abbaye de Saint-Jean-La-Rivière accueille une maison de retraite pour comédiens nécessiteux. C'est une institution un brin stricte, mais qui est un véritable refuge pour ces oubliés de la scène. C'est pourquoi le directeur cache aux pensionnaires que l'établissement, fortement déficitaire, est menacé de fermeture. Ignorants de la menace, trois fortes personnalités se déchirent : Raphaël Saint-Clair (Louis Jouvet), Gilles Marny (Victor Marny) et Cabrissade (Michel Simon). Cabrissade s'en prend à Marny en imaginant chaque jour de nouveaux coups pendables à son endroit. Il faut dire que Marny, acteur talentueux mais qui n'a jamais rencontré le succès, prend de haut Cabrissade et ne manque pas de lui rappeler qu'il n'a été durant sa carrière qu'une doublure n'ayant jamais eu l'occasion de monter sur scène. Si Marny méprise Cabrissade, il hait Saint-Clair car ce dernier, séducteur sans vergogne, lui a ravi son épouse. Marny n'a plus jamais aimé depuis ; mais ce qui le ronge c'est de ne pas savoir si sa femme, morte peu après leurs séparation lors d'une partie de chasse, a été victime d'un accident ou si elle s'est suicidée parce que Saint-Clair l'aurait quittée pour une nouvelle conquête...

Analyse et critique

Après le succès autant public que critique d'Un carnet de bal, Julien Duvivier s'embarque pour une aventure américaine. Il se rend vite compte du fossé qui sépare le système français où le réalisateur est roi et Hollywood où il n'est qu'un rouage. Il ne voit pas le film pour lequel il s'est déplacé aboutir, se retrouve baladé de projets en projets et finit par enfin tourner au bout de plusieurs mois The Great Waltz. Si - comme il s'y attendait d'ailleurs - cette expérience américaine a fait s'envoler toutes ses illusions sur le système des grands studios, il est malgré tout satisfait de l'avoir tentée. Mais il est bien plus heureux encore de revenir travailler en France, ne pouvant imaginer qu'un an plus tard il serait de retour sur le Nouveau Continent...

Duvivier a eu l'idée d'un film se déroulant dans un hospice pour acteurs à la retraite avant son départ pour Hollywood. De retour en France, il s'attelle à l'écriture du scénario avec Charles Spaak. Duvivier ayant énormément apprécié le travail de Jouvet sur Un carnet de bal, il pense tout de suite faire appel à lui pour ce qui va devenir La Fin du jour et les noms de Michel Simon et Raimu s'imposent pour venir compléter ce trio de vieux acteurs. Mais Raimu décline finalement la proposition et il est remplacé par Victor Francen qui va apporter une toute autre couleur aux relations entre les trois personnages. La souffrance toute intériorisée qu'il impulse à Marny contrebalance magnifiquement le jeu gouailleur et enfantin de Simon et la folie larvée de Saint-Clair que Jouvet porte à un point d'incandescence rare. C'est peu dire que ce trio est pour une grande part responsable de la réussite du film. Il ne faudrait pas en oublier pour autant le reste du casting, proprement prodigieux, Duvivier faisant appel pour jouer la cinquantaine de vieux pensionnaires à des comédiens éprouvés (Gabrielle Dorziat, Madeleine Ozeray, Sylvie...) et à des oubliés ayant connu effectivement par le passé la reconnaissance du public, voire pour certains une petite gloire. Malgré cette troupe de personnalités souvent fortes, le tournage se déroule sans heurts, Simon et Jouvet - qui pourtant se détestent - ne se livrant cette fois-ci à aucuns esclandre.

On assiste comme dans Un carnet de bal à une série de numéros d'acteurs ; mais alors que ce précédent film était tout entier au service des comédiens (dans cette formule de fil à sketch, chacun avait un rôle écrit sur mesure), ici ce sont eux qui deviennent les personnages et servent complètement le film. Des liens profonds - même s'ils sont pour la plupart complètement fictifs - se nouent entre la réalité des acteurs et ces personnages de comédiens vieillissants qu'ils interprètent. On ne peut s'empêcher de penser que ce qu'ils expriment vient d'eux et que cette mélancolie qui inonde l'écran est la leur. C'est surtout vrai pour les seconds rôles, le trio de tête étant dans l'incarnation plus classique de rôles bigger than life... même si là encore - et c'est à mettre au crédit de leur immense talent - on ne peut s'empêcher de croire dans la vérité des mots terribles qu'ils prononcent sur le métier et la vie d'acteur.

Un carnet de bal était également marqué par les effets de manche de ses scénaristes et dialoguistes, héritage du théâtre qui marque profondément avant-guerre la production cinématographique française. Il en est de même ici, mais cette théâtralité coïncide totalement avec le sujet du film, le théâtre ayant pour tous les personnages du film plus de réalité que la vie même. Ainsi, lorsque Cabrissade raconte sa prestation à l'opéra de Chicago, un pensionnaire ne manque pas de lui dire que c'est une pure invention et Cabrissade d'avouer son mensonge sans honte et de préciser qu'il ne demande pas qu'on le croît mais qu'on l'écoute...

Pour écrire le film, Spaak et Duvivier se sont inspirés du véritable hospice pour comédiens de Pont-aux-Dames et les dirigeants de l'établissement en question se déclareront ravis à la sortie du film, y voyant une œuvre très réaliste mais surtout un admirable hommage à leurs pensionnaires. Ce qui peut surprendre car, de prime abord, La Fin du jour évoque avec une incroyable dureté le monde des comédiens. Les acteurs y sont présentés pour la plupart comme des individus égoïstes, égocentriques, d'irresponsables enfants gâtés.

Cette volonté de montrer l'envers du décor est présente dès l'ouverture. Saint-Clair est sur scène, mais la pièce qu'il interprète n'est qu'un fond sonore. Ce sont les techniciens que Duvivier filme alors qu'ils trépignent d'impatience, attendant que l'acteur termine sa dernière réplique afin de ne pas manquer le train. Ils n'ont aucun intérêt pour la pièce (« Dumas, c'est emmerdant »), pensent que leur art est mort (« le cinéma d'en face fait recette, pas nous... l'art est foutu ») et lorsque la caméra rejoint enfin Saint-Cyr, c'est pour capter quelques maigres applaudissement et le voir retirer sa perruque, sa fausse barbe et laisser apparaître ses cheveux blancs, son exaltation cédant la place à la fatigue. En un tour de main, Duvivier dévoile les faux-semblants et nous donne d'emblée le ton du film.

Mais si le film est sombre, dur, Duvivier et Spaak montrent avant tout comment l'amour du jeu et du théâtre continue à hanter chacun des pensionnaires. Il faut rappeler que tout jeune, Duvivier a contracté très tôt le démon du théâtre et a commencé à faire de la figuration sur scène à partir de ses dix-neuf ans. Même après être passé au cinéma, il ne cessera de fréquenter les salles de théâtre et de se passionner pour cet art. La Fin du jour évoque le crépuscule de la vie, mais aussi la fin d'une époque, celle du théâtre classique qui cède peu à peu la place au cinéma comme art populaire. Chant du cygne, mais aussi chant d'amour. Alors bien sûr il y a une immense souffrance chez ces hommes et ces femmes qui n'ont existé que grâce au regard du public. Leurs - petites ou grandes - gloires étant passées, ils ne sont plus que des ombres, des fantômes. Ils se sentent vides, désincarnés. Comme dans cette scène où la caméra glisse le long du couloir la nuit, s'attardant sur les portes avec à chaque fois des applaudissements du public qui inondent la bande-son. Tous rêvent de la même chose, de cet amour du public qui autrefois les a portés.

Chez ces comédiens, la vie réelle et la scène ne font qu'un. Marny jouait les amants, les amoureux, mais après que sa femme ne l'aie quitté il n'a plus jamais pu endosser l'un de ces rôles, ce qui l'a poussé à quitter la scène et à s'isoler dans cet hospice. Saint-Clair avoue pour sa part que ses plus belles émotions de comédien, il les a vécues dans la vraie vie. Sa vie et ses rôles se mêlent tant et si bien qu'il finit par sombrer dans la folie, devenant Don Juan et poussant Jeannette à se tuer d'amour pour lui. Il se retrouve possédé par le personnage et ne peut plus à la fin que s'exprimer par ses répliques. Tous les pensionnaires ne sont pas dans cet excès, mais tous n'ont vécu que pour, et à travers, leur art. Ils n'ont jamais eu d'autre horizon que celui de la scène et maintenant qu'ils n'ont plus de public, ils ne se sentent plus vivre.

Mais pourtant, le film s'avère plein d'espoir et l'hospice est comme une lumière jaillissant de l'obscurité. Duvivier ne nous avait pas habitués à autant d'humanité, voire de tendresse. Il montre un attachement immense à ces acteurs et à leurs illusions. Les affabulations de Cabrissade qui ne cesse à force de mensonges d'embellir les choses, les fausses lettres d'amoureuses éconduites que Saint-Clair s'envoie à lui-même pour maintenir l'illusion... ce pourrait être pathétique, c'est tragiquement beau même si ce plaisir des histoires, des mensonges se transforme parfois en malédiction.

C'est plus la nostalgie et la mélancolie qui confèrent au film son côté sombre. Plus de la tristesse que de la cruauté. Il y a des conflits très durs, des mots et des actes violents, des mauvais coups mais ce sont presque des épiphénomènes, comme des scènes que continueraient à jouer ces acteurs en manque de spectacle. S'ils se déchirent, s'invectivent, se jouent les uns des autres, c'est dans une tentative désespérée de retrouver le frisson des planches, de renouer avec cette sensation de vie qui s'emparait d'eux devant le public. Il n'y a plus de spectateurs mais ils continuent à jouer car c'est tout ce qu'ils savent faire, c'est tout ce qui leur permet de se sentir encore exister. De la tristesse, il y en a donc beaucoup dans ce film, mais ce qui déborde encore plus cette cette passion pour l'art que ces soldats du spectacle tiennent jusqu'à la fin. Témoin cette belle scène où, au fond d'une grange, à la lueur d'une bougie, Marny et Madame Chabert (Gabrielle Dorziat) rejouent Roméo et Juliette, retrouvant le plaisir du jeu même si c'est pour un unique spectateur.

Le drame de ces comédiens, c'est en fait celui de tout homme qui, vieillissant, regarde en arrière et n'a que des remords. Ce que décrit le film, c'est la tristesse de voir que tout ce que l'on a pu faire, offrir, créer sera vite oublié, vacuité de toutes choses qui devient douleur existentielle alors que l'heure de partir approche. Le film parle beaucoup de la mémoire : celle bien courte du public qui oublie vite celui qu'il a adulé, celle au contraire bien trop persistante des regrets et des drames qui poursuivent la conscience jusqu'à la dernière minute. Celle encore qui se dérobe lorsque Cabrissade, après une vie à attendre, monte enfin sur scène mais oublie sa ligne de texte : « Nous les petits, les sans grades... »

A lire : Julien Duvivier, le mal aimant du cinéma français (L'Harmattan, 2 volumes), fantastique travail de recherche et d'analyse de l'oeuvre du cinéaste. Un ouvrage qui a très largement nourri l'écriture de cette chronique.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : PATHE

DATE DE SORTIE : 20 AVRIL 2016

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Par Olivier Bitoun - le 19 avril 2016